‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 134 sur 326 · POUR SA MÈRE ADOPTIVE · texte numérisé non relu

POUR SA MÈRE ADOPTIVE

Le pi emler uom de d'Aleiubert (uiJean-t^Rond. Fils naturel de M. Deslouches et de madame la cbanomesse de Tencin , il fut abaudonué et ex|X)8é sur les degrés de l'église de Saint-Jean-le-Rond, et, de là, porté aux Ënfauts-Trouvés. Son père le retira de cet hôpital , et le mit eu nourrice chez la femme Rousseau, vitrière, rue Michel-le-Gomte, qui TaUaita et réleva très-difficilement, à cause de l'extrême délicatesse de sa constitution. Il était même si malingre, qu'elle avait refusé de s'en charger. Il demeura chez cette bonne femme jusqu'après son retour de Berlin. Peu de temps avant son départ pour la Prusse > sa mère désira le voir. Il ne se rendit à cette invitation qu'avec répugnance, et ne voulut y aller qu'accompagné de sa nourrice. L'entrevue fut très-froide de la part de M. d'Alembert. Madame de Tencin^ déconcertée, lui dit : « Mais je suis votre mère. » — • « Fous, ma mire! non^ ta voici ; je n'en c^n'^ nais point d'autre; » et il s'élança sur madame Rousseau, qu'il arrosa de ses larmes.

A son retour de Berlin, où le roi de Prusse l'avait excédé de courses et.de travaux, il revint habiter son premier domicile. Sou logement était fort petit, piivé d'air el irès-uialsain. Il y fit une grande maladie , et ne dut sou salut qu'aux soins de M* Bouvard. Ce ne

furciil que les vives instances de ce médecin qui purent le déterminer à quitter la demeure de sa nourrice et à en choisir une plus salubre. A la mort du vitrier Rousseau, ses petits-enfants firent apposer le scellé chez lui , et tracassèrent inhumainement sa Tcuve au sujet de la succession. M. d'Alembert apprend ces procédés odieux ; il accourt chez sa nourrice , et lui dit : Laissez tout emporter par ces indignes, je ne vovs abandonnerai point. Il a tenu religieusement sa parole jusqu'à la mort de cette bonne femme. ( Diderot. )

DE l'autorité dans LE DISCOURS.

J'entends, par autorité dans le discours, le droit qu'on a d*étre cru dans ce qu'on dit : ainsi , plus on a le droit d'être cru sur sa parole , plus on a A' autorité. Ce droit est fondé sur le degré de science et de bonne foi qu'on reconnaît dans la personne qui parle. La science empêche qu'on ne se trompe soi-même, et écarte Terreur qui pourrait naître de l'ignorance. La bonne foi empêche qu'on ne trompe les autres, et réprime le mensonge que la malignité chercherait à accréditer. Les lumières et la sincérité sont donc la vraie mesure de l'autorité dans le discours : ces deux qualités sont essentiellement nécessaires. Le plus savant et le plus éclairé des hommes ne mérite plus d'ôfre cru dès qu'il est fourbe ; non plus que l'homme le plus pieux el le

plus saint, dès qn*il parle de ce qu*il ne sait pas ; de sorte que saint Augustin avait raison de dire que ce n'était pas le nombre , mais le mérite des auteurs qui devait emporter la balance. Au reste , il ne faut pas juger du mérite par la réputation, surtout à l'égard des gens qui sont membres d*un corps ou itortés par une cabale. La vraie pierre de touche , quand on est capable et à portée de s'en servir, c'est une comparaison judicieuse du discours avec la matière qui en est le sujet , considérée en elle-même : ce n'est pas le nom de l'auteur qui doit faire estimer l'ouvrage , c'est l'ouvrage qui doit obliger à rendre justice à l'auteur.

L'autorité n'a de force et n'est de mise , à mon sens, que dans les faits, dans les matières de religion et dans l'histoire. Ailleurs elle est inutile et hors d'œuvre. Qu'importe que d'autres aient pensé de même ou autrement que nous, pourvu que nous pensions juste , selon les règles du bon sens et conformément à la vérité? Il est assez indifférent que votre opinion soit celle d'Aristote, pourvu qu'elle soit selon les règles du syllogisme. A quoi bon ces fréquentes citations, lorqu'il s'agit de choses qui dépendent uniquement du témoignage de la raison et du bon sens ? A quoi bon m'assurer qu'il est jour quand j'ai les yeux ouverts et que le soleil luit ? Les grands noms ne sont bons qu'à éblouir le peuple, à tromper les petits esprits et à fournir du babil aux demi -savants. Le peuple, qui admire tout ce qu'il n'entend

aaë PRosAiKUKS i'KAiNi. aïs.

pa5» croît toujours que celui qui lui parle le plus, et le moins naturellemeut, est le plus habile. Ceux à qui il manque assez d'étendue dans l'esprit pour penser eux-mêmes^ se cootentent des pensées d'autnii et comptent les suffrages. Les demi-savants, qui ne sauraient se taire, et qui prennent le silence et la modestie pour des symptômes dMgnorance ou d'imbécillité , se font des magasins inépuisables de citations.

Je ne prétends pas néanmoins que l'autorité ne soit absolument d'aucun usage dans les sciences. Je veux seulement faire entendre qu'elle doit servir à nous appuyer, et non pas h nous conduire ; et qu'autrement elle entreprendrait sur les dr(^its de la raison : celle-ci est un flambeau allumé par la nature et destiné ^ nous éclairer ; l'autre n^est tout au plus qu'on bâton fait de la main des bomincs , et bon pour nous soutenir, en cas de faiblesse, dans le chemin que la raison nous montre. {Diderot.)

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