‹ Les propos de ValentinChapitre 2 sur 16 · RENTRÉE · texte numérisé non relu

RENTRÉE

s'aborde, on se serre vigoureusement la main, comme font les lutteurs avant la bataille. Un petit nombre, les enragés, sont restés à Paris; on les interroge : « Avez-vous vu les dernières acquisitions du Louvre? Les arrivages de Suse sont-ils exposés? Que fait Cluny? Et le prochain Salon? Et les ventes de la saison? » Chacun dit son mot, l'historiette du jour, de la veille et du lendemain; les récents méfaits de la contrefaçon, les bonnes fortunes de celui-ci, les mésaventures de celui-là; et quelles hécatombes de confrères, quels éreintements discrets, quels massacres enguirlandés de roses ! il faut bien se refaire un peu la main pour la campagne d'hiver. Des groupes se forment, deux par deux, à Fécart, dans les petits coins. On échange à l'oreille des demi-mots, des chuchotements, des murmures, des confidences étouffées, Surtout soye\ discret, Compte^ sur mes serments. Innocents mystères, régal toujours le même et toujours nouveau!

Cependant du nord au midi, de Test à l'ouest, tout le personnel de la curiosité est en mouvement. Le marchand prépare sa campagne, visite ses primeurs et les met en caisse, panse les blessures, complète les restes, refait les virginités. La grande contrefaçon européenne termine ses commandes d'automne : Vienne taille des pièces de cristal de roche de plus en plus monumentales, et met la dernière main à une châsse en or, du roman le plus

pur; Florence achève une armure et deux bas-reliefs de Mino; Londres finit un lot de Sèvres rose destiné à faire sensation. Paris se réserve l'argenterie, les bronzes, le fer, les bois sculptés, la famille verte, le mobilier de Marie-Antoinette et le reste.

L'hôtel Drouot fait sa toilette, aère ses salles et ses commissionnaires. Le crieur se gargarise et l'escalier lui-même entrevoit l'éventualité d'un nettoyage. Seul, devant sa glace et dans le silence du cabinet, le commissaire-priseur étudie des effets nouveaux, des poses inédites, des façons imprévues de lancer à la foule : Personne ne dit mot, je vais adjuger, et cet art suprême, l'art d'extirper les enchères sans douleur.

On s'occupe des catalogues prochains; le critique d'art exhume du tiroir les vieux clichés d'antan, astique les substantifs défraîchis, raccommode les épithètes éreintées, ravaude, blanchit, époussette; allons! la défroque peut encore faire une saison.

Tout est prêt ; la grande farandole est en branle et la danse va commencer. Saute, baron! Saute, marquis! Sautez, gens de bourse, de robe, d'église, de lettres, de finance, d'épée, de théâtre, de ville et de campagne. Largesse, largesse! La curiosité parisienne fait sa joyeuse entrée dans sa bonne ville; en avant, les grands danseurs!

LA RUINE

J'aime la ruine. Le neuf est criard, il parle tout seul; la ruine cause. Tout d'abord, elle attend dans son coin, se réserve et veut qu'on la découvre; elle ne fait pas ses confidences au premier venu; elle a des sous-entendus délicats, des aveux contenus, des réticences pleines de promesses. L'autre se plante dans la rue, bat la grosse caisse et prend la clientèle comme elle vient. Il tire les gens par la manche : « Voyez mon habit; est-il assez beau, assez brillant! admirez la coupe, l'étoffe, la doublure; il sort de chez le bon faiseur, je l'étrenne aujourd'hui. » Et le voilà qui raconte ses histoires, par qui, pour qui, comment il est fait, sans faire grâce d'une couture. C'est un endimanché.

Le neuf est fini, il a ses limites étroites, définitives, infranchissables; il me circonscrit, m'étrangle dans son cadre, m'emboîte dans son corset et me dit : « Tu n'en sortiras pas ! » La ruine est sans bornes; elle laisse l'imagination courir et déborder à Taise, lui donne des ailes et l'entraîne au delà. Elle fait rêver, chercher; on veut la compléter, on ne réussit jamais, on recommence toujours, et ces éternels recommencements sont un charme.

Le grand Sébastien Bach compose un de ces préludes mystérieux dont il a gardé le secret, une

esquisse, un fond de tableau inachevé, un vague accompagnement de quelque chose. Libre à chacun d'y adapter un thème nouveau tous les jours, prière, rêverie, chant d'amour ou cantique, suivant la fantaisie du moment. Arrive un homme de génie, Gounod, qui s'empare du prélude, le complète, en fait un Ave Maria. C'est un chef-d'œuvre; je le sais, j'en conviens, j'en suis touché comme vous; mais au diable votre chef-d'œuvre ! vous avez cristallisé mon prélude, je ne l'entends plus qu'à votre manière; vous me l'avez confisqué, emprisonné, je ne puis plus lui faire dire ce que je voulais. La cage est délicieuse, incomparable, une merveille, d'accord; mais c'est une cage.

