MONOLOGUE DE FIGARO
Non, monsieur le comte, vous ne Faurez pas... vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes nn grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!... Noblesse , fortune, un rang , des places, tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste , homme assez ordinaire ; tandis que moi, morbleu I perdu dans la foule obscure , il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes. Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ? Fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête , et partout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie , et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette véténnaire ! — I.as d'attrister des bêtes malades, et, pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu
dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail ; auteur espagnol , je crois pouvoir y fronder Mahomet, sans scrupule : à Tinstant, un envoyé... de je ne sais où, se plaint que j^ofîense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presc[u*île de rinde, toute FÉgypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc; et voilà ma comédie flambée , pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate , en nous disant : Chiens de chrétiens! — Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient; mon terme était échu : je voyais de loin arriver l'affreux recors , la plume fichée dans sa perruque : en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses, et comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol , j'écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net; sitôt je vois, du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un château-fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. {Use lève,) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que, sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur, et qu'il n'y a que les petits hommes qui re^
Coûtent les patitg écrits. {H te rassied,) Lis de nourrir un obscqr pensionnaire, on me met un jour diins la rqe, et, conmie il faut dîner, quoiqu'on ne soit plus en prison , je taille encore ma plume , et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s*est établi dans Madrid up système de liberté sur la yente des productions, qui s'étend même à celles dq la presse, et que, pourvu que je ne parle en^es ^prits pi de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, pi d^ la morale, ni des gens eii place, ni des pprps ep (Crédit, ni de (*Opéra, ni des autres spectacles, ni d^ personne qui tienne à quelque chose, je puis tout iD)pripi^r librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette doupe liberté, j'apupnce un écrit périodique, et, croyant n'aller sur les ))risées d'aucun aptre, je le pomme Journal ifiutiip. Aussitôt je vois s'élever contre moi mille pauvres hères à la feuille; on me supprime, et pie voilà derechef sans epiploi ! — Le désespoir m'allait saisir ; op pense h moi pour une place ; mais par malheur j'y étajs propre : il fallait un calculateur, c^ fut pp danseur qui l'obtint. }\ ne me restait plus qu'à vpler; jp me fais banquier de pharaou : abrs, bonnes geps ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m'ouvrept poliment leur maison ep retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pp jnc remonter; je commençais mt^mc à pomprendre qpe, pour gagner du bien, le savoir-
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fdiris vaut mi^ux que le savoir. Mais comme chacun pillait ^Btpiir de moi, eu exigeant que je fusse lionnêfe, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittai le mon4e, et vingt brasses d*eau m*en allaient séparer, lor^i|*un Dieu bienfaisant m'appelle à mon premier étfit. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais; ppis, laissant la fumée aux sots (jiii s'en nourrissent et la honte ^u milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton , je vais rasant de ville en ville , et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie, et, pour prix d'avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme , au moment d'épouser ma mère, mes parents m'arriyent à la file. {lise lève en s' échauffant,) On se débat : c'est vous, c'est lui, ç*est moi, c'est toi; non, ce n'est pas nouç. Hé mais, qui donc? {li rçiQmhe assis.) O bj^^arre suite 4*événements! (Gomment cela m'est-il arrivé? Pourquoi ces cjioses et non pas d'autres? Qui les a fixées sur n\^ tête? Forcé de parcourir la route où je suis ei^fré sans le savoir, comme j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonchée d'autant de fleurs que ma gaieté me l'a permis ; encore je dis ma gaieté , sans savoir si elle est plus à moi que le reste, ni même quel est ce moi dont je m'occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile , un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous
les métiers pour vivre; maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité , laborieux par nécessité , mais paresseux... avec délices; orateur selon le danger, poète par délassement, musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j'ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l'illusion s'est détruite, et trop désabusé... Désabusé!... Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments !
{Mariage de Figaro, )
MIRABEAU
Honoré-^abriol Riquctti, comte de Miaabead, le prince de la tribune française , naquit à Bignon , près de Nemours. 11 était fils du marquis de Mirabeau, l'économiste, qui s'appelait X^ami de» hommei, et qui fut le tyran de sa famille. 11 annonça (îè bonne heure ces passions violentes qui furent la cause de ses irtatheurs, et qui devinrent peut-ôtro la source de son talent. Sa conduite scandaleuse le fit renfermer dans différentes prisons, en vertu de lettres de cachet. C'est là qu'il puisa cette haine du desi)otisme et cet amour ardent de la liberté qui inspirèrent son éloquence. En 1789, h l'époque de la réunion des États-généraux, le comte de Mirabeau, repoussé par la noblesse, fut élu député du tiers-état en Provence. Dès son entrée dans l'Assembléo nationale, il la domina par sa parole. Il se montra en génie et en habileté le digne émule des grands orateurs anglais, ses contemporain.<i , et il les surpassa peut-être par la puissance qu'il exerça sur l'esprit évs hommes. A la voix de ce redoutable tribun, l'ancien ordre social s'écroula tout entier. Mais Mirabeau p'était pas républicain ; il voulait fonder en France une mo-
narchie constitutionnelle. Quand, ii vit la royauté en danger, il prit sa défense et résolut d'arrêter le torrent révolutionnaire. La mort le surprit au moment où il allait commencer cette nouvelle lutte.
Voyez ci-après le Portrait de Mirabeau, par Timon.
MIRABEAU