‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 139 sur 326 · RAYNAL · texte numérisé non relu

RAYNAL

François Raynal, né à Saint-Gcniez en Uouergue, entra, jeune encore, dans la compagnie de Jésus, et se distingua comme professeur et comme prédicateur. À trento-&ix ans , il rompit ses vœux, se rendit à Paris, où il ne s'occupa que de littérature. Use lia avec Diderot, Helvétius, d'Holbach, Grimm, et devint un des adeptes les plus violents du parti philosophique. De ses ouvrages et compilations historiques, on ne connaît guère aujourd'hui que son Histoire philotof^ique dw deux Indes, fort louée au dix-huitième siècle, parce qu'elle est remplie de déclamations contre la religion et la royauté. Malgré ces défauts, ce livre renferme des morceaux qu'on lit avec plaisir

l'affranchi génêredx.

Un colon de Saint-Domingue aurait un esclave de confiance qu'il flattait toujours d'une liberté prochaine, et auquel il ne l'accordait jamais. Plus cette espèce de favori faisait d'efforts pour se rendre utile, et plus ses chaînes se resserraient, parce qu'il devenait de plus en plus nécessaire. Cependant l'espérance ne l'abandonna pas, mais il résolut d'arriver au but par une autre voie.

Dans quelques quartiers de l'île les nègres sont chargés eux-mêmes de leur habillement, de leur nourriture. Pour qu'ils puissent pourvoir à ces besoins, on leur accorde un terrain borné et deux

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heures par Jour pour le cultiver. Ceux d'entre eux qui ont de Tactivité, de FinteUigence, ne se bornent pas à tirer leur subsistance de leurs petites plantations ; ils en obtiennent un superflu qui leur assure une fortune plus ou moins considérable.

Louis Desrouleaux, que ses projets rendaient trèséconome et laborieux, eut bientôt amassé des fonds plus que suffisants pour se racheter. 11 les oiïrit avec transport pour prix d*une indépendance tant de fois promise. « J'ai trop trafiqué du sang de mes semblables, lui dit son maître d'un ton humilié; sois libre, tu me rends à moi-môme. » Tout de suite cet homme, dont le cœur avait été plutôt égaré que corrompu , vend ses habitations et s*embarque pour la France.

Pour se rendre dans sa province il fallait traverser Paris. Il ne voulait s*y arrêter que peu; mais les plaisirs variés que lui offrait cette superbe et délicieuse capitale le retinrent jusqu'à ce qu'il eût follement dissipé les richesses acquises par de longs et heureux travaux. Dans son désespoir, il jugea moins humiliant d'aUer solliciter en Amérique les services de ceux qui lui devaient leur avancement, que de mendier en Europe les secours de ceux qui l'avaient ruiné.

Son arrivée au Cap-Français causa une surprise universelle. Sa situation n'y fut pas plutôt connue qu'on s'éloigna généralement de lui. Toutes les maisons lui furent fermées; aucun cœur ne s'ouvrait à

la compassion. Il était réduit à couler à Técart des jours obscurs dans l'opprobre qui suit l'indigence, et surtout Tindigence méritée , lorsqu'il vit Louis tomber à ses pieds. « Daignez, lui dit ce dernier aOrancbi , daignez accepter la maison de votre esclave ; on vous y servira, on vous y obéira , on vous y aimera. » S'apercevant bientôt que le respect qu'on doit aux infortunés, que les égards qu'on doit aux bienfaiteurs ne rendaient pas heureux son ancien maître, il le pressa d'aller vivre en France. « Ma reconnaissance vous y suivra, lui dit-il en embrassant ses genoux. Voilà un contrat de 1500 livres de rente que je vous conjure d'accepter. Celte nouvelle marque de votre bonté remplira mes jours de consolation. »

{Histoire philosophique des deux hides,)

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