LE JUGEMENT DERNIER DE LA CURIOSITÉ IO
En présence de ces résultats évidents, publics, d'une utilité journalière, on s'est demandé pourquoi la science ne trouverait pas le moyen de découvrir à coup sûr les falsifications des objets d'art. Je n'ai pas à vous l'apprendre, Messieurs, à vous qui êtes l'élite intellectuelle de ce grand pays, les tableaux, les statues, les estampes, tous les chefs-d'œuvre que le génie tire du marbre, du métal, du bois, du papier, de la couleur, sont aussi la denrée alimentaire du goût national, le pain quotidien de l'artiste et de l'ouvrier. Or, la contrefaçon leur est mortelle, elle tue comme la strychnine et le curare, que dis-je ! les toxiques n'attaquent que les individus, la contrefaçon corrompt la nation tout entière. [Marques nombreuses d'approbation.)
« On s'est préoccupé d'un péril aussi grave, on a cherché des palliatifs, inventé des experts, fabriqué des el^eviriomètres et des médaillomètres ; mais quels instruments primitifs! Quels secours précaires ! Une longue suite d'observations m'a conduit à des résultats plus pratiques et, j'ose le dire, définitifs. Pour détruire la contrefaçon, il faut d'abord en établir le diagnostic certain, infaillible, non par des moyens empiriques, par un prétendu flair qui serait le privilège de soi-disant connaisseurs, mais scientifiquement, par le laboratoire. Partant de ce principe et faisant appel à toutes les ressources de la science moderne, je me suis mis à l'œuvre. J'ai analysé la
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ruine, la dégradation naturelle et la dégradation artificielle, chez les anciens et chez les modernes. J'ai décomposé le papier, l'encre, l'huile, les couleurs de chaque maître, ses vernis et ses glacis, les lichens du marbre et les cryptogames de la pierre, la rouille du fer et le vert-de-gris du cuivre, la tache, la croûte infinitésimale, le dépôt microscopique, les atomes de la poussière, dans tous les siècles et chez tous les peuples. J'ai étudié les aglosses du livre, les teignes des tableaux, les vers du bois, les mites, les cirons, les acarides et les parasites, leur tempérament, leurs mœurs, leurs amours, leur nationalité. Mes réactifs ont mis à nu les éléments constitutifs du métal, du bois, de la toile, de l'ivoire, du papier; j'ai mesuré leur angle de polarisation, déterminé leur conductibilité, leur sensibilité photographique depuis les âges les plus reculés jusqu'à nos jours. J'ai mis à profit les découvertes les plus récentes des princes de la science, les derniers travaux de Chevreul et d'Edison, les recherches mémorables du savant M. Pasteur; eh! Messieurs, doutez-vous que les dépôts excrémentiels agglomérés sur les objets modernes par les microbes des nouvelles couches, doutez-vous, dis-je, que ces dépôts de fraîche date diffèrent des alluvions séculaires de guano stratifiées par les longues générations des microbes du passé? [Approbation sur un grand nombre de bancs.)
« Mais, Messieurs, démontrer la contrefaçon