‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 206 sur 326 · CAMPAGNE ET ASPECT DE ROME · texte numérisé non relu

CAMPAGNE ET ASPECT DE ROME

Figurez-vous quelque chose de la désolation de ïyr et de Babylone, dont parle l'Écriture; un silence et une solitude aussi vaste que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retomber celte malédiction du prophète : F entent tibi duo hœc suhilo in die una^ sterilitas et viduitas *. Vous apercevez

' Deux choses te viendront à la fois dans un seul jour : la stérilité et le veuvage (Isaïe).

çà et là quelques bouts de voies romaines, dans les lieux où il ne passe plus personne , quelques traces desséchées des torrents de Thiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes Tair de grands chemins battus et fréquentés , et qui ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques arbres, mais vous voyez partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux , qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une grande plaine , j'ai cru voir de riches moissons ; je m'en approchais , et ce n'étaient que des herbes flétries qui avaient trompé mon œil; quelquefois, sous ces moissons stériles, vous distinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux , point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montre sur la nudité des champs : les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants; une espèce de sauvage presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde seulement ces tristes chaumières, comme ces spectres qui , dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée de châteaux abandonnés. Enfin , l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que vous voyez ces champs , tels que les a laissés le soc de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.

C*e8t du milieu de ce terrain inculte, que domine et qu*attriste encore un monument appelé , par la voix populaire, le tomieau (le Néron, que s*éiève la grande ombre de la ville étemelle. Déchpe de sa puissance terrestre, elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s*isoler ; elle s*est séparée des autres cités de (a terr^; et pomme une reine tombée de son trône , elle a noblement caché ses malheurs dans bl solilqde.

Il me serait impossible de vous peindre ce qq*on éprouve , lorsque Rome vou^ apparaît tout i coup au milieu de ces royaumes vides, inania rcgna^ et qu'elle a Tair de s*élever pour vous , de la Uxmbe oA elle était couchée. Tâchez de vous figurer en trouble et cet étonnement qu'éprouyaieat les pro* phètes, lorsque Dieu leur envoyiàt la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple. La multitude des souvenirs, Tabondance des sentiments vous oppressent , et voti'e âme est bouleversée à Taspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob.

(Leure à M, de Fontaties,)

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