A LA CHIENLIT
Et dire que tout cela se passe dans ce Paris qui se vantait d'avoir aboli le carnaval I
Aboli, allons donc ! Généralisé, à la bonne heure.
Il serait temps, je crois, de prévenir mes contemporains qu'ils sont en train de se couvrir d'une couche épaisse de ridicule, et que le mascaradisme à la mode va nous faire passer pour un peuple de saltimbanques aux yeux de l'Europe entière.
Car, sans qu'on ait l'air de s'en aperce-
voir, ce inascaradisme, comme une marée montante, gagne chaque jour du terrain.
Chaque jour, c'est une nouvelle invention plus saugrenue que la précédente. Chaque jour ajoute une absurdité au répertoire de Paris-chienlit.
Il y a le département de l'intérieur : il y a le département de l'extérieur. Les deux se valent et semblent rivaliser d'extravagance..
Pour peu que cela continue, nous aurons l'air d'une population de fous échappés de leurs cabanons et saffublant de tous les oripeaux qui leur tombent sous la main.
Cela a commencé par les tortues rouges d'Old-England.
On avait bien prédit que ce mauvais exemple-là serait imité. Ils sont toujours imités, les mauvais exemples.
A la chienlit! 49
Ensuite sont venues les voitures-réclame, bientôt suivies par les voitures à travestissement.
On en est là.
A tous les coins de rue, on voit déboucher quelque véhicule orné d'amazones interlopes, de nègres burlesques, de postillons baroques, de jockej's carnavalesques.
Et les badauds de regarder, bouche béante.
On les traite comme ils le méritent, les badauds.
Tas de farceurs qui avaient eu l'air de faire fi du bœuf gras ! Je me rappelle encore dans quelle circonstance, que tout le monde paraît avoir oubliée, hélas !
C'était au lendemain de la terrible guerre,
à la suite du siège sinistre. A l'envi chacun répétait :
-- Célébrer désormais le carnaval à Paris, ce serait scandaleux. Le rire après tant de pleurs aurait l'aird'une profanation. Soyons désormais une nation grave, austère. Recueillons-nous...
Eh bien ! il est joli, le recueillement.
Contemplez nos rues et nos places sillonnées par ces paillasseries de tout genre. Est-ce assez sérieux 1 Est-ce assez austère !
Et il n'y a pas que le dehors qui carnavalise.
Voyez toutes ces enseignes : Brasserie des Diables, Brasserie des Nourrices, Brasserie des Infirmiers, Brasserie des Bayadères, Brasserie des Guenons...
Partout, là-dedansj suite du mardi gras perpétuel.
A la cJiienlit! ol
On affuble un tas de pauvres hères ou d'infortunées damoiselles, avec mission de remplir les rôles ci-dessus.
Quelle douce existence ces fonctionnaires des deux sexes doivent passer dans des peaux de singe, avec des cornes sur la tête ou des seringues à la main !
Ils me font, elles me font songer à ce roi de féerie qui ne cessait de répéter, sur un ton de De Profundis :
— Soj'ons gais ! Soyons très gais !
Et il fondait en larmes dans son mouchoir à carreaux.
EUe fut renommée pourtant, la gaité française. Renommée à ce point qu'on fit des clichés là-dessus.
Si c'est là l'échantillon que nous croj'ons en devoir maintenant offrir aux visiteurs, grand bien nous fasse !
52 Les Propos d'un BoiilevarcUer
Voyons, pas de bêtises ! Nous tenons à célébrer l'anniversaire de 1789 par un centenaire patriotique. A cette occasion, nous voudrions voir toutes les puissances prendre part à une Exposition universelle.
Est-ce que, par hasard, nous aurions l'intention d'exhiber en même temps les nourrices, les infirmiers, les bayadères et les guenons des entreprises susdites ?
Est-ce que, par hasard, nous nous proposerions de leur montrer nos voies publiques encombrées des cortèges sus-décrits ?
Rappelons-nous nous-mêmes au sens commun, — ne fût-ce que pour ne pas dégoûter les autres de la liberté.
