‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 133 sur 326 · MORT DE NÉRON · texte numérisé non relu

MORT DE NÉRON

11 y avait environ neuf ans que la terre gémissait sous ce monstre lorsque le ciel en fit justice. Vindex soulève la province des Gaules, qu*il commandait en qualité de propréteur, et Galba, les Espagnes. Alors le tyran perd la raison : il se roule à terre, déchire ses vêtements; il se frappe. Dans son délire, il projette de faire massacrer et les gouverneurs de province et les commandants d*armée : il abandonnera aux légions le pillage des Gaules , il brûlera Rome ; au milieu de l'embrasement , on lâchera des bêtes féroces sur le peuple. Un moment après, il veut se présenter aux rebelles ; il prend les faisceaux ; il ne se vengera pas ; il versera dos larmes ; on sera touché de son repentir ; la paix va rîimener Fallégresse ; il en médite les chants. Il ordonne ses équipages , et surtout que ses instruments de musique ne soient

pas oubliés. Les tribus de Rome sont convoquées sous les drapeaux : personne ne s*y rend. 11 arrache aux maîtres leurs esclaves ; il exige le tribut de tous les ordre$ de TÉtat , Timpôt annuel des locations ; le fisc ne recevra que de la monnaie en or et en argent le plus pur et nouvellement frappée. Il est effrayé par des pronostics; les armées ont embrassé la cause de Vindex ; il en apprend la nouvelle à table , il déchire la lettre , il renverse la table , il brise deux vases précieux , il demande du poison à Locuste ; il s'est retiré dans les jardins de Servilius, tandis qu'on prépare des vaisseaux à Ostie pour sa fuite ; les tribuns et les centurions des gardes prétoriennes refusent de l'accompagner ; un d'eux lui dit : Est-il donc si difficile de mourir ? Ses pensées ne sont plus les mêmes : il ne se retirera plus chez les Parthes ; il n'ira plus se prosterner aux pieds de Galba; il montera dans la tribune aux harangues ; il demandera grâce, et se restreindra au gouvernement de l'Egypte : on lui déclare qu'il sera mis en pièces avant que d'arriver à la place publique. Il se couche, il s'éveille au milieu de la nuit ; ses garides l'ont abandonné ; il s'élance de son lit , il fait appeler ses amis ; il n'en a plus ; il court à leurs portes , qu'il trouve fermées. Il rentre dans son palais, que les sentinelles ont pillé ; il présente sa gorge à couper à un gladiateur, qui lui refuse son bras ; il court vers le Tibre , il est trop lâche pour s'y précipiter ; il revient. Un affranchi lui offre un asile dans sa petite campagne :

il l'accepte ; il s*y rend en tunique , les jambes unes et la tête enveloppée ; il sent la terre trembler sous ses pas; ses yeux sont frappés d'un éclair; il entend les imprécations des passants contre lui , leurs vœux pour Galba. 11 descend de cheval ; il arrive, les pieds et les vêtements déchirés par des ronces, aux murs du jardin de Taifranchi ; il y entre, en rampant, par une ouverture qu'on a creusée sous la terre , et qui le conduit à une salle étroite , où il s'étend sur un mauvais matelas couvert d'un vieux manteau. Il ordonne sa fosse sur la mesure de son corps ; il pleure, il s'écrie : « Quelle fin pour un si grand musicien ! » Malheureux ! tu n'en serais pas là si tu avais su gouverner comme tu savais chanter. Le sénat l'a déclaré ennemi de la patrie ; on le cherche pour le traîner au supplice ; il se saisit de deux poignards ; il se dit : « Tu prolonges une vie infâme d'une manière hon- » teuse ; ce que tu fais n'est pas digne d'un empen reur; prends ton parti. Allons, Néron, exhorte-toi.» Les cavaliers qui ont l'ordre de le saisir vivant sont à la porte ; il les entend. A Taide d'Épaphrodite, son secrétaire , il s'enfonce un des deux poignards dans la gorge ; il expirait lorsque le centurion entra : ses yeux agrandis et fixes inspiraient l'effroi.

{Essai sur Claude et Néron,)

DiX-UUlTlÈME SiÈCLE. 335

Page 1