‹ Les propos de ValentinChapitre 5 sur 16 · L'ENFANT A LA POUPÉE · texte numérisé non relu

L'ENFANT A LA POUPÉE

Vous rappelez-vous cette gentille figure d'enfant en costume du xvie siècle, qu'Albert Goupil avait exposée au Trocadéro? C'e'tait une des attractions les plus aimables de la fête, et la foule qui défilait si rapidement dans les salles, saturée de bronzes et d'ivoires, d'armures et d'orfèvreries, d'émaux et de faïences, ne manquait pas de s'arrêter en passant devant le gracieux petit personnage riant de si bon cœur, avec son bébé dans les bras.

D'où venait la jolie fillette ? Je vais vous le dire.

Bardini, le marchand italien bien connu des amateurs, — un jour qu'il furetait dans un couvent, — découvrit une statue de la sainte Vierge, vêtue d'une de ces robes à col très montant et largement évasé, avec épaulettes et doubles manches, comme on en portait du temps de Henri III. Les toilettes de cette époque sont rares; celle-ci était à vendre, il en fit l'acquisition.

La robe avait-elle été faite dans l'origine pour la statue ? Je ne le pense pas. Les parures de madones sont plus riches ; elles sont confectionnées dans les couvents et cousues à la légère. Notre costume paraît taillé par des gens du métier, et le corsage présente quelques traces d'usure. Il est fort simple :

l'enfant a la poupée

une soie blanchâtre, — disons crème, pour montrer que nous connaissons les choses de la mode, — semée de fleurettes jaune-brun tissées dans l'étoffe, et garnie d'une double rangée de galons en pareil. La robe de dessous, dont on ne voit que les manches, est brodée à la main. C'était, j'imagine, la toilette d'une jeune fille qui aura donné sa garde-robe au couvent, le jour de son mariage ou de ses vœux; et les bonnes sœurs, trouvant que le vêtement s'ajustait à la madone, auront profité de l'occasion pour la mettre à la mode.

Quoi qu'il en soit, Albert Goupil, passant à Florence, vit le costume et s'empressa d'en faire emplette. Il y avait là quelque chose à faire, les éléments d'un tableau de genre facile à compléter; il se mit à chercher.

Vers le même temps arrivait à Paris un peintre italien, M. Vannutelli, apportant une tête en marbre, Une Jeune Fille qui rit, d'un réalisme charmant ; à coup sûr Donatello n'avait pas passé loin de là. Ce morceau délicat, malheureusement brisé à la naissance du cou, appartient aujourd'hui à M. Von Miller, de Vienne. Mais admirez les bonnes fortunes du curieux ! M. Vannutelli s'adresse tout d'abord à Goupil. La tête, présentée par hasard sur le costume, allait à merveille, et notre amateur obtient la permission d'en faire un moulage. Restait à lui donner l'accord indispensable : quelques touches de

couleur sobrement indiquées font l'affaire et complètent la physionomie. Quant au bonnet, un vieux portrait se trouve à point pour en indiquer la forme, et la robe de dessous fournira l'étoffe. Je ne parle pas de la collerette ; on a vite fait de plisser un bout de toile et de dentelle.

La besogne avançait; mais une fillette sans poupée ! Qu'aurait pensé la galerie ?

La poupée est de tous les temps et de tous les peuples; on en trouve à Rome, on en trouve en Grè.ce, en Egypte, dans l'Inde; quelque jour un géologue découvrira la poupée préhistorique. Malheureusement toutes ces petites figures ont disparu ; les enfants ne songent guère aux collectionneurs de l'avenir. Les seules poupées qui nous restent viennent de Naples et sont du xvine siècle; il fallait bien s'en accommoder, faute de mieux. D'un coup de baguette, avec une robe taillée dans un vieux coupon d'étoffe, le bébé napolitain se métamorphosa en poupée du xvie siècle.

Et voilà comment notre fillette, pourvue de tous ses accessoires, pimpante et souriante, fit son entrée dans le monde.