L' Arabe, le penseur du désert, a dit : Ne finis jamais ta maison.

Cette poésie de l'incomplet touche même les plus indifférents. Il y a longtemps, bien avant M. de Volney, le Jérémie de toutes les ruines, avant le président de Brosses qui confesse un petit saisissement à la vue du Colisée, le vieux Pline ne pouvait se défendre d'une pointe de mélancolie devant les dessins à demi effacés de Zeuxis et de Parrhasius : « Ces traits à peine indiqués sont la pensée même du maître. Le regret donne un charme particulier à ces ébauches, et l'on se prend à gémir sur ces mains merveilleuses que la mort a glacées avant d'achever leur chefd'œuvre. » Bien dit, mon rude philosophe; vous

LA RUINE

n'êtes pas tous les jours aussi tendre pour les artistes !

Si du moins le neuf voulait prendre patience, on en ferait quelque chose, avec le temps. Mais non; il faut à tout prix qu'il occupe la galerie, qu'il fasse parler de lui. Connaissez-vous rien de plus impertinent qu'une robe neuve ? Quel air gourmé, solennel ! quels plis raides, compassés, mécaniques! quel éclat faux, dur, provocant! Attendez donc qu'elle ait épousé la forme du corps, qu'elle soit rompue, émoussée, assouplie, fanée à point, qu'une impalpable poussière ait pénétré partout. Rendez-la personnelle, intime, vibrante; donnez-lui quelque chose de votre substance, faites-en votre robe, à vous, et non celle de votre couturière ou de votre poupée.

Et l'appartement neuf, avec ses rideaux corrects, collet-montés, ses angles trop vifs, ses coussins rebelles, ses fauteuils inhospitaliers ! Point de liaison entre les meubles et les tentures, point d'entente entre les tables et le tapis. Des tableaux mécontents de leur voisinage, des vases qui demandent pourquoi on les a mis là, des fleurs qui rechignent dans les potiches qu'elles n'ont pas encore habitées. Et les blancs qui chantent faux, les rouges qui sonnent la fanfare, les verts trop jaloux qui malmènent les bleus trop tendres, les étoffes qui jurent, les dorures qui éclatent!... Que de peines, de temps, de fumée, de soleil, d'oxygène et de poussière pour mettre

chaque chose au point, pour concilier les humeurs et ramener l'harmonie dans le ménage!

Quand le prince Soltykoff achetait des velours neufs pour les tentures de sa galerie, il prenait bien soin de les faire étaler sur le sol devant la porte d'entrée, et recommandait à chaque visiteur de les écraser en conscience.

L'artiste qui sait son métier a horreur du neuf. Le peintre invente des tons rompus, des juxtapositions intelligentes de couleurs, des vernis, des jus et des glacis, pour lier et amortir; un des charmes de la fresque n'est-il pas précisément dans ces tons doux, gris, estompés, qui sont un avant-goût de l'avenir? Le graveur cherche les papiers teintés de la Chine et du Japon, les encres d'un noir tirant sur le bistre, pour obtenir l'effet des anciennes épreuves. Le sculpteur recouvre son marbre d'une patine anticipée, l'orfèvre oxyde son argenterie, le ciseleur colore ses bronzes, le bijoutier vieillit son or. Le céramiste choisit les blancs crémeux et tempère ses couleurs en superposant des couches inégales et transparentes. L'ouvrier de Murano, qui savait à merveille purifier son verre, s'en gardait bien dans le bon temps; versez du muscat dans une coupe de Venise ou dans un verre de cristal anglais, et vous comprendrez la différence. Le Chinois et le Japonais ont imaginé vingt combinaisons pour altérer l'épiderme du métal et lui donner de l'âge; les patines,

LA RUINE

les soufflures, les ors atténués, hachés, le martelage, l'irisation, les craquelures sont des effets que le temps seul a produits, dont l'artiste a remarqué l'heureux à-propos, et qu'il s'est appropriés.

Tous poursuivent le même but : supprimer le neuf, l'ennemi commun, écraser V infâme. Ils veulent gagner du temps, escompter l'avenir, imiter, en somme, l'œuvre de la nature.

