‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 184 sur 326 · BERNARDIN DE S.-PIERRE · texte numérisé non relu

BERNARDIN DE S.-PIERRE

Après les quatre grands génies qui dominent le dix-huitièmo siècle , la première place appartient à Bernardin ds Saint* PiBRRB. 11 naquit au Havre. Doué d'une vive sensibilité, d'un ardent amour pour ses semblables, d'une humeur aventureuse, il passa sa jeunesse à caresser de généreuses chimères. 11 prit ou chercha du service en France , h Malte , en Russie , en Pologne, en Autriche, en Saxe, en Prusse, dans les colonies, et n'éprouva que dos déceptions. Revenu de ses illusions , il renonça à Tambition et à la gloire, et dévoua le reste de sa vie à l'étude de la nature et à la recherche de la vertu. Il Ait nommé intendant du Jardin det Plantegen 4703, professeur de morale en 1794, et membre de l'Institut en 1795.

Nous devons à Bernardin de Saint-Pierre un Voyage à VtU de France , les Études de la Nature, les Harmonies de la Natwre , Paul et Virginie et la Chaumière indienne) délicieux chefs-d'œuvre, où il s'efforce de rappeler ses contemporains aux lois de la nature, au bonheur de la famille, par le tableau de l'innocence et de la vertu. On a encore de lui les Vœux d'un iolitaire; un Dialogue sur la mort de Soorate; une Théorie de l'univers; le premier livre d'un poème en prose, intitulé Areadie, et inspiré par la lecture de Télémaque; un Essai sur J.'J. Rousseau, où l'on trouve des faits curieux et des jugements fort justes sur ce grand homme, dont il fut quelque temps l'ami.

La gloire de Bernardin de Saint-Pierre a été de continuer la lutte commencée par Jean-Jacques contre le matérialisme et l'athéisme, de ramener Dieu et la nature dans la littérature, et de hAter la révolution religieuse qui devait porter des fruits dans les premières annnées du dix-ncuvicme siècle. 11 fut le précurseur de ChAteaubriand.

Le stjle do Bernardin est un mélange ôi". la naïveté d'Amyot, de la pompe et de l'élévation de Rousseau, et de la douci^ur do

DIX-HUITIÈME SillCLB. 4*7

Fénelon. Au lieu de n'employer que des expressions générales, comme le veut Buffbn , il se sert toujours du mot propre , et il allia souvent le familier au sublime , la magnificence à la simplicité.

l'étude de la nature.

Les âmes aimantes cherchent partout un objet aimable qui ne puisse plus changer : elles croient le trouver dans un livre ; mais je pense qu*il vaut mieux pour elles s'attacher à la nature , qui , comme nous , change toujours. Le Uvre le plus sublime ne noui| rappelle qu^un auteur mort , et la plus humble plante nous parle d'un auteur toujours vivant ; d'ailleiirs , le meilleur ouvrage sorti de la main des hopimes peut-il égaler jamais celui qui est sorti de la puist sance de Dieu ? L'art peut produire des milliers dQ Théocrites et de Virgiles ; mais la nature seule crée des milliers de paysages nouveaux en Europe, en Afrique, aux Indes, dans les deux mondes. L'arl nous ramène en arrière dans un passé qui n'est plus : la nature marche avec nous en avant, et nous porte vers un avenir qui vient à nous. Laissons-nous donc aller comme elle ^u cours du temps; cherchons nos jouissances dans les eaux,^ les prés, les bois , les cieux , et dans les révolutions que les saisons et les siècles y amènent. Ne portons point , dans notre vieillesse caduque , nos regards et nos regrets vers une jeunesse fugitive ; mais avançoqs^nqus avec joie , sous la protection de la Divinité , y^rs des jours qui doivent être éternels^

L'étude de la nature est si étendue , que chaque enfant peut y trouver de quoi développer son talent particulier. On dit que d* An ville , étant au collège, n'étudia , dans Virgile , que les seuls voyages d'Énée. Il en fit un fort bon itinéraire ; toutes les beautés de la poésie disparurent pour lui ; il ne vit dans le poète qu'un géographe , et il prouva ainsi qu'il le deviendrait lui-même.

Mais la nature offre à l'homme un poème bien plus étendu que celui de T Enéide : laissons chaque enfant l'étudier suivant son instinct ; il en résultera toujours quelque bien pour la société. Un pré leur suffit ; c'est un livre à plusieurs feuillets ; le botaniste y verra des systèmes , le médecin des simples , le peintre des guirlandes , le poète des harmonies , le guerrier un champ de bataille , l'amant un lieu de repos , le paysan des bottes de foin ; mais quand ils ne devraient tous y voir que des bouquets, laissez -les en couronner leurs jeunes compagnes: les jeux naïfs et innocents de l'enfance valent mieux que les études pénibles et jalouses des hommes.

(Etudes de (a Nature.)

Page 1