J'entends d'ici les orthodoxes : Comment! une tête du xve siècle sur un costume du xvie, avec une poupée du xvme, quelle hérésie ! — On ne saurait croire à quel point nos contemporains sont devenus pointilleux en archéologie. Naguère on n'y regar-

l'enfant a la poupée

dait pas de si près; on usait de la couleur locale discrètement, sans tapage et sans façons triomphantes; on laissait les raffinements à quelques spécialistes. Aujourd'hui tout le monde se pique d'érudition; les gens du monde, les lettrés, les artistes, les femmes, la mode tout entière s'est jetée à corps perdu dans la curiosité, et l'on a dit au peintre, au sculpteur, au romancier, à l'auteur dramatique : « Tu nous feras de la précision historique, sinon tu es perdu. » Alors l'auteur dramatique, le peintre, le sculpteur et le romancier se sont mis à l'œuvre; ils ont dépouillé les vieux manuscrits, les anciens livres à figures, les bibliothèques, les cabinets d'amateurs, les estampes, les miniatures; et du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, dans les livres, sur la scène, aux Salons, partout le mot d'ordre a été le même : Vérité des accessoires, fidélité du costume.

L'entreprise était aventureuse. J'en demande bien pardon aux artistes; mais leur savoir archéologique ne m'inspire qu'une confiance tempérée. Exploiter avec une égale facilité le Moyen-Age et les temps modernes, le Directoire et l'Antiquité, les Pharaons et les Mérovingiens, cela ne laisse pas que d'être inquiétant. L'histoire est un pays semé d'impasses et de casse-cou ; on n'y circule pas aussi librement. Nous en savons des nouvelles, nous autres gens du passé, qui vivons avec les morts, fouillant, recueil-

lant, comparant, avançant à tâtons; dans ce terrain mouvant, il faut sonder jusqu'au tuf avant de poser le pied, et les points d'interrogation se dressent tout le long du chemin.

S'agit-il, par exemple, de composer un costume pour une époque déterminée? Les spécimens authentiques sont d'une extrême rareté; il est très difficile d'obtenir la permission de les copier, et les copies retaillées, faites sur d'autres mesures, en étoffes plus fines, plus souples, ne rendent jamais le même effet que l'original. Voilà un premier écueil.

Vous me direz que Ton peut se passer de modèles tout faits, qu'il suffit de copier exactement une bonne image du temps. — Soit, à la condition de savoir l'interpréter. Une gravure de modes, comme on en faisait au dernier siècle, destinée aux tailleurs et aux couturières, souligne à dessein les indications techniques; elle dépasse la réalité. Les anciens recueils de costumes et les portraits sont plus fidèles ; mais là encore, l'artiste arrange la mode suivant sa fantaisie; il faut le consulter avec précaution et dégager, si l'on peut, les préoccupations d'école. D'ailleurs, le dessin n'indique pas certaines particularités de métier, la taille de biais ou de droit fil, l'épaisseur du tissu, le coup de fer, le jet des plis, leur accumulation voulue à telle ou telle place, toutes choses qui modifient complètement la silhouette du costume en marche. Que l'on examine

l'enfant a la poupée

de près la robe de notre fillette ou les habits originaux conservés chez quelques amateurs, on comprendra la différence entre la coupe authentique des anciens tailleurs et l'interprétation sommaire de nos costumiers.

Mais admettons que le costume soit exactement reproduit ; où le peintre trouvera-t-il un modèle, l'auteur dramatique un acteur pour savoir le porter? Interrogez les excellents artistes de la Comédie- Française qui ont conservé la tradition de l'habit de cour; ils vous diront quelle peine il leur faut pour se l'assimiler, pour entrer dans son intimité. Les attitudes du corps, les façons de marcher, de s'asseoir, de se tenir debout varient suivant les siècles ; les femmes hanchent d'un côté, marchent le buste en avant ou en arrière, les épaules ramassées ou effacées, la tête droite ou penchée, le cou libre ou emprisonné, le pas serré ou dégagé ; chez les hommes, mêmes variations dans la démarche. Ces allures diverses, imperceptibles aujourd'hui, donnent au vêtement son caractère, sa vie : « le rehaussois mon bonnet, dit Eutrapel, mignardois mes cheveux, branlois puis de l'un, puis de l'autre costé, pour donner meilleure cadence au contour de ma robe ». Qui nous apprendra ce tour pittoresque, cette aisance familière aux raffinés de tous les temps ? On ne s'incarne pas du jour au lendemain dans un costume étranger, on n'y est pas chez soi ; le corps mal

à Taise, emprunté, ne sait pas donner au vêtement ses plis, ses cassures, son mouvement typiques; il en fausse l'aspect.

