‹ Les propos de ValentinChapitre 4 sur 16 · RESTAURATEURS · texte numérisé non relu

RESTAURATEURS

avec prudence dégagent l'original, lui donnent une seconde jeunesse, ils ne vous entendent point. Vous sollicitez timidement un coup de plumeau, imprudent! Et la sainte poussière antique !

Pandolphe est un autre homme. Chez lui ni taches, ni fragments, ni éraflures, ni cicatrices; tout est complet, net, ciré, pommadé, frisé; les reliures remboîtées, les peintures et les émaux mastiqués, les épées reciselées et redamasquinées, les bois et les ivoires refouillés, les estampes remontées, les statues reboutées, les faïences peintes à neuf. Homme étonnant dans l'art d'utiliser les restes : d'une lame il tire un couteau, d'un pied une table, d'une visière une armure, d'une anse une aiguière, d'un quillon une épée, d'une tête une statue. Je crois voir un de ces vieux guerriers qui promènent glorieusement leur œil de verre, leur toupet invisible, leur mâchoire articulée, leur bras à ressort et leur jambe mécanique, persuadés qu'ils sont complets.

MUSIQUE RÉTROSPECTIVE

L'autre jour on faisait de la musique rétrospective chez le docteur P Programme des plus

attrayants : pavane inédite d'Orlando de Lassus, brunette à quatre voix de Gilles Durant, fragment de la messe du sacre de Charles V, par Guillaume de Machault, entremêlés de noëls, de cantiques et de gavottes. Pour pièce de résistance, la Bataille de Marignan, composée pour François Ier par Clément Jannequin. Connaissez-vous cette chanson de guerre, une des choses les plus étonnantes et les plus endiablées qui soient jamais sorties de la cervelle d'un musicien? En voici quelques fragments :

Écoute^ tous, gentils Gallois,

La victoire du noble roy François,

Et orre% (et vous entendrez), si bien écoute^,

Des coups rués de tous côtés.

Souffle^, joue%, souffle^ toujours,

Fifre\, souffle^, frappe^ tambours !

Sonner, trompettes et clairons.

Pour réjouir les compagnons.

Mais voici le tapage qui commence : les hommes crient, les arquebuses éclatent, les canons grondent :

Boute% selle! Boute% selle !

Avant, avant !

Gens d'armes à cheval! Tôt à l'étendard !

MUSIQUE RÉTROSPECTIVE

Paripatoc, von, von, von, von, Paripatoc, von von, Pon, pon, pon, pon, pon.

Clairons et tambours sonnent la charge :

Fan, fan, fan/an, fan feyne fan, Frerelelan, frerelelan, fan feyne.

Les deux armées sont aux prises ; elles s'entrechoquent, les épées cognent, les armures résonnent :

Masse, masse, ducque, ducque, Donnez des horions, pati, patac.

Tricque. tricque, tricque, tricque.

Chipe, chope, serre, serre, Patac, tricque, tricque trac, Patipatac, patipatac, Alarme, alarme!

Choc, choc, patipatac, patipatac.

Les tambours et les trompettes reprennent :

Au fan fan feyne, Frerelelan, frerelelan, fan feyne, feyne fan.

Et le chœur éclate à son tour :

Aventuriers, bons compagnons, Nobles, saute\ dans les arçons, La lance au poing, hardis et prompts, Donne^ dedans ! Chacun sa saison !

La fleur de lys,

Fleur de haut prix,

Y est en personne.

Suives le roy François, suive^ tous la couronne !

« Quand Ton chantoit, dit un ancien, la chanson de guerre faite par Jannequin devant ce grand François pour la victoire qu'il avait eue sur les Suisses, il n'y avoit celui qui ne regardât si son épée tenoit au fourreau, et qui ne se haussât sur les orteils pour se rendre plus bragard et de la riche taille. »

Après le concert, le gros du public étant parti, comme nous étions entre nous, voilà Valentin qui se met au piano et qui chante :

J'ai perdu celle Pour qui j'avois tant d'amour, etc.

une mélodie douce, mélancolique et fanée, comme ces fleurs que l'on retrouve entre les pages d'un livre longtemps oublié. Chacun demande l'auteur : « Je n'en sais trop rien, dit Valentin, mais ma chanson a son histoire, comme celle de Jannequin, et je vais vous la raconter.

« Il était une fois un vieux musicien, professeur de piano de son état et grand collectionneur devant l'Éternel. Il avait la passion des anciens instruments de musique, les cherchait toujours, les trouvait quelquefois, les achetait tant qu'il pouvait, les vendait quand il ne pouvait plus, recommençait encore et ainsi de suite. Sa chambre était encombrée de modèles de toutes les formes, de tous les âges, de toutes les paroisses : des mandolines italiennes in-

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crustées d'ivoire et des guitares espagnoles à longues cannelures, une trompette allemande et une épinette vénitienne de verre coloré; des violons et des flageolets; une harpe, contemporaine de Marie-Antoinette, près d'un olifant de fer qui faisait songer au dernier appel de Roncevaux,

Rolîans a mis Volifan à la bouche.

Tout cela pêle-mêle, en désordre, mais le désordre voulu, animé, pittoresque, vivant : un orgue aux armes de Saxe causait gravement avec une épinette de Taskin laquée de noir et de rouge; les tambours et les fifres sonnaient des marches sur un clavecin à fleurs décoré par Boucher; les flûtes murmuraient des chansons amoureuses à l'oreille des violes, et, dans un coin, deux contrebasses ventrues ronflaient à côté d'une musette toute pimpante, enrubannée de rose et de bleu tendre par la bergère de Trianon.

