SIMPLICITÉ ET PAUVRETÉ DE JEAN-JACQUES
Un matin que j'étais chez lui , je voyais entrer à Tordinaire des domestiques qui venaient chercher des rôles de musique , ou qui lui en apportaient à copier, 11 les recevait debout et tête nue; il disait aux uns : // faut tant! et il recevait leur argent; aux autres : Dans qwt temps faut-il rendre ce papier? — Ma maîtresse, répondait le domestique , voudrait ùien l'avoir dans quinze jours,
— Oh ! cela n'est pas possible, j'ai de Couvrage : je ne puis le rendrç que dans trois semaines. Tantôt il s*en chargeait, tantôt il le refusait, en mettant dans les détails de ce commerce toute rhonnêteté d'un ouvrier de bonne foi. £n le voyant agir avec cette simplicité , je me rappelais la réputation de ce grand homme. Quand nous fûmes seuls , je ne pus m'empêcher de lui dire : « Pourquoi ne (irez-vous pas un autre parti de vos talents ? »
— 0 Oh! reprit-il, il y a deux Uousseau dans le inonde; Tun riche, ou qui aurait pu Tétre, s'il l'avait voulu; un homme capricieux, singulier, fantasque : c'est celui du public; l'autre est obligé de travailler pour vivre, et c'est celui que vous voyez. »
— Mais vos ouvrages auraient dû vous mettre à l'aise, ils ont enrichi tant de libraires! — Je n'en ai pas lire 20,000 livres; encore si j'avais reçu cet argent à la fois, j'aurais pu le placer; mais je l'ai
DIX-HLITIKMK SlICCLli. 439
mangé successivcmoiu comme il est venu. Un libraire de liollaude, par reconnaissance, m'a fait 600 livres de pension viagère, dont 300 livres sont réversibles à ma femme après ma mort ; voilà toute ma fortune, li m*en coûte cent louis pour entretenir mon petit ménage , il faut que je gagne le surplus.
{E^ai sur J^an-Jacques RousseaM*)
UNB PROMENADE