‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 123 sur 326 · DB JEAN-JACQUES ENFANT · texte numérisé non relu

DB JEAN-JACQUES ENFANT

J'afilais presque tous les dimanches passer la journée aux Paquis chez M. Fazy, qui avait épousé une de mes tantes, et qui avait là une fabrique d'in*diennes.

Un jour j*étai8 à Tétendage , dans la chambre de la calandre , et j'en regardais les rouleaux de fonte i leur luisant flattait ma vue. Je fus tenté d*y poser mes doigts ; et je les promenais avec plaisir sur le lisse du cylindre, quand le jeune Fazy, s'étant mis dans la roue , lui donna un demi-quart de tour ai adroitement qu*il n*y prit que le bout de mes deux (dus longs doigts ; mais c*en fut assez pour qu'ils y fussent écrasés par le bout et que les deux ongles y restassent. Je fis un cri perçant : Fazy détourna à l'instant la roue ; mais les ongles ne restèrent pas moins au cylindre, et le sang ruisselait de mes doigts. Fazy, consterné, s'écrie, sort de la roue, m'embrasse, et me conjure d'apaiser mes cris, ajoutant qu'il était perdu. Au fort de ma douleur la sienne me toucha; je me tus. Nous fûmes à la carpière, où il m'aida à laver mes doigts et à étanclicr mon sang avec de la mousse. H me supplia, avec larmes, de ne point l'ac^ cuscr. Je le lui promis , et le tins si bien que, plus de vingt ans après, personne ne savait par quelle aventure j'avais deux de mes doigta cicatrisa , car

DiX-HUtTIÈME SIÈCLB. S07

ils le sont demeurés toujours. Je fus détenu dans mon IH plus de trois semaines, et plus de deux mois hors d*état de me servir de ma main, disant toujours qu'une grosse pierre , en tombant , m*avait écrasé les doigts. {Rêveries. )

Page 1