‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 217 sur 326 · PE MADAME DE 8TAEL ET DE SCHILLER · texte numérisé non relu

PE MADAME DE 8TAEL ET DE SCHILLER

La première fois que j'ai \u Schiller, c'était dans le salon du duc et de la duchesse de Weimar, en présence d'une société aussi éclairée qu'imposante. 11 lisait très - bien le français , mais il ne l'avait jamais parlé : je soutins avec chaleur la supériorité de notre système dramatique sur tous les autres ; il ne se refusa point à me combattre, et, sans s'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en s'exprimant en français , sans redouter non plus l'opinion des auditeurs, qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je me servis d'abord , pour le réfuter, des armes françaises : la vivacité et la plaisanterie ; mais bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller, tant d'idées à travers l'obstacle des mots ; je fus si frappée de cette simplicité de /caractère qui portait un homme de génie à s'engager ainsi dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées ; je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres succès, si fier et si animé dans la défense de ce qu'il croyait la vérité, que je lui vouai dès cet instant une amitié pleine d'admiration. {De VÀilemagnt,)

DE l'enthousiasme.

Si Tenthousiasme enivre l'âme de bonheur , par un prestige singulier il soutient encore dans l'infortune ; il laisse après lui je ne sais quelle trace lumineuse et profonde , qui ne permet pas même à l'absence de nous effacer du cœur de nos amis. Il nous sert aussi d'asile à nous-mêmes contre les peines les plus amères , et c'est le seul sentiment qui puisse calmer sans refroidir.

Les affections les plus simples , celles que tous les cœurs se croient capables de sentir, l'amour maternel , l'amour filial , peut-on se flatter de les avoir connues dans leur plénitude, quand on n'y a pas mêlé d'enthousiasme ? Gonmient aimer son fils sans se flatter qu'il sera noble et fier , sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa vie , qui nous ferait entendre de toutes parts le nom que notre cœur répète ? pourquoi ne jouirait-on pas avec transport des talents de son fils , du charme de sa fille ? quelle singulière ingratitude envers la divinité , qiie l'indiCFérence pour ses dons ! ne sont-ils pas célestes , puisqu'ils rendent plus facile de plaire à ce qu'on aime ?

Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages à notre enfant, le même sentiment prendrait alors une autre forme : il exalterait en nous la pitié, la sympathie, le bonheur d'être nécessaire. Dans toutes les circonstances , l'enthousiasme anime

OU console ; et lors même que le coup le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui nous a donné la vie , celui que nous aimions comme un ange tutélairc , et qui nous inspirait à la fois un respect sans crainte et une confiance sans bornes , Tentbousiasme vient encore à notre secours; il rassemble dans notre sein quelques étincelles de l'âme qui 8*est envolée vers les cieux ; nous vivons en sa présence , et nous nous promettons de transmettre un jour rhistoire de sa vie. Jamais , nous le croyons , jamais sa main paternelle ne nous abandonnera tout à fait dans ce monde, et son image attendrie se penchera vers nous pour nous soutenir avant de nous rappeler.

Enfin , quand elle arrive , la grande lutte , quand il faut à son tour se présenter au combat de la mort* sans doute Taffaiblisiement de nos facultés , la perte de nos espérances, cette vie si forte qui s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'idées qui habitaient dans notre sein et que les ténèbres de la tombe enveloppent , ces intérêts , ces aiïections , cette existence qui se change en fantôme avant de s'évanouir , tout cela fait mal, et l'homme vulgaire paraît, quand il expire , avoir moins à mourir. Dieu soit béni cependant pour le secours qu'il nous prépare encore dans cet instant ! nos paroles seront incertaines , nos yeux ne verront plus la lumière ; nos réflexions , qui s'enchaînaient avec clarté , ne feront |)lus qu'errer isolées sur de confuses traces; mais

l*entbousiiasme ne vous abandouncra pas, ses ailes brillâmes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où , pleins d'énergie , nous avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel. {De V A ttetnag fie»)

DESTINÉE DES FEMMES GÉLÈBREd»

Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée , le public en générai est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge jamais que d'après certaines règles commîmes , auxquelles on peut se tenir sans s'aventurer. l\)ut Ce qui sort ût ce conw habituel déplaît d'abord à ceut qui considèrent hi routine de la Vie comme la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les eflbrouche ; mais une femme supérieure, s'éloignam encore pliJÉ du chemm frayé , doit étonner , et par conséqueift importuner davantage. Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière importante à parcourir , ses talents peuvent devenir utiles aut intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins ds prix aux charmes de la pensée. -L'homttie de génie peut devenir un homme puissant , et , sous t^ npport , les envieux et les sots le ménagent , mais tmè femme spirituelle n*est api)elée à leur offrir qoe Ce* qui les intéresse le moins , des idées nouveHes on

des sentiments élevés : sa célébrité n'est qu*iin bruit fatigant pour eux. Sa gloire même peut être reprochée à une femme , parce qu'il y a contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi , comme portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les hommes d'esprit , étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes , ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire , ni avec l'indulgence d'un protecteur; et, dans ce combat nouveau , ils ne suivent ni les lois de l'honneur , ni celles de la bonté.

Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont il est devenu l'objet : mais pour les femmes, se défendre est un désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de délicat, bientôt flétri par les regards même du public : l'esprit, les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage qui devrait toujours les environner ; mais sans cesse elles le regrettent comme leur véritable asile. Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes envers les femmes distinguées : celle des femmes aussi n'est-elle point à craindre? n'excitent-elles pas en secret la malveillance des hommes ? font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour la soutenir , pour la défendre , pour appuyer ses pas chancelants ?

Ce n*est pas tout encore : Topinion semble dégager les hommes de tous les devoirs envers une femme à laquelle un esprit supérieur serait reconnu : on peut être ingrat , perfide , méchant envers elle , sans que Topinion se charge de la venger. N'est>eIIe pas une femme extraordinaire 7 Tout est dit alors ; on l'abandonne à ses propres forces , on la laisse se débattre avec la douleur. L'intérêt qu'inspire une femme , la puissance qui garantit un homme , tout lui manque souvent à la fois : elle promène sa singulière existence , comme les parias de l'Inde , entre toutes les classes qui la considèrent comme devant exister par elle seule : objet de la curiosité , peut-être de Fenviei et ne méritant en effet que la pitié.

{De la Littérature,)

Page 1