Car vous chercherez en vain le neuf dans la nature, il n'y est pas. L'oiseau qui construit son nid, l'abeille sa ruche, le ver son cocon, répètent indéfiniment un travail séculaire, que leurs aïeux ont déjà fait des millions de fois. L'herbe fraîche, la feuille printanière, la fleur éclose le matin, sont l'éternelle réédition du même modèle. Elles n'ont point de date ; connaissez-vous la rose Renaissance et la rose Moyen- Age? Jadis comme aujourd'hui, chez Alcinoûs comme à Pestum et à Trianon, la rose sortait toute frissonnante du même moule, avec les mêmes plis, les mêmes chiffonnements. L'homme seul fait le neuf, l'inédit, l'œuvre qui date.

Il peut bien démolir, renverser, briser, — c'est un art que le Français pratique par excellence; — il commence la ruine, il ne l'achève jamais. Elle doit être remaniée par la main de Dieu.

Le neuf ne parle guère que de lui; la ruine parle toujours des autres.

Le neuf m'emprisonne dans les platitudes et les

IO

amertumes du présent; la ruine m'en détache et m'emporte aux régions sereines du passé.

La ruine est bien élevée, très grande dame, d'une conquête difficile; son salon est peu nombreux, fidèle et trié sur le volet.

Elle a des aïeux; l'autre est un parvenu.

Voilà pourquoi j'aime la ruine.

— Aidez-moi donc à débarrasser ce meuble, me dit Valentin. Il y a là derrière une vieille dynastie de vers qui se perpétuent depuis deux ou trois siècles et ne veulent pas quitter la place, les entêtés. Je veux absolument en avoir le cœur net, une bonne fois.

— Heureux homme !

— Vous voulez rire.

— Comment donc! vous avez chez vous une colonie de travailleurs qui ne vous coûte rien, pas même la nourriture, qui perfore gratis vos meubles ; mais c'est une fortune. Ces vermiculations sont, pour certaines gens, des brevets d'ancienneté; ils veulent en avoir à tout prix dans leurs meubles, ils s'en font gloire et payent fort cher des trous artificiels qu'on leur fabrique avec des instruments aussi perfectionnés que dispendieux. Parions que vous trouverez d'honnêtes contrefacteurs pour louer vos vers, à l'heure ou à la course, peut-être à l'année.

— Eh bien, reprit Valentin, je vous les donne, mais à une condition : enlevons d'abord routes les paperasses de mon armoire.

C'était un de ces meubles parisiens du temps de Charles IX, une armoire de noyer, fine, droite,

élancée, les hanches serrées, la patine brune, chaude, transparente avec des reflets fauves. Sur les panneaux s'allongeaient des nymphes élégantes, la tête trop petite, la taille trop courte, les jambes trop longues, comme les aimait Jean Goujon.

J'ouvris délicatement les quatre vantaux. Un petit nuage de poussière jaunâtre, quelques trous nets et ronds, l'épiderme du bois fléchissant par endroits sous le pouce; évidemment le mineur invisible travaillait sans relâche, creusant ses galeries et poursuivant patiemment son siège séculaire.

L'intérieur de l'armoire présentait un aspect singulier : papiers de toute sorte et de toute couleur, livrets, cartes, imprimés, carnets, notes, lettres, jetés pêle-mêle, au hasard de chaque jour, serrés, pressés, comprimés; un empilage indescriptible! Des couches de factures stratifiées, des étages de catalogues superposés, des quittances fossiles, des blocs de dossiers erratiques, sans cesse recouverts par des alluvions nouvelles. «Voilà mes archives, dit Valentin, l'état civil de mes curiosités. Entre nous, je crois qu'un petit classement ne serait pas de trop ; qu'en pensez-vous? »

Je plongeai résolument dans le tas, soulevant à bras-le-corps des avalanches de bordereaux et des éboulements de catalogues; mais lui : « Doucement, mon ami; c'est toute mon histoire que vous remuez là, et une histoire déjà vieille. Trente ans de service,

beaucoup de campagnes et des blessures ! quel amateur n'a pas les siennes? Je suis un vétéran. » Et, comme je reprenais mes fouilles, avec ménagement cette fois, le voilà qui me raconte ses premières armes à l'hôtel Drouot , ses débuts chez Beurdeley père, Delange, Monbro, le vieux Mannheim, Evans, Couvreur. « Vous rappelez - vous Couvreur? Quel type! le plus rageur, le plus hirsute et le plus naturaliste des marchands de la chrétienté; excellent homme au demeurant, doux et serviable à l'occasion, mais dame! il fallait le laisser dévorer tous les jours un directeur du Louvre, ou deux conservateurs, au choix; c'était son menu. Il est mort, comme tous les autres, et la vieille curiosité est morte avec eux. Les jeunes ont inventé la curiosité moderne, une religion qui a ses adeptes, ses pontifes, ses mystères, son catéchisme et ses dévots. Etes-vous initié? passez dans la sacristie; êtes-vous un profane ? à la porte, mon ami, ou faites-vous recevoir du clergé. Tenez ! voici justement une adresse que je vous recommande, Mme Labbé, c'est une des prêtresses de la religion nouvelle. Savary me l'avait indiquée, en me disant qu'elle venait de recevoir d'Espagne une tapisserie tissée d'or, du xve siècle, un chefd'œuvre. J'y cours : une boutique comme tant d'autres, une dame entre deux âges au comptoir. Je dis le but de ma visite. La dame m'offre un siège : « Pardon, monsieur, fait-elle, voulez-vous bien me

