‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 117 sur 326 · LE DUEL · texte numérisé non relu

LE DUEL

Gardez-vous de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée, et n'est propre qu'à faire de braves scélérats.

£n quoi consiste ce préjugé? Dans l'opinion la plus extravagante et la plus barbare qui jamais entra dans l'esprit humain ; savoir : que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure; qu'un homme n'est plus fourbe, fripon, calomniateur; qu'il est civil, humain, poli, quand il sait se battre ; que le mensonge se change eu vérité ; que le vol devient légitime, la perfidie honnête, l'infidélité louable, sitôt qu'on soutient tout cela le fer à la main; qu'un affront est toujours bien réparé par un coup d'épée, et qu'on n'a jamais tort avec un homme, pourvu qu'on

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le tue. n y a , je l'avoue, une autre sorte d'affaires où la gentillesse se mêle à la cruauté, et où Ton ne tue les gens que par hasard : c'est celle où Ton se bat au premier sang. Au premier sang ! Grand Dieu ! et qu'en veux-tu faire de ce sang, béte féroce? Le tcut-tu boire ?

Les plus Taillants hommes de l'antiquité songèrent-ils jamaîs à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers? César envoya-t-il un cartel à Caton, ou Pompée à César, pour tant d'affronts réciproques , et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer d'un bâton? D'autres temps, d'autres mœurs, je le sais; mais n'y en a-t-il que de bonnes, et n'oseraiton s'enquérir si les mœurs d'un temps sont celles qu'exige le solide honneur? Non , cet honneur n'est point variable, il ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des préjugés ; il ne peut ni passer, ni renaître : il a sa source étemelle dans le cœur de l'hotnme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre n'ont point connu le duel, je dis qu'il n'est point une institution de l'honneur, mais une mode affreuse et barbare digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui, l'honnête homme doit se régler sur la mode, et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre ! Que ferait celui qui veut s'y asservir dans des lieux où règne un usage contraire? A Messine

OU à Naples, il irait attendre son hoomie au cola d'une rue, et le poignarder par derrière. Cela s'appelle être brave en ce pays-là, et Thonneur n'y consiste pas à s'y faire tuer par son ennemi, mais à le taer lui-même.

L'bonune droit dont toute la ?ie est sans tache, et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d'un homicide, et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à pnv t^er le £aible, à remplir les devoirs les plus dange>' reux et à défendre, ea toute rencontre juste et hon* nête, ce qui lui est cher au prix de son sang, il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa consdeoce, il marche la tête levée : ij ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément qu'il craiitf moins de mourir que de mal faire, et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honora'* Me vie sont autant de témoins qui les récusent, et, dans une conduite si bien liée, on juge d'une act^oa sur toutes les autres.

Les hommes si ombrageux et si prompts i provo^ quer les autres sont , pour la plupart, à» très-niaW honnêtes gens, qui, de peur qu'on n'ose leur montre ouvertement le mépris qu'on a pour eux, s'elforcent de couvrir de quelques aSiaires d'honneur l'infamie de leur vie entière.

Tel fait un effort et se pf ésent^ une bn» pour avoii'

le droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement ; H est toujours ce qu'il doit être; il ne faut ni Tcxciter ni le retenir; l'homme de bien le porte partout avec lui, au combat contre l'ennemi, dans un cercle en faveur des absents et de la vérité, dans son lit contre les attaques de la douleur et de la mort La force de l'âme qui l'inspire est d'usage dans tous les temps ; elle met toujours la vertu au-dessus des événements, et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre. {NouveUe Héioïse.)

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