PROMENADES SUR L'EAU
Souvent, quand Fair était calme, j'allais immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau, que le receveur m'avait appris à mener avec une seule rame ; je m'avançais en pleine eau. Le moment où je dérivais me donnait une joie qui allait jusqu'au tressaillement, et dont il m'est imposable de dire ni de bien comprendre la cause (si ce n'était peut-^tre une félicitacion secrète d'être en cet état hors de l'atteinte des méchants ). J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent, laissant aller mon bateau tout à fait à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins délicieuses (je m'écriais par fois avec attendrissement: O nature ! ô ma mère ! me voici sous ta seule garde, il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'in-
terpo0e entre toi et moi ! Je m'éloignais ainsi jusqu'à demi-licue de terre ; j'aurais voulu que ce lac eût été l'Océan). Cependant, pour complaire à mon chien, qui n'aimait pas autant que moi les stations sur l'eau, je suivais d'ordinaire un but de promenade, c'était d'aller débarquer à la petite île , de m'y promener une heure ou deux, ou de m'étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du plaisir d'admirer le lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir , comme un autre Robinson, une demeure imaginaire dans cette petite tle. Je m'affectionnai fortement à cette butte. Quand j'y pouvais mener promener Thérèse avec la receveuse et ses sœurs, comme j'étais fier d'être leur pilote et leur guide I Nous y portâmes en pompe des lapins pour la peupler. Autre fête pour Jean-Jacques. Cette petite peuplade me rendit la petite île encore plus intéressante. J'y allais plus souvent et avec plus de plaisir depuis ce temps-là , pour rechercher des traces du progrès des nouveaux habitants.
{Confessions, )
l'ombre de fabrigius
AUX ROMAINS DÉOÉNÉRés.
0 Fabricius! qu'eût pensé votre grande âme, si , pour votre malheur , rappelé à la vie , vous eussiez
dix-huitièmb; siècle. 277
TU la face pompeuse de cptte Rome sauvée par votre bras , et que votre nom respectable avait fius illustrée que toutes ses conquêtes ? a Dieux ! eussiez- » vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et » ces foyers rustiques qu*habitaient jadis la modéra-* » tion et la vertu 7 Quelle splendeur funeste a suc- » cédé à la simplicité romaine ! Quel est ce langage » étranger ? Quelles sont ces mœurs efféminées? Que » signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? » Insensés ! qu*avez-vous fait ! Vous, les maîtres des «nations, vous vous êtes rendus les esclaves des » hommes frivoles que vous avez vaincus : ce sont des » rhéteurs qui vous gouvernent ; c'est pour enrichir » des architectes , des peintres, des statuaires et des » histrions que vous avez arrosé de votre sang la » Grèce et l'Asie. Les dépouilles de Garthage sont la » proie d'un joueur de flûte.
» Romains , hâtez-vous de renverser ces amphi- » théâtres, brisez ces marbres , brûlez ces tableaux, » chassez ces esclaves qui vous subjuguent , et dont » les funestes arts vous corrompent ; que d'autres » mains s'illustrent par de vains talents : le seul ta- » lent digne de Rome, est celui de conquérir le » monde, et d'y faire régner la vertu. Quand Cynéas » prit notre sénat pour une assemblée de rois, il ne fut » ébloui, ni par une pompe vaine, ni par une élégance » recherchée ; il n'y entendit point cette éloquence fri- » vole, l'étude et le charme des hommes futiles. Que vit » donc Gynéas de majestueux? 0 citoyens! il vit un spec-
» Ucle que ne donneront jamais vos richesses, ui 9 tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais 9 paru sous le ciel, l'assemblée de deux cents hom- 9 me» vertueux , dignes de commander à Rome et « de gouverner la terre. »
[Discours sur tes (étires.)