donner votre nom ? — Valentin. — Où demeurezvous? — Je lui donne la rue, le numéro et l'étage. — Etes-vous marié ou célibataire? — Célibataire. — Très bien. — Vous vous occupez de curiosité depuis longtemps? — Depuis trente ans. — Avez-vous un goût particulier pour une branche quelconque de la curiosité? — Oui, madame. — Pour laquelle? — Pour le Moyen-Age et la Renaissance. — Fort bien. Avez-vous quelques amis dans le monde des amateurs? — Oui, madame. — Pouvez-vous me donner quelques références? — Très volontiers : Plancus, Salluste, le baron Von Lucullus et le comte de Bois-Sculpté. — Ayez l'obligeance de me donner votre parole d'honneur que jamais, quoi qu'il arrive, quand même l'objet serait chez votre meilleur ami, vous ne témoignerez par un mot, par un signe, par un geste, que vous l' avez-vu. — Je vous la donne. — A merveille. Maintenant veuillez aller ici près, au n°4; vous monterez au second, il n'y a pas d'entresol, la porte à droite, sonnez fort, présentez cette carte et l'on vous fera voir la tapisserie. Ne vous étonnez pas de mon petit interrogatoire, ajouta-t-elle en souriant avec grâce; nous prenons nos précautions, nous tenons à ne montrer nos primeurs qu'à des clients de choix et de tout repos; il y a tant d'indiscrets ! » Je saluai profondément et je disparus sans tourner la tête; on ne m'y prendra plus. Mais continuez vos fouilles, je vous prie. Vous n'avez fait

que la moitié de la besogne et vous n'avez pas encore gagné vos vers. »

Je me remis à l'œuvre, déblayant de plus belle et ramenant à la surface des factures jaunies, des bordereaux desséchés, des catalogues froissés, maculés, criblés de chiffres, de points d'exclamation, de signes cabalistiques, de noms crayonnés fiévreusement sur la marge et sur la couverture. Dans un coin, un lot de photographies venues de l'étranger, sans l'adresse du photographe, précaution habituelle pour dissimuler à l'amateur les provenances. Puis toute une collection de cartes d'adresses : Nettoyage des dorures sans grattage, refouillement à domicile. — Serrurerie genre ancien, clefs des XVe, XVIe et XVIIe siècles. — Grand déballage de dinanderie ; arrivages d'Allemagne. — Photoléine. Reproduction des peintures anciennes avec craquelures. Exposition de Philadelphie. — Médailles italiennes; modules garantis conformes aux originaux, patine inoxydable. — Miniatures, restaurations, raccords et adaptations. Spécialité de Pompadour et de Marie-Antoinette. — Ivoiroïde pour statuettes, diptyques et râteliers. — Argenterie Néo-Vieux-Paris, poinçons réglementaires. — Porcelaines de Sèvres, de Saxe et de Chine, fac-similés inaltérables, assortiment de famille verte. — Faïences italiennes, reflets métalliques résistant à Vhumidité. — Grande fabrique de tapisseries du Moyen- Age sur dessins

ou estampes; exportation. — Armes, armures, damasquine, ciselure, fonte malléable. Fournisseur des grands théâtres, des principaux amateurs et des cours étrangères, etc., etc.

Et quel déluge de lettres! de Paris et de la province, de Belgique et d'Italie, d'Espagne et d'Angleterre, de Russie et d'Allemagne! Courtiers discrets, fils de famille aux abois, marchands mystérieux, veuves éplorées, tous proposaient invariablement un objet unique, incomparable, un phénix, appartenant à une ancienne famille et complètement inconnu. Dans le nombre, une enveloppe mignonne m'attira par sa couleur rose, sa forme et son parfum; l'écriture fine, en pattes de mouche. « Quel est ce mystère ? » demandai-je à Valentin.