Autre histoire. Pour observer la fidélité du costume, il ne s'agit pas de composer un vêtement hybride, un accouplement de plusieurs modes, fussent-elles relativement voisines; il faut tomber juste. Imaginez un peintre qui ferait une moyenne depuis quarante ans seulement, et grouperait pêlemêle les gigots homériques, les pyramides de crinoline, les jupes bridées sur la hanche et les chapeaux Paméla.

Or, rien de plus insaisissable que la mode. « Autant de modes que d'années », disait-on sous Louis XIV. Au xvie siècle, Henry Estienne raconte le trait d'un peintre qui voulait représenter les costumes de tous les pays; quand vint le tour du Français, l'artiste, « prévoyant le changement de façon d'habits que le Frances pourret faire dès le lendemain (suivant sa coustume), luy fist cet honneur de le peindre aussi nu qu'il estet sorti du ventre de sa mère; lui mettant toutefois une pièce de drap et des ciseaux entre les bras ».

Le Moyen- Age est aussi capricieux que la Renaissance : « La variance des habits, dit un chroniqueur du xive siècle, allait toujours son train, et parmi toutes les nations de la terre habitable, il n'y en avait pas de si difformée, outrageuse, excessive,

l'enfant a la poupée

inconstante en vestements que la nation française. » Décidément notre mauvaise réputation date de loin.

L'antiquité n'est pas plus raisonnable; c'est elle qui nous a donné l'exemple : « Autant de modes que de jours », disait Ovide. Mais écoutez le vieux Plaute, qui vivait deux siècles avant Auguste, quand Rome était à peine dégrossie : « Que de modes nouvelles, que d'inventions chaque année : la tunique transparente, la tunique épaisse, la chamarrée, la lleur- de- souci, la safranée, le pardessus ou le sens-dessus-dessous, la royale, la plumetée, etc. »

Parcourez ainsi le cycle de la mode, suivez-la, si vous le pouvez, dans toutes ses métamorphoses, depuis la feuille de vigne jusqu'au cachemire, et je vous défie de saisir le protée juste à point, à l'heure voulue.

A vrai dire, vous ne vous embarrassez pas de si peu; à quoi bon se mettre en frais d'érudition? Il suffit de plaire au public, ce vieil enfant gâté qui s'amuse aux menus détails, au bric-à-brac et aux bagatelles de la porte; pourvu qu'on sauve les apparences, il n'y regarde pas de si près. Et le cœur léger, vous prenez une période de deux, trois, cinq ou dix siècles, peu importe ; vous faites une moyenne, une cote mal taillée, vous inventez le costume approximatif, et vive la précision !

David et Talma se croyaient de bonne foi les

restaurateurs du costume historique. Puis sont venus les romantiques, qui ont jeté par-dessus bord les Romains de pendule, en disant : « C'est nous qui avons découvert la couleur locale ». Aujourd'hui, nous trouvons les romantiques bien naïfs, et nous sommes persuadés que notre formule est la seule vraie, la seule authentique. Plaisante formule, en vérité ! La Comédie-Française habille Charlemagne à la mode du xne siècle; elle met en scène Horace et Camille vêtus comme Pauline et Polyeucte, qui vivaient neuf siècles plus tard. Nos arrièreneveux riront bien de nos prétentions, convaincus à leur tour qu'eux seuls possèdent la véritable formule du costume. Et les siècles passeront sans qu'aucune génération puisse jamais prendre aux cheveux cette insaisissable vérité historique.

Je me souviens qu'un peintre, ayant fait le portrait d'un mousquetaire de Louis XIV, et ne sachant que lui mettre entre les mains, imagina d'aller chez un collectionneur de nos amis pour lui emprunter une hallebarde de Henri II; et comme l'amateur désespéré risquait une observation : « Qu'importe ? dit l'autre, cela fait bien. » O la belle réponse et le vrai bon sens ! Cela fait bien, mais c'est toute l'archéologie des maîtres ; et depuis Memling, habillant ses Vierges à la flamande, jusqu'à Rembrandt, faisant bénir par Notre-Seigneur des petits Hollandais de 1640, ces immortels fabricants d'ana-

l'enfant a la poupée

chronismes n'ont pas dit autre chose. C'est le mot de Paul Véronèse, accusé devant le Saint-Office d'introduire dans un tableau de sainteté « des bouffons, des costumes allemands » et autres accessoires irrévérencieux : « Je fais mes peintures avec les ornements qui me paraissent convenir et selon mon imagination; nous autres peintres, nous prenons de ces licences que prennent les poètes et les fous. »

