‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 191 sur 326 · DB JEAN-JACQUES ET DE BERNARDIN · texte numérisé non relu

DB JEAN-JACQUES ET DE BERNARDIN

Rousse^ me proposa un jour de venir le lundi des fêtes de Pâques au mont Valérjen. Nous Aops donnâmes rendez-vous dans un café aux Champs- Elysées. L^ matin, nous primes du chocolat J41 vent ét^l à Fpuest; Tair ét^ait frais; le soleil paraissait environné de grands nuages blancs, divisés par masses sur un ciel d'azur. Entrés daqs le bois de Boulogne à huit heures, Jean- Jacques se mit à herboriser. Pendant qu'il faisait sa petite récolte, nous avancions toujours. Déjà nous avions traversé une partie du bois, lorsque nous aperçûmes dans ces solitudes deux jeunes filles, dont l'une tressait les cheveux de sa compagne. Frappé de ce tableau champêtre, nous nous arrêtâmes un insiant « Ma femme, me dit Rousseau , m'a conté que dans son pays les bergères font ainsi mutuellement leur toilette en plein champ. » Ce spectacle charmant nous rappela en vfièmG temps les beaux jours de la Grèce et qu^i-

ques beaux vers de Virgile. Il y a dans les vers de ce poète un sentiment si vrai de la nature , qu*ils nous reviennent toujours à la mé noire au milieu de nos plus douces émotions.

Arrivés sur le bord de la rivière , nous passâmes le bac avec beaucoup de gens que la dévotion conduisait au mont Valérien. Nous gravîmes une pente très-raide, et nous fûmes à peine à son sommet que, pressés par la faim , nous songeâmes à dîner. Rousseau me conduisit alors vers un ermitage, où il savait qu'on nous donnerait Thospitalité. Le religieux qui vint nous ouvrir nous conduisit à la chapelle, où Ton récitait les litanies de la Providence, qui sont très-belles. Nous entrâmes justement au moment où Ton prononçait ces mots : Providence gui avez soin des empires! Providence gui avez soin des voyageurs! Ces paroles, si simples et si touchantes, nous remplirent d*émotion ; et lorsque nous eûmes prié, Jean-Jacques me dit avec attendrissement : 0 Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans l'Évangile : Quand plusieurs d'entre vous seront rassemblés en mon nom, je me trouverai au milieu d'eux. Il y a ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre l'âme. » Je lui répondis : « Si Fénelon vivait, vous seriez catholique. » Il me repartit, hors de lui et les larmes aux yeux : « Oh ! si Fénelon vivaii, je chercherais à être son laquais pour être son valet de chambre I »

Cependant on nous introduisit au réfectoire ; nous

nous assîmes pour assister à la lecture, à laqudle Rousseau fut très-attentif. Le sujet était Tinjustice des plaintes de rhorauie. Dieu Ta tiré du néant, il ne lui doit que le néant. Après cette lecture, Rousseau me dit d*une voix profondément émue : « Ah! qu*on est heureux de croire ! •>

Nous nous promenâmes quelque temps dans le cloître et dans les jardins. On y jouit d'une vue immense. Paris élevait au loin ses tours couvertes de lumières, et semblait couronner ce vaste paysage : ce spectacle contrastait avec de grands nuages plombés qui se succédaient à Touest, et semblaient remplir la vallée. Plus loin , on apercevait la Seine , le bois de Boulogne, et le château vénérable de Madrid, bâti par François P', père des lettres. Comme nous marchions en silence en considérant ce spectacle , Rousseau me dit : « Je reviendrai méditer ici. »

(Essai sur Jean-Jacques Rousseau,)

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