— Rien de plus simple. Un matin, je reçois ce billet : Monsieur, sachant votre goût pour les objets d'art de la Renaissance, j'ai V honneur de vous informer que je possède des marbres qui me viennent de famille, garantis authentiques et tout à fait exceptionnels. Cest vous dire, monsieur, que je serais très heureuse, etc. Signé M. de Brives. J'allais justement sortir, la maison était sur mon chemin; j'arrive, je sonne : Mme de Brives? — C'est ici. Une vieille servante à l'air respectable m'introduit et m'invite poliment à m'asseoir. Salon modeste, gravures sentimentales, une garniture de cheminée de l'Empire, des housses sur les meubles, des rideaux de

cretonne à fleurs; tout cela d'assez bonne apparence, mais un peu usé et fané. « Encore une misère à soulager, me disais-je; quelque grande dame à la mer, obligée pour vivre de vendre les débris de son ancienne opulence. Que d'infortunes cachées dans ce Paris! » J'en étais là de mes réflexions mélancoliques, quand la porte s'ouvre et je vois apparaître une grande belle fille, merveilleusement taillée, la chevelure rousse, en peignoir. Je me lève un inquiet : « Pardon, mademoiselle, je crains de m'être trompé. On m'a écrit de venir ici pour des marbres. — Eh bien, mais! fait la belle fille... » J'ai pris la porte et je cours encore.

HISTOIRE D'UN COFFRET

Un jour que je flânais sur les quais, ibam forte via sacra, — dans ce temps-là les quais étaient encore la voie sacrée du collectionneur, — j'entrai chez un marchand. — « Je pensais justement à vous ce matin, fit l'homme en me voyant; on est venu m'apporter un joli petit coffret fleurdelisé, en maroquin rouge, qui aurait bien fait votre affaire. — Et pourquoi ne l'avez-vous pas acheté? — Dame, il était un peu cher. — Eh bien, où pourrai-je le voir? — Je n'en sais rien; le courtier qui me Ta présenté est un inconnu, j'ai oublié de lui demander son adresse. »

Ces choses-là se passent tous les jours dans la curiosité. Comme le garçon de restaurant auquel Léon Gozlan demandait à brûle-pourpoint : Ave\vous du sphinx? et qui répondait de même : // nen reste plus, le marchand a toujours du sphinx, seulement il n'en reste plus, il l'a vendu le matin même; c'était précisément celui que vous désiriez, de la même forme, du même siècle, et dans quel état, monsieur ! d'une fraîcheur, d'une conservation ! pas un raccommodage ! Quel regret que je ne vous aie pas vu plutôt! Je vous l'aurais réservé; un client comme vous! mais aussi pourquoi vous faites-vous si rare? — Vous êtes touché de ces attentions, de

HISTOIRE D'UN COFFRET

ces égards, de ces regrets, et vous partez bien décidé à reconnaître à l'occasion ce procédé; c'est tout ce que le marchand demande. Inutile de dire qu'il n'a jamais eu le sphinx en question.

Plusieurs mois s'étaient écoulés ; un matin je reçois la visite d'un individu portant un paquet enveloppé dans un journal. « C'est bien vous, monsieur, fait-il en entrant, qui avez écrit une notice sur la cassette de saint Louis? — Non, monsieur. — Pardon, j'en suis sûr; vous avez publié une étude sur la cassette ou je ne sais quoi de saint Louis. — Je devine, lui dis-je, vous voulez parler du coffret contenant le baudrier de Louis XIII. — Précisément; saint Louis, Louis XIII, c'est ce que je voulais dire. » J'étais fixé.

En effet, j'avais raconté jadis l'histoire de Boniface Borrilly, notaire-amateur de la ville d'Aix, qui vivait au xvne siècle. Le bonhomme possédait des peintures, des sculptures, des médailles, « trois squelettes de Michel-Ange en terre cuite », des armes, de l'orfèvrerie, un « Cyclope embaumé qui avoit vécu neuf mois et auquel on avoit, sans artifice, conservé son œil entier ». Un Cyclope ! voilà de ces coups de maître qui mettent tout d'abord l'amateur hors de pair; nous n'avons pas de ces bonnes fortunes, nous autres du xixe siècle, et je mets au défi tous mes confrères, même les plus renommés, de produire une pièce aussi distinguée.

Or, le roi Louis XIII, passant à Aix, ne manqua pas d'aller voir la collection du célèbre amateur et fut tellement ravi de la visite que, séance tenante, il fit présent à Borrilly du baudrier de son sacre, pour le mettre dans son cabinet, parmi ses raretés. Imaginez un peu la joie du notaire! 11 fait faire un écrin pour renfermer ce nouveau trésor, et lui donne la place d'honneur dans sa collection, — non loin du Cyclope. Bientôt la nouvelle fait le tour de la Provence, et voilà tous ses poètes en campagne; on chante les louanges de Borrilly et de son baudrier royal; quatrains, madrigaux, distiques, poésies de toutes les façons et de toutes les dimensions, en français, en latin, en italien, en grec, pleuvent chaque matin chez le notaire qui les recueille avec •soin, les fait imprimer chez Tholosan, l'imprimeur de la ville, et le petit volume est parvenu jusqu'à nous... Mais revenons à notre inconnu.