Trop d'érudition, messieurs les artistes; d'autant mieux que vos recherches n'aboutissent qu'à des à-peu-près plus perfides qu'un bon anachronisme. Soyez tout bonnement de l'école de ceux qui trouvent que cela fait bien. Laissez-nous l'archéologie et faites de l'art; chacun son métier.

DAVILLIER

La mort est sévère pour nous depuis quelque temps : elle frappe sans pitié et choisit ses victimes. Le baron Charles Davillier vient de mourir en quelques heures. Lundi, il recevait ses amis avec sa belle humeur habituelle ; mardi, la paralysie foudroyante, implacable; jeudi, la mort.

Ce nouveau coup nous a consternés. Davillier ne comptait que des amis ; excellent camarade, ami fidèle et solide, indulgent pour les autres et modeste pour lui-même, l'humeur toujours égale et conciliante, simple, obligeant, le cœur ouvert, il avait ce rare privilège du vrai savant, la science discrète, bienveillante, sans morgue et sans tapage. Avec cela, causeur plein d'esprit, d'entrain et de mémoire, contant à merveille les anecdotes et les renouvelant sans cesse. Ah! les beaux lundis de la rue Pigalle que nous ne reverrons plus! Il était là, souriant, tendant largement la main à chacun, expliquant une date ou un texte, montrant sa dernière trouvaille, — toujours la plus belle et la plus aimée, — discutant une épée avec Beaumont, un vieux livre de broderies avec Georges Duplessis, une tapisserie ou un émail avec Spitzer, une médaille avec Armand, une estampe avec la Béraudière, une faïence avec Castellani, un poinçon avec Paul Eudel, une inscription avec

Duveyrier; parlant espagnol au comte de Valencia, italien au marquis d'Azeglio ; dépensant à pleines mains sa verve inépuisable et, pour se délasser, décrochant sa guitare et chantant quelque vieille romance, bizarre et traînante, de Valence ou de Séville.

Quel va-et-vient d'esprit, de talent, de savoir et de goût, dans ce cabinet célèbre où se rencontraient les artistes comme Fortuny et Meissonier, les poètes comme Heredia, les savants comme Eugène Mûntz, Schlumberger, Rayet; les conservateurs des grands musées de France, d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie, Robinson, Bode, Barbet de Jouy, Saglio, Darcel, Drury Fortnum, du Sommerard, Courajod, de Villefosse, Cousin, Queyroy; le ban et l'arrièreban des amateurs et des lettrés, le baron Pichon, Ressmann, Paul Mantz, Foule, Odiot, Dreyfus, Double, Havard, Marius Vachon, Edmond Turquet, Riggs, les barons de Rothschild, Albert Goupil, Gavet, Fau, Dupont-Auberville, Ephrussi, Charles Pillet, Tinan, Basilewski, Desmottes, Roussel, le comte Tyskiewicz, Leroux, Sommier; j'en passe et des plus renommés !

La collection d'objets d'art n'était pas nombreuse, mais triée sur le volet. Depuis trente ans, chercheur infatigable et passionné, Davillier colligeait un à un les bronzes des maîtres de Padoue, les bijoux en or émaillé^les faïences des grands ateliers d'Italie et

d'Espagne, les tapisseries tissées d'or et de soie, les émaux de Venise d'une insigne rareté, les ivoires, les marbres, les étoffes, la verrerie, choisissant chaque exemplaire parmi les plus nobles spécimens de la Renaissance. La maison était remplie de faïences et de porcelaines de toutes les fabriques fameuses, formant une histoire complète de la céramique ancienne.

