LE JUGEMENT DERNIER DE LA CURIOSITE
Rende\ petit million, moi pas content. Voilà de ces surprises qui démontent les appétits les plus déterminés. Le brave homme, fort innocent d'ailleurs, avait vendu à je ne sais quel Lucullus un merveilleux autel gothique d'or émaillé, pour la somme ronde de 400,000 florins payés comptant. Or l'autel était faux, on s'en aperçut à quelque temps de là; la police mit le contrefacteur sous les verrous, avertit Lucullus, et voilà comment notre marchand recevait le télégramme en question et se trouvait obligé de restituer le million; ce qui vous explique son chagrin, — Je le partage; mais quels sont, je vous prie, ces personnages qui marchent ensemble en se serrant douloureusement la main ? — D'honnêtes savants étrangers qui ont cru à la virginité de jeunes poteries moabitiques, fabriquées à leur intention par de véritables Bédouins. — Et celui qui les accompagne un peu en arrière ? — Le petit Chose qui s'est ruiné pour un tas de faïences révolutionnaires, des drôlesses maquillées je ne sais où, qui se donnaient pour des rosières. — Et le suivant ? — Un bibliophile, fanatique de reliures, qui fut inondé jadis de faux Longepierre, de fausses du Barry, de faux Grolier et de faux et Amicorum. Son voisin de droite entretenait publiquement toute une famille verte de Vaugirard; l'autre amassait des médailles de la Renaissance parisienne du xixe siècle; celui-ci, des antiques de l'année dernière; le troisième, des
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boucliers de Belleville et des casques de Montmartre » Ainsi continuait mon aimable cicérone,
me montrant du doigt les victimes à mesure qu'elles passaient devant nous et montaient se placer derrière le tribunal.
Le défilé terminé, voilà qu'un homme s'élance sur l'estrade, brandissant un coffret. Le personnage est long, sec, à cheveux plats et à lunettes. Il demande la parole d'urgence, on la lui accorde; le Président agite sa sonnette, il se fait un grand silence. Notre homme dépose le coffret à ses pieds, se mouche lentement, salue la foule, se tourne vers le tribunal et commence à peu près dans ces termes :
« Messieurs, au moment où vous allez exercer un grand acte d'épuration, veuillez m'accorder quelques minutes; je suis homme de science, je sais le prix du temps, je serai bref. Sans remonter au procès Lafarge, auquel la mort récente d'un illustre avocat donne peut-être un regain d'actualité, vous savez tous quel service la chimie a rendus et rend chaque jour à la médecine judiciaire : des réactifs ingénieusement combinés font apparaître la moindre trace de poison dans les entrailles de la victime. C'est encore la chimie qui permet de découvrir des poisons d'une autre nature, mais non moins redoutables, je veux parler des denrées alimentaires que le commerce frelate avec une impudence croissante.