C'était un grand garçon, de bonne mine. Il me raconta qu'il était comte, qu'il était marié, que son fils était poitrinaire, qu'il le soignait lui-même, faute de pouvoir faire les frais d'un médecin; qu'il voulait l'envoyer en Algérie, mais, n'ayant pas d'argent pour payer le voyage, il s'était décidé à se défaire de quelques objets conservés dans sa famille depuis deux siècles, etc., etc. On connaît d'avance ces histoires touchantes; il faut en prendre et en laisser, surtout en laisser. Alors, défaisant délicatement son

HISTOIRE D'UN COFFRET

paquet, il en tire un joli coffret de maroquin rouge, semé de fleurs de lis et de L couronnées, avec la

date de 1622 Juste ciel! c'était le coffret de

Borrilly, celui-là même qui avait contenu le baudrier de Louis XIII. Deux inscriptions, imprimées en caractères dorés sur le couvercle, ne laissaient aucun doute sur l'identité de l'objet :

Gingula qui supplex venis hic visure, sacratum [habet.] A Justo (Louis le Juste) hoc pignus rege Borilus (Borrilly)

B. de Vias.

Ce petit coffre est trez auguste Parcequ'il porte avecques soy Le bauldrier que Louys le Juste Portoit lorsqu'il fut sacré roy.

A. Rem y.

L'amateur est un bipède qui doit être muni d'un organisme à part; double-vue, jarret d'acier, flair rapide, subtil, impeccable; activité dévorante, mémoire à toute épreuve, santé de fer, tout cela n'est rien s'il a des nerfs. Il faut se blinder, se cuirasser à triple épaisseur, comme l'homme d'Horace; il faut comprimer les battements du cœur, voiler le regard, dissimuler la tempête sous le crâne, cristalliser le visage, se faire une tête de bois. Car l'ennemi est là; son œil scrutateur épie tout; la moindre vibration, l'éclair le plus imperceptible, la palpitation la plus insaisissable, rien ne lui échappe.

Moment critique! évidemment, l'homme ne savait pas ce qu'il m'apportait; je devais, coûte que coûte, être impénétrable. « Que demandez-vous de ça? » fis-je d'un air dégagé; et j'entendis une voix glaciale articuler lentement : Sei\e cents francs. J'étais perdu.

Hélas ! pourquoi la bourse de l'amateur n'a-t-elle pas l'insondable profondeur de sa passion? Sei^e cents francs ! J'eus beau me récrier, demander un rabais, proposer les échanges les plus appétissants, imaginer les combinaisons les plus savantes, manier tour à tour la persuasion, l'ironie, l'exclamation, ]a prosopopée, peine inutile! Comme la statue du Commandeur, le comte fut implacable.

Et alors?.... Eh bien, alors, il fallait être héroïque, me disent les confrères; la bataille étant perdue, il fallait au moins enclouer vos canons ; en langage de curiosité cela s'appelle aussi clouer un objet. On persuade au propriétaire qu'il est un naïf, que son prix est d'un bon marché dérisoire, que l'objet vaut dix fois ce qu'il en demande, afin qu'il ne puisse jamais le vendre à un autre. Le procédé est simple, sûr et féroce.

J'ai manqué d'héroïsme. Je connaissais à Aix un chercheur passionné de toutes les reliques de sa ville natale. J'ai écrit à ce galant homme, en lui disant ma trouvaille et le prix léonin qu'on en demandait. Ces Aixois ne doutent de rien; il m'a

HISTOIRE D'UN COFFRET

répondu par retour du courrier : « J'accepte. » Alors je suis allé chez le comte, — une chambre numérotée au fond d'un corridor. J'ai frappé à la porte, il est venu m'ouvrir en manches de chemise, un pinceau à la main : « Ah ! s'est-il écrié, je suis à vous dans une minute, je badigeonne mon fils. » Le badigeonnage achevé, il est ressorti ; je lui ai dit : « Voilà votre argent »; il m'a remis le coffret et je l'ai envoyé le soir même à Aix.

Confrères qui lirez cette histoire, ne la répétez pas, elle me ferait du tort. Soyez plutôt compatissants ; la générosité sied aux grandes âmes et changera vos habitudes.

LA FOURCHETTE

Le dîner allait finir, quand Valentin tira de sa poche un petit instrument à deux branches, en fer doré, le manche recouvert de plaquettes de nacre, et se terminant par un chapiteau délicatement ouvragé.

— Mon Dieu ! fit la baronne, sa voisine, que brandissez-vous là?

— Une fourchette, madame, dit Valentin d'un air triomphant, une vraie fourchette du xvie siècle et l'une des premières en usage.

— Encore une de vos histoires à dormir debout, comme vous en racontez tant.

— Mais pas du tout, madame, je vous le jure. Jusqu'à la fin du xvie siècle, la fourchette est une exception, elle sert à manger certains fruits, les mûres, par exemple, qui tachaient les doigts, ou bien les grillades de fromage et les rôties, qu'il fallait servir toutes chaudes. La fourchette, comme nous l'entendons, fait sa première apparition à la cour de Henri III, au grand étonnement des gentilshommes de province : « Ne vaut-il pas mieux, disaient-ils, toucher la bouche avec les doigts qu'avec ce petit instrument fourchu? »

— Ainsi, reprit la baronne, sérieusement vos bons amis de la Renaissance mangeaient avec les doigts?

LA FOURCHETTE

— Très sérieusement, madame, et non seulement mes bons amis de la Renaissance, comme vous me faites l'honneur de les appeler, mais encore tous les élégants et les élégantes des siècles passés, les muguets et les muguettes, les mignons et les raffinés, depuis Alcibiade et Aspasie jusqu'à Diane de Poitiers, en passant par la cour d'Auguste et la cour de saint Louis, qui fut le premier gentleman de son temps, tous mangeaient avec les doigts.

— Fi ! les malpropres.

— Pardon, mais voilà un mot sur lequel il serait bon de s'entendre, car il a donné lieu à bien des méprises. De ce que jadis on disait d'une femme, pour faire son éloge, qu'elle avait une jolie taille, un beau teint et qu'elle était fort propre, on a conclu que la propreté était un luxe, une exception, qu'on avait bien soin de relever comme un mérite, quand on la rencontrait par hasard. Or, le mot propreté signifiait jadis l'élégance de la toilette, ce que l'Anglais Cotgrave traduit, en 1611, par handsomeness. « La propreté, dit encore un ancien Traité de civilité, est une certaine convenance des habits à la personne. » Ce que nous appelons aujourd'hui la propreté, les anciens l'appelaient la netteté. Une femme fort propre, au xvne siècle, est donc une femme élégante ; de même, une femme brave n'est pas une femme courageuse, mais une coquette; la braverie est la grande recherche des ajustements.

Une femme honneste n'est pas davantage une honnête femme, mais une femme du monde; et, quand Brantôme dit qu'il a connu « une très belle et honneste dame qui était une grandissime..-. » je passe le reste, il veut parler d'une femme du meilleur monde. Pardonnez-moi ce petit accès de pédantisme grammatical, mais j'enrage à voir la façon dont on dénature l'histoire des mœurs, la plus simple, la plus claire et la moins connue. Le public est plus ou moins persuadé que la terre ne tourne que pour lui et depuis sa naissance ; il n'admet pas que nos aïeux fussent faits comme nous. D'autre part, l'historien ne regarde dans le passé que la politique et les batailles ; s'occuper des mœurs d'un tas de petits bourgeois inconnus, la belle besogne ! D'ailleurs, il faut bien servir le public à son goût. Ainsi naissent et se colportent cent contes absurdes, et l'on finit par se fabriquer de très bonne foi un passé imaginaire peuplé de gens passablement féroces, étranges, inexplicables et fort malpropres, c'est vous qui l'avez dit.

— Et je ne m'en dédis pas, répliqua la baronne, du moment qu'ils mangeaient avec les doigts.

— Permettez, ceci demande une explication. Il y a deux sortes de propreté, — je prends le mot dans son sens moderne, actuel; — la propreté absolue, sur celle-là tous les gens bien élevés sont d'accord; et la propreté relative, qui varie suivant les siècles,

LA FOURCHETTE

les climats, la mode. Un de mes amis mais

l'aventure est un peu délicate et j'ai peur de dire quelque impertinence.

— Parlez vite, dit la baronne, et n'appuyez pas.

— Donc, un de mes amis se trouvait, il y a quelques années, au Japon ; un bourgeois de la ville, chez lequel il avait pris logement, le voyant se servir de son mouchoir, l'examina curieusement et finit par lui demander à quoi servait ce carré de toile qu'il portait de temps à autre à son nez. Mon ami lui ayant donné les explications nécessaires : « Oh! fit le Japonais, nous entendons les choses autrement. Chez nous on se sert pour cet usage de petits papiers de soie et, l'opération terminée, on jette bien vite dans la rue ce que, vous autres, vous enveloppez soigneusement pour le conserver toute la journée dans la poche. » Voilà ce que j'appelle la propreté de latitude. Avez-vous jamais vu le Chinois manger avec ses deux baguettes d'ivoire ? Je vous jure que l'honnête fils du Ciel s'en acquitte avec une délicatesse achevée, et nous considère comme des gens bien singuliers avec nos fourches pointues, nos grands et nos petits couteaux et tout notre attirail de chirurgiens ; encore une question de latitude. Au Moyen-Age, dans la bonne compagnie, on changeait de serviette à chaque service, chacun se trempait le bout des doigts dans de l'eau parfumée avant de se mettre à table et plusieurs fois

pendant le repas. Voilà, si je ne me trompe, des délicatesses qui avaient du bon; elles ont disparu, question de mode. Mais rappelez-vous ces bols contenant un verre où chacun, au dessert, se livrait à des ablutions et à des gargarismes de l'effet le plus déplorable; on n'en veut plus, et pas un major de table d'hôte n'oserait aujourd'hui demander l'affreux rince-bouche.

Eh bien, manger avec ses doigts est encore un usage qui a disparu, mais qui n'avait rien de malpropre en soi. Ce qui est malpropre, c'est de manger malproprement avec les doigts ou avec la fourchette, peu importe. Il n'y a rien de malpropre à traverser la rue quand il fait de la boue; mais il est malpropre de se crotter les jupons, et la moindre Parisienne sait à merveille se tirer d'affaire, surtout quand elle a la jambe et le pied bien faits, ce qui lui arrive souvent. De même on peut manger très proprement avec les doigts, le tout est de savoir s'y prendre. Chez les anciens, c'était un art très perfectionné, Plutarque en a tracé les règles. A Rome, on l'enseignait à la jeunesse : Carpe cibnm digitis, disait Ovide aux petites-maîtresses de la cour d'Auguste, cueille^ les mets avec les doigts. Au xve et au xvie siècle, les Contenances de Table et les Traités de civilité donnent les instructions les plus minutieuses sur la façon de s'asseoir, de placer sa serviette sur l'épaule, de s'en servir, de toucher aux viandes,

LA FOURCHETTE

le nombre des doigts qu'il est permis d'employer, etc. Montaigne confesse quelque part qu'il « mord souvent sa langue et parfois ses doigts, — de hàstiveté ».

En Orient, chez les gens les mieux élevés, la fourchette est encore à peu près inconnue; M. de Moltke racontait l'autre jour un dîner à la turque, sans couteaux, sans fourchettes et sans vin, qu'on lui servit au palais du sultan. Chateaubriand parle aussi d'un repas de ce genre qui lui fut donné par Ibrahim : entre chaque plat, un esclave versait de l'eau sur les mains des convives, un autre présentait une serviette de toile fine. Après le café, on offrit du savon pour les moustaches.

Mais à quoi bon aller en Orient? Que de femmes j'ai vues, et des plus élégantes, en chemin de fer ou ailleurs, grignoter avec une grâce nonpareille et sans fourchette, une aile de poulet ou une tranche de pâté ! Vous-même, madame, avez-vous réfléchi combien de choses vous mangez avec vos doigts, sans sourciller? les bonbons glacés, les gâteaux à la crème, les tartes, les sandwiches, la plupart des fruits, les asperges, les artichauts, même à la barigoule ! Et les crevettes , et les écrevisses , les écrevisses à la bordelaise, bien entendu, quelles hécatombes, grands dieux! Et qu'il fait beau vous voir, comme la prêtresse antique, penchée sur les victimes et fouillant leurs entrailles à la recherche de l'inconnu! Entre nous, si quelque bel échanson

du xvie siècle survenait à ce moment, tenant une serviette parfumée à la vénitienne, avec le bassin et l'aiguière pleine d'eau de rose, avouez que vous lui adresseriez votre plus joli sourire en signe de reconnaissance. Et veuillez bien remarquer, je vous prie, que l'aiguière et le bassin seraient émaillés par Jean Penicaud ou Pierre Reymond, ce qui ne gâterait rien. Mais quoi ! ces barbares ne connaissaient pas la fourchette.

Conclusion : nous avons inventé la fourchette, c'est fort bien; gardons-la, mais n'en soyons pas trop fiers, elle peut avoir des inconvénients.

— Lesquels, je vous prie ?

— On a vu des gens l'avaler; il est vrai qu'ils y mettaient de la bonne volonté.

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