Jouissez de notre reste pendant quelques
A la chienlit ! 53
mois encore, ô vous qui vous délectez de ces cascades piteuses !
Puis, lessive générale, s'il vous plait.
Quelque spirituels que puissent être ces divertissements exquis, il vient tout de même un moment où l'on se blase sur le plaisir de se voir servir un bock dans un cl^'so.ou apporter une absinthe par un garçon orné d'un groin de carton.
Ce moment doit approcher, s'il n'est venu
Il faut, dans tous les cas, qu'il vienne avant l'Exposition.
Il faut que ces aimables saturnales soient balayées pour cette date.
Autrement, le fameux centenaire n'aurait d'autre résultat que de faire tomber sur nous, en toutes les langues, ce cri de dégoût : A la chienlit !
lE THEATRE DE LA JUSTICE
LE THEATRE DE LA .lUSTIGE
Je suis avec intérêt les procès célèbres.
Et j'avoue que je n'ai jamais rapporté de cette assiduité une vénération bien profonde pour le sanctuaire de la justice.
Dans le plus modeste des théâtres, une première est plus intelligemment et plus convenablement réglée que ne le sont les séances à sensation du Palais.
Non, ma parole, à feu Bobino même, c'était mieux ordonné et plus correct.
D'abord, jamais un directeur n'j' aurait donné plus de billets qu'il n'y a de places
dans la salle. Et c'est par là qu'on commence toujours au Théâtre Thémis.
Si vous aviez vu, le jour où s'ouvrirent les débats de certain procès, l'effarement aux abords de la Cour d'assises! C'était burlesque.
L'infortuné commandant Lunel gesticulait éperdu, allait, venait, revenait, bousculant, bousculé.
Il gourmandait les hommes ; il ne savait que répondre aux dames brandissant sous son nez leur carte dite de faveur, qui était devenue une simple carte de mystification.
Les avocats galants cherchaient, avec des rhétoriques stériles, à attendrir les cipaux, inflexibles sur la consigne, crongneugneu ! pour tâcher de faire pénétrer dans l'enceinte quelque cotillonneuse de la veille, à laquelle ils avaient promis, en-
Le Théâtre de la Justice. 39
tre deux figures, de lui faire voir la demoiselle qui prétendait avoir été maîtresse d'un abbé.
Les évincés pestaient, envoyant sans respect à tous les diables les laissez-passerdu président Cartier, métamorphosés en laissez-morfondre.
Je vis le moment, sur ma parole, où l'assaut allait être donné à la petite porte des témoins, malgré les télégraphies imposantes du commandant, qui trépignait sur place...
Est-ce un spectacle digne, que celui de cette cohue malcontente et malmenée ?
Est-ce un spectacle digne, que ce défilé de curiosités plus ou moins saines qui se ruent, affamées de scandale ?
(U) Les Propos d'un Boulevordiei-.
Esl-il surtout sensé rie semer à pleines mains de prétendues bonnes grâces qui se changent en simples attrapes ?
Est-ce qu'on ne pourrait pas, s'il vous plaît, mettre un peu de réglementation làdedans, ne fût-ce que pour empêcher les galeries majestueuses bâties par M. Duc de ressembler à un champ de foire ?
On sait, n'est-ce pas, le nombre exact de places disponibles dans la salle de la Cour d'assises ? Il nous semble qu'une autorité supérieure, celle du premier président, par exemple, devrait dire à chaque délégué aux présidences intérimaires :
— Voici tant de billets. Il n'en sV^ra pas délivré un de plus. C'est absolu.
Et l'on tiendrait strictement la main à ce que l'ordre fOt respecté.
Le Théâtre de la Justice. 61
Parbleu! Je sais bien... Pour être président, on n'en est pas moins homme.
Et homme du monde, souvent répandu.
Alors, comment résister aux sollicitations qui sont appuyées d'un regard de velours •?
— Mon cher président par ci... Mon cher président par là...