A cette collection précieuse de matériaux, Davillier joignait un recueil considérable de notes, de documents, de textes, d'inventaires, d'actes de Fétat civil, de comptes , relevés sur des pièces manuscrites et authentiques. Il savait prodigieusement et ne croyait jamais assez savoir ; il amassait sans cesse, fouillant les bibliothèques et les archives, recueillant à chaque voyage une nouvelle provision de documents inconnus, originaux, destinés à former avec les pièces de sa collection un ensemble de preuves indiscutables. Pour lui, le texte sans le monument était aussi stérile que le monument sans le texte, il voulait les connaître tous les deux et contrôler l'un par l'autre. Il appartenait à cette école d'amateurs-érudits « pour qui les matériaux mêmes de leur collection deviennent autant de problèmes à résoudre, d'inconnues à dégager. Ils fouillent le passé jusqu'au tuf, pour asseoir leur croyance sur le bon sol, frayent des voies nouvelles et répandent leur doctrine. Ce sont les travailleurs de la curiosité; ils ont la double garantie,

DAVILLIER

l'instinct qui devine et la science qui raisonne ; la double jouissance, celle du gourmet qui savoure et celle du savant qui prouve. Chez eux, la critique et la foi se tempèrent, se complètent et s'entendent à merveille ; l'amateur emporte le savant dans les régions hautes, et le savant lui sert de garde-fou. » Si je rappelle ces lignes de la Physiologie du Curieux, c'est que je les ai écrites à .son intention, qu'il le savait, et qu'il les avait approuvées.

Depuis une quinzaine d'années , nos atomes s'étaient accrochés solidement et sans réserve, phénomène assez rare dans la curiosité. Passionnés pour le même art, bataillant à coups de plume pour défendre les mêmes principes, collaborateurs des mêmes revues, camarades de collège, presque contemporains, nous étions les vetuli notique columbi du poète ; « nous connaissons nos secrets, me disait-il souvent ; comme les deux augures, nous ne pouvons nous regarder sans rire. » Il me racontait ses travaux, ses espérances, ses projets, ses découvertes, et les mille et un racontars du jour, les ruses des marchands, la dernière historiette de la contrefaçon. Que d'amateurs trop confiants il avait désabusés ! que de chutes et de dépenses il avait épargnées ! Une longue habitude des monuments, une gymnastique incessante de l'œil, de la main et de l'esprit, avaient fini par lui donner une finesse de tact, une sûreté de flair incomparables ; et quel

triomphe quand il avait démasqué quelque nouveau méfait de la contrefaçon ! Un jour il me proposa de faire en collaboration le Traité de la Contrefaçon, donnant les noms, prénoms et adresses de MM. les faussaires, leurs procédés, leur commerce, leurs receleurs, suivi de la liste des objets apocryphes existant dans toutes les collections publiques et privées de France et de l'étranger. « Il faut être deux, disait-il, pour offrir une garanti^ sérieuse à l'éditeur. Le premier sera fatalement assassiné, l'autre au moins survivra pour achever la publication. »

Davillier a beaucoup écrit : chacun de ses livres fait autorité. Le style est sobre, clair, facile; l'érudition neuve et sûre d'elle-même, la critique serrée ; son œuvre prendra rang parmi les classiques de l'archéologie. Depuis deux ans, il travaillait sans, relâche, comme s'il eût pressenti qu'il n'avait devant lui que des quarts d'heure de grâce : le volume sur Y Orfèvrerie espagnole à peine terminé, il publiait son beau travail sur les Origines de la Porcelaine en Europe, donnait à VArt une étude sur BenvenutO' Cellini, mettait la dernière main à un traité de la Céramique et préparait les matériaux d'un livre sur la Verrerie au xvie siècle.

Il est mort à cinquante-neuf ans, plein de jours.

Dans le monde un peu ombrageux de la curiosité,, les plus jaloux mêmes lui pardonnaient l'autorité de; sa science et l'éclat de ses bonnes fortunes ; seule,

DAVILLIER

la mort n'a rien pardonné : elle a tout fauché en un jour, esprit, savoir, intelligence, bonheur intime du foyer, espérances du lendemain, laissant derrière elle des ruines et des larmes, une collection décapitée, des travaux inachevés, des amis dans le deuil,

une veuve solitaire et frappée au cœur

Davillier a légué au Louvre et à Sèvres son cabinet tout entier, l'œuvre de prédilection de toute sa vie. On l'a oublié, on n'a pas songé à lui pour la Légion d'honneur ; mais il était de ceux qui donnent et non de ceux qui reçoivent.

Page 1