LEVER DU SOLEIL
On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, rorieot parait tout en flammes : à leur éclat on attend Tastre long-temps avant qu'il se montre; à chaque instant on croit le voir paraître : on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair, et remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres s'efface et tombe ; l'homme reconnait s(m séjour, et le trouve embelli. La verdure a pris, durant la nuit, une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui l'écIaire , les premiers rayons <pii la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée, qui réfléchit k l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chceur se réunissent et sajueat de concert le père de la vie : en ce moment pas un seul ne se tait Leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée : il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer juiiqu'à Tâme. U y a là une demi-berne
d'enehatftement atiquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n*en laisse aucun de sang-froid. {Émite, liy. III.)
L*IMBIATÉttIALITÉ DE L*AME.
Plus je rentre en moi, plus je me consulte et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois juste , et tu seras heuretixl II n'en est rien pourtant, à considérer l'état présent des choses : le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est frustrée I la conscience s'élève et murmure contre son auteur ; eUe lui crie en gémissant : « Tu m'as trompé! »
« Je t'ai trompé, téméraire! qui te l'a dit? Ton âme est-elle anéantie? as-tu cessé d'exister? ô Brutus ! Ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant : ne laisse point (on espoir et ta gloire avec ton corps aut champs de Philippes. Pourquoi dis-tu ia vertu n*e$i rien^ quand tu vas jouir du prix de la tienne? tu vas mourir, penses-tu; non , tu vas vivre, et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promis. »
On dirait, aux murmures des impatients mortels, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh ! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prit atant ta victoire, ni |e
salaire avant le travail : « Ce n'est point dans la lice, disait Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils Tont parcourue. »
Si Tâme est immatérielle, elle peut survivre au corps; et, si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurais d'autre preuve de l'immatérialité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : « Tout ne finit pas pour 9 moi avec la vie; tout rentre dans l'ordre à la » mort. » {Émite,)
l'évangile.
La majesté des Écntures m'étonne ; la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui-là ! Se peut-il qu'un livre , à la fois si sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-môme ? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur! quelle pureté dans ses mœurs! quelle grâce touchante dans ses instructions! quelle élévation dans ses maximes! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d'esprit, quelle finesse et quelle justesse
dans ses réponses! quel empire sur ses passions! OU est rhomme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir, sans faiblesse et sans ostentation? Quand Platon peint son juste imaginaire couvert de tout l'opprobre du crime , et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus-Christ; la ressemblance est si frappante que tous les Pères l'ont sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper.
Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ! Quelle distance de l'un à l'autre ! Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu'au bout son pei^onnage ; et si cette facile mort n'eût honoré sa vie , on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste. U inventa, dit-on, la morale; d'autres, avant lui, l'avaient mise en pratique; il^e fit que dire ce qu'ils avaient fait; il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que c'était que la justice ; Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer sa patrie; Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant qu'il eût loué la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure, dont lui seul a donné les leçons et l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme, la plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous
îèi PROSATEURS FRANÇAIS.
lés peuples. La mort de Socrate , philosophant tratiquilleknent avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate, prenait la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus, au milieu d'un affreux: supplice, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un dieu.
LU Bf AISON, LES AMIS, LEÂ PLAISIRS DE JEAN-JACQUES,
s'il ÉT4IT RICHE,
Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne , et mettre au fond d'une province les Tuileries devant ffion appartement Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents irerts, et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifique* ment, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle à l'Air plus propre et plus gaie que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pouc écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc Un joli vergefé Les fruits, à
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la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier, et mon avare magnificence n'étalerait point aux yeux des espaliers su* perbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où Ton V(Ht peu d'argent et beaucoup de denrées, et DÛ régnent l'abondance et la pauvreté.
Là, je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse d'amis aimant le plaisir, et s'y connaissant , de femmes qui puissent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de la navette et des cartes, la ligne, les gluaux , le râteau des faneuses et le panier des vendangeurs. Là, tous les airs de la ville seraient oubliés, et, devenus villageois au village , nous nous trouverions livrés à des foules d'amusements divers, qui ne nous donneraient chaque soir que l'embarras du choix pour le lendemain. L'exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins, où l'abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté , les travaux rustiques, les folâtres jeux sont les premiers cuisiniers du monde, et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus d'ordre que d'élégance; la salle à manger serait partout, dans le Jardin , dans un bateau , sous un arbre , quelquefois au loin, près d'une source vive, sur l'herbe ver-
doyante et fraîche, sous des touffes d*aunes et de coudriers : une longue procession de gais convives porterait en chantant Fapprôt du festin; on aurait le gazon pour table et pour chaises; les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. Les mets en seraient servis sans ordre, l'appétit dispenserait des façons; chacun, se préfé* rant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin, plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d*importuns laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d'un œil avide, s*amusant à nous faire attendre à boire, et murmurant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets, pour être nos maîtres; chacun serait servi par tous; le temps passerait sans le compter, le repas serait le repos, et durerait autant que l'ardeur du jour. S'il passait près de nous quelque paysan retournant au travail, ses outils sur l'épaule, je lui réjouirais le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plus gaiement sa misère , et moi, j'aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en secret : « Je suis encore homme. »
Si quel([ue fête champêtre rassemblait les habitants du lieu, j'y serais des premiers avec ma troupe.
Si qudques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisaient à mon voisinage, on saurait que j'aime la joie, et j*y serais invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueraient à la fête, et j'y trouverais en échange des biens d*un prix inestimable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise et le vrai plaisir. Je souperais gaiement au bout de leur longue table, j'y ferais chorus au refrain d'une vieille chanson rustique, et je danserais dans leur grange dç meilleur cœur qu'au bal de l'Opéra. {Emile.)