GÉNÉROSITÉ DE L'ABBÉ DE SAINT- PIERRE
Le géomètre Varignon, qui depuis se fit connaître par ses ouvrages mathématiques , menait une vie obscure et pauvre dans la ville de Caen, sa patrie; il allait souvent disputer à des thèses au collège de
cette Tille , où il avait aussi acquis la réputation , qu'il méprisa bien dans la suite , d*un subtil et redoutable argumentateur. L*abbé de Saint-Pierre, qui étudiait dans ce même collège, y connut Varigiion, disputa beaucoup avec lui sur les questions creuses qui étaient Tunique et malheureuse philosophie de ce temps-là , et goûta tellement sa société , qu'il résolut de l'emmener à Paris, où ils devaient trouver, l'un et l'autre , plus de secours et de lumières. Il prit une maison au faubourg Saint-Jacques, et y logea avec lui le géomètre, son compatriote. Mais comme ce savant, absolument sans fortune, avait besoin d'une subsistance assurée pour se livrer à son étude favorite , l'abbé de Saint-Pierre , malgré la modestie de son revenu , qui n'était que de 1800 livres, en détacha 300, qu'il donna à Varignon ; il fit plus , il ajouta infiniment à ce don par la manière dont il l'assura à son ami. « Je ne vous » donne pas, lui dit-il, une pension, mais un con- » trat , afin que vous ne soyez pas dans ma dépen- » dance, et que vous puissiez me quitter pour aller r vivre ailleurs quand vous commencerez à vous en- » nuyer de moi. »
(Éloge de l'abhé de Saint-Pierre,)