« Le vieux maître connaissait tous ces instruments par cœur; vingt fois il les avait pansés, soignés, rajustés, déshabillés et rhabillés; il savait les prendre, leur parler et les faire parler. Il vivait de leur vie et respirait leur air. Le soir venu et les leçons finies, il rentrait lestement chez lui et fermait ses portes; quelle joie de retrouver les vieux amis, de pouvoir enfin causer avec eux! Je le vois encore assis devant une de ses épinettes, la figure pâle, immobile, les yeux regardant au delà et comme

perdus en extase, les doigts amaigris courant légèrement sur le clavier, il semblait écouter. On entendait alors quelque chose d'inoubliable, un bruissement, je ne sais quoi de lointain et d'effacé, le murmure d'un orchestre à grande distance, au fond des bois; la voix de l'instrument lui-même parlant à travers les siècles...

« Riez tant qu'il vous plaira; je ne suis ni un halluciné, ni un spirite; je ne crois ni à la magie, ni aux revenants, ni aux tables tournantes. Ce que je raconte, je l'ai vu et entendu, et vingt personnes l'ont vu et entendu comme moi; mais à quoi bon vous étonner? L'amateur est un être délicat, susceptible, impressionnable à l'excès, un paquet de nerfs qui vibre au moindre appel. Soumises à une gymnastique de tous les jours, à un entraînement implacable, sans cesse tendues vers un seul but et concentrées sur un seul objet, ses facultés acquièrent à la longue une sensibilité exquise, supérieurement raffinée, une manière de seconde vue. Est-ce vrai, docteur ? »

Le docteur fit un signe d'assentiment.

« Eh bien, continua Valentin, non seulement l'amateur est doué d'une pénétration singulière, mais les objets mêmes de sa curiosité ont pour lui, pour lui seul, un rayonnement qui leur est propre. Les tableaux et les médailles, les ivoires et les dessins, les émaux, les faïences, les meubles et les

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armes, toutes les créations de l'art ancien, dégagent un arôme particulier, un fluide impalpable qui les enveloppe. L'homme qui, dans l'origine, les a façonnés de ses mains leur a laissé quelque atome de son intelligence, et tous ceux qui les ont maniés après lui ont ajouté à ce premier dépôt quelque grain de leur poussière; ainsi se forme une atmosphère imperceptible pour les profanes, mais que l'instinct subtil, le flair exercé du connaisseur distinguent du premier coup. Comment circule le courant magnétique? Par où passe-t-il? Les Edison de l'avenir nous le diront peut-être. Pour le moment je me borne à constater le phénomène; tous les amateurs, moi comme les autres, nous l'éprouvons •chaque jour. Ces reliques d'autrefois, que nous recherchons passionnément, ont une expression, une langue; elles nous parlent et nous les entendons. Nous sommes les récepteurs mystérieux d'un téléphone dont le fil invisible plonge dans le passé.

« Et voilà comment l'épinette chantait sous les doigts de maître Samuel, car je ne vous ai pas •encore dit qu'il s'appelait Samuel Bach, fils de Gottlieb Bach, fils aîné de Chrétien, lequel était le propre fils du grand Sébastien Bach. Soit dit en passant, voilà un exemple d'incarnation musicale à distance que je recommande aux sceptiques.

ce Un jour, — c'était en 1 865 7 — notre amateur reçoit d'Italie une nouvelle épinette. Elle était fine-

ment sculptée et rehaussée d'or; à l'intérieur, on lisait la date de 1564, et, sur le devant du clavier, s'étalait un bel écusson fleurdelisé, surmonté d'une couronne. Une épinette royale ! Je vous laisse à penser si le vieil amateur fut enthousiasmé ! il admirait, caressait, époussetait; il démontait chaque pièce, la remettait délicatement en place, rectifiait l'accord, faisait fonctionner le mécanisme, si bien que le soir il se coucha fort tard, enchanté de sa journée et la tête pleine de sa nouvelle trouvaille.

« Or, pendant la nuit, il fit un rêve : un personnage lui apparut, barbe longue, grande collerette, hautde-chausses bouffant et pourpoint à crevés : « Cette « épinette était à moi, lui dit-il, le roi Henri III, « mon maître, me l'avait donnée et je m'en servais « pour le distraire. Tiens, écoute cette chanson « d'amour qu'il avait lui-même composée et que je « lui jouais souvent. » En même temps, l'homme se met à chanter, en s'accompagnant, un air si triste, si triste et d'une voix si touchante que le vieux Bach tout ému se réveille en sursaut. Il allume une bougie, regarde l'heure et se rendort de plus belle. Le lendemain, à son réveil, il aperçoit, parmi des papiers à musique traînant sur la table, une feuille criblée de petits points ; il la prend, la tourne, la retourne; il y a bien des notes, des noires, des croches, des soupirs, des mesures, mais cela n'a point de sens ; ce sont des caractères, des mots si

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vous voulez, mais sans liaison, sans phrases. Le vieux maître appelle à son aide son fils et sa fille, pianistes comme lui, car, dans cette famille privilégiée, on naît musicien. Chacun essaye de déchiffrer, peine perdue! Enfin, on s'avise que les anciens écrivaient en clef d'ut première ligne; c'était Y eurêka d'Archimède. On transpose, et le... comment dirai-je? le nocturne apparaît clair et lisible, tel que l'inconnu l'avait chanté la nuit précédente. J'ai eu entre les mains le texte original, je l'ai appris par cœur et vous venez de l'entendre. Voilà mon histoire. Le vieux Bach est mort en 1874, son fils vit encore et l'épinette fleurdelisée fait partie de la collection du Conservatoire. Ne m'en demandez pas davantage, je n'en sais pas plus long. »

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