Le titre est déjà flatteur pour l'oreille de celui qui ne le porte que par intervalles. L epithète chet^ achève la fascination.
Et, pour satisfaire tout le monde, on arrive à ce beau résultat que tout le monde est mécontent.
Ceux mêmes qui oui pu pénétrer dedans..
62 Les Propos d'un Boulecardier.
parce qu'ils étouffent et sont plus ou moins écrasés.
Ceux et celles qui restent dehors, parce qu'ils se considèrent comme bernés.
Et de fait, croit-on qu'il soit doux de se lever à sept heures, de déjeuner par cœur, de braver la bise matinale et d'accourir pour se casser le nez devant une porte barrée par un garde de Paris qui roule à la fois les yeux et les r •?
De plus, ces entassements donnent au séjour de la Loi l'aspect d'une halle houleuse.
Rien ne prédispose à l'irrévéren-ce comme l'empilement ; alors, sous le moindre prétexte, ce sont des éclats de rire et des éclats de voix ; on grimpe sur les banquettes, comme s'il s'agissait de voir passer le cortège du bœuf gras...
Le Théâtre de la Justice. 63
Vilain ! Vilain ! Vilain t
Et ce devrait être majestueux !
Quelle différence !...
Puisque j'en suis sur le compte des Cours d'assises, me sera-t-il permis de demander jusqu'à quand — quousque tan,' dem — les présidents, quels qu'ils soient, se croiront tenus d'appuj'er de tout leur poids sur les moyens de l'accusation, en glissant de toute leur légèreté sur les moyens de la défense ?
Tel n'est pourtant pas le rôle que l'équité leur impose, ni la Loi.
Ils sont la colonne sur laquelle repose la fameuse balance allégorique de la Justice,
64 Les Propos d'un Boulevarclier.
Cette colonne ne doit pencher ni d'un côté ni de l'autre.
Et elle penche toujours. Elle penche terriblement.
On a aboli le résumé que chaque président prononçait à la fln des débats, parce que la partialité y était par trop choquante et qu'au lieu d'un réquisitoire on eii avait deux.
Mais cette suppression ne suffit pas, puisque l'on se rattrape sur les interrogatoires.
L'interrogatoire est même bien autrement dangereux pour un accusé, parce qu'il peut être plein de chausse-trapes et d'embûches.
Le résumé avait toujours une vertu plus ou moins dormi tive qui en atténuait les effets. L'interrogatoire, au contraire, est
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écouté avec une attention haletante. C'est le commencement des débats. On n'est ni blasé ni las. Les jurés n'ont pas encore de somnolences.
Donc, chaque mot peut porter coup.
Donc aussi on devrait imposer à l'interrogatoire une neutralité absolue, irréprochable.
En est-il jamais ainsi ?
Toutes et quantes fois que j'ai eu l'heur d'assister — avec des cartes qui n'étaient pas distribuées pour le plaisir de vous laisser à la porte — aux solennités judiciaires, j'ai vu, de mes yenx vu, entendu, de mes oreilles entendu, des présidents qui mon-
6G Les Propos cVuu Boulevardier.
traient une hostilité flagrante aux prévenus.
A toutes leurs réparties défensives, ils opposaient de petits sourires narquois, ou des mots acerbes, ou des hochements dédaigneux.
Quand, au contraire, une déposition avait l'air de dire : Tue! ils ajoutaient : Asso7nmef en toute hâte.
Que voulez-vous? C'est un pli pris. Un bien mauvais pli."
Et c'est pourquoi il sera plus difficile à
effacer.
Il faudra pourtant bien qu'on y arrive^
de même qu'à exiger des présidents qu'ils renoncent à être spirituels. Oh ! momentanément, — quand ils siègent. Ils prendront plus tard leur revanche — s'ils peuvent.
Mais aux assises surtout, ces tentatives de facétie sont lugubres.
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Je me souviens d'avoir vu juger comme cela une affaire capitale.
Tout le temps, lorsque le président faisait le badin, il me semblait le voir jouer aux boules avec des têtes coupées !