‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 112 sur 326 · MAISON DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY · texte numérisé non relu

MAISON DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY

Le parc ou jardin de Montmorency n'est pas en plaine comme celui de La Chevrette. Il est inégal, montueux, mêlé de collines et d'enfoncements, dont

' C'est ainsi que Rousseau appelle souvent Thérèse et sa mère.

l'habile artiste a tiré parti pour varier les bosquets, les ornements , les eaux, les points de vue, et multiplier, pour ainsi dire , à force d*art et de génie , un espace en iui*mémc assez resserré. Ce parc est couronné dans le haut par la terrasse et le château ; dans le bas il forme une gorge qui s'ouvre et g*élargit vers la vallée, et que remplit une grande pièce d'eau. Entre l'orangerie, qui occupe cet élargissement, et cette pièce d'eau entourée de eoteanx bien décorés , de bosquets et d'arbres , est le petit château dont j'ai parlé. Cet édifice et le terrain qui l'entoure appartenaient jadis an célèbre Le Brun, qui se plut à le bâlir et décorer avec ce goât exquis d'ornements et d'architecture dont ce grand peintre s'était nourri. Ce château depuis lors a été rebâti , mais toujours sur le dessin du premier maître. Il est petit, sim[^, maisél^ant. Comme il est dans un fond, entre le bassin de l'orangerie et la grande pièce d'eau , par conséquent sujet à l'humidité, on l'a percé dans son milieu d'un péristyle à jour entre deux étages de colonnes, par lequel l'air, jouant dans tout l'édifice, le maintient sec malgré sa situation. Quand on regarde ce bâtiment de la hauteur opposée qui lui fait perspective , il paraît absohiment environné d'eau , et l'on croit voir une île enchantée, ou la plus jolie des trois îles Borromées, appelée hota Beila , dans le lac Majeur.

Ce fut dans cet édifice solitaire qu'on me donna le choix des quatre appartements complets qu'il con-

DIX*HUfnÈMC BTÈOLE. 971

tient, outre le rez^^dechausiée composé d'une Mlle de bal , d*une sslle de billard et d'une cuisine. Je prit le plus petit et le plus simple , au-dessus de la cuisine , que j'eus aussi. Il était d'une propreté char* mante, l'ameublement en était blanc et bleu. C'est dans cette profonde et délicieuse solitude, qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, je composai , dans une continuelle extase, le cinquième livre de l'Emile, dont je dus en grande partie le coloris aases frais à l'impression du local où je l'écrivais^ Avec quel empressement je courais tous les matins, att lever du soleil , respirer un air embaumé sur le péristyle ! Quel bon café au lait j'y prenais tête I tôte avec tna Thérèse I Ma chatte et mon chien nous fûsaletit Compagnie. Ce seul cortège m'eût suffi pour toute ma vie, sans éprouver jamais un moment d'elle» nui. J'étais là dans le Paradis terrestre ; j'y vivais avec autant d'iùnocence, et j'y goûtais le même bonheur. {Confessionst )

JËAN-JÀCQUES ET SON CHIEN.

J'avais un chien qu'on m'avait donné tout jeune, presque à mon arrivée à l'Ermitage, et que j'avais alors appelé Duc, Ce chien, non beau, mais rare en son espèce, duquel j'avais fait mon compagnon, mort ami, et qui certainement méritait mieux ce titre que k plupart de ceux qui l'ont pris , était devenu

Vt PROSATEURS FRANÇAIS.

célèbre au château de Montmorency par son naturel aimant, sensible, et par rattachement que nous avions Tun pour l'autre ; mais, par une pusillanimité fort sotte, j'avais changé son premier nom en celui de turc, conmie s*il n*y avait pas des multitudes de chiens qui s'appellent marquis, sans qu'aucun marquis s'en fâche. Le marquis de Yilleroi, qui sut ce changement de nom, s'avisa de me pousser tellement là- dessus, que je fus obligé de conter en pleine table ce que j'avais fait Ce qu'il y avait d'offensant pour le nom de duc dans cette histoire était moins de l'avoir donné à mon chien que de le lui avoir ôté. Le pis fut qu'il y avait là plusieurs ducs. M. de Luxembourg l'était lui-même, son fils l'était; le marquis de Villeroi , fait algrs pour le devenir, et qui l'est aujourd'hui , jouit avec une cruelle joie de l'embarras où il m'avait mis , et de l'effet qu'avait produit cet embarras. On m*a.ssura le lendemain que sa tante l'avait très-vivement tancé là-dessus; et l'on peut juger si cette réprimande, en la supposant réelle, a dû beaucoup racconmioder mes affaires auprès de lui. (Confession^,)

Page 1