RÈGNE DE LA TERREUR
On ne sait comment approcher des quatorze mois qui ont suivi la proscription de la Gironde le 31 mai 1793. Il semble qu'on descende, comme le Dante , de cercle en cercle , toujours plus bas dans les enfers. A l'acharnement contre les nobles et les prêtres on voit succéder l'irritation contre les propriétaires, puis contre les talents, puis contre la beauté même, enfin contre tout ce qui pourrait rester de grand et de généreux à la nature humaine. Les faits se confondent à cette époque, et Ton craint de ne pouvoir entrer dans une telle histoire sans que
l'imagination en conscrTe d'ineffaçables traces de sang. L'on est donc forcé de considérer philosophiquement des événements sur lesquels on épuisa*ait l'éloquence de l'indignation sans jamais satisfaire le sentiment intérieur qu'ils font éprouver.
Sans doute, en ôtant tout frein au peuple, on l'a mis en mesure de commettre tous les forfaits ; ma» d'où Tient que ce peuple était ainsi dépravé? Le gouvernement dont on nous parle comme d'un objet de regrets avait eu le temps de former la nation qui s'est montrée si coupable. Les prêtres, dont Tenseipiement, l'exemple et les richesses sont propres « nous dit-on , à faire tant de bien , avaient présidé à l'enfance de la génération qui s'est déchaînée contre eux. La classe soulevée en 1789 devait être accoutumée à ces privilèges de la noblesse féodale, si particulièrement agréables , nous assure-t-on encore , à ceux sur lesquels ils doivent peser. D*oà vient donc que tant de vices ont germé sous les institutions anciennes 7 Et qu'on ne prétende pas que les autres nations de nos jours se seraient montrées de môme si une révolution y avait eu lieu. L'influence firançaise a excité des insurrections en Hollande et efl Suisse , et rien de pareil àU jacobinisme ne s'y est manifesté. Pendant les quarante années dç l'histoire d'Angleterre, qu'on peut assimiler à celle de France lous tous les rapports, il n'est point de période com-^ paraUe aux quatorze mois de la terreur. Qu'en faut* Il conclure ? Qu'aucun peu{rie n'avait été toMi maW
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heureux depuis cent ans que le peuple français. Si les nègres à Saint-Domingue ont commis bien plus d'atrocités encore , c'est parce qu'ils avaient été plus opprimés.
Il ne s'ensuit certes pas de ces réflexions que les crimes méritent moins de haine; mais, après plus de vingt années, il faut réunir à la vive indignation des contemporains l'examen éclairé qui doit servir de guide dans l'avenir. Les querelles religieuses ont provoqué la révolution d'Angleterre; l'amour de Téga-' lité , volcan souterrain de la France , agissait aussi sur la secte des puritains; mais les Anglais alors étaient réellement religieux, et religieu)^ protepr tants, ce qui rend à la fois plus austère et plu$ modéré.
Quoique l'Angleterre , comme la France , se soit souillée par le meurtre de Charles P'^ et par le despotisme de Cromwell , le règne des jacobins est une affreuse singularité dont il n appartient qu'à la France de porter le poids dans l'histoire. Cependant on n*a point observé les troubles civils en penseur quand on ne sait pas que la réaction est égale à l'action. Les fureurs des révoltés donnent la mesure des vices des institutions ; et ce n'est pas au gouvernement qu'on veut avoir, mais à celui qu'on a eu long^ temps, qu'il faut s'en prendre de l'état moral d'une nation. On dit aiyourd'hui que les Français sont perveriis par la révolution. Et d'où venaient donc les penchants désordonnés qui se sont si violeminent
développés dans ics premières années de la révolution, si ce n*est de cent ans de superstition et d'arbitraire ?
{Considérations sