RESTAURATIONS
Jean Baudoin, sculpteur en ivoire, vient de mourir à soixante-dix-neuf ans. Il était fort habile, il a beaucoup produit, ses œuvres sont au Louvre, à Cluny, dans les cabinets de nos grands amateurs. — Il était donc bien célèbre, me direz-vous. — Pas le moins du monde; on connaît à peine son nom.
Baudoin appartenait à cette famille d'inconnus qui se consacrent à la restauration des objets d'art ancien. Artistes sans pareils, d'une main étonnante et d'un génie particulier, ils entrent dans la peau du maître, surprennent son secret, font en somme ce qu'il ferait lui-même, et alors ils s'effacent, disparaissent, abdiquent sans réserve, sans arrière-pensée, pour toujours; car la condition essentielle du succès est précisément que la reprise soit perdue, que la retouche soit invisible et sans nom, comme celui qui l'a pratiquée. Et non seulement la recherche de la paternité est interdite, mais le père n'a pas le droit de reconnaître ses enfants, même ceux qui lui font le plus d'honneur. Au besoin, il est tenu de les désavouer effrontément.
Tenez ! il existe à Passy un artiste accompli qui connaît à fond toutes les ressources de son art, il s'appelle Alfred André. Orfèvre, bijoutier, émailleur, monteur et faïencier tout à la fois, il est né quatre siècles en retard. Il a fait des restaurations merveilleuses, sauvé de la ruine des monuments incomparables, retrouvé je ne sais combien de secrets perdus; il a dépensé depuis vingt ans des trésors d'esprit, de talent, d'ingéniosité, de souplesse, de savoir-faire, et personne ne le sait; on lui interdit de se nommer, on le condamne à faire éternellement des chefs-d'œuvre anonymes. O renoncement douloureux de l'artiste fier et convaincu, qui ne pourra jamais savourer son'triomphe, qui n'a pas le droit de signer son œuvre, de crier sur les toits : Me, me, adsum quifeci!
Certaines gens aiment la curiosité moisie, enfumée, ébréchée, chargée de croûtes séculaires, de poudre et de scories; sons crasse, c'est leur formule, leur façon de comprendre la fraîcheur et la virginité. Ils adorent la tache, ils savourent la poussière, ils vénèrent la rouille. Dites-leur que ces alluvions malpropres sont un déshonneur, que certains accidents se réparent à merveille, que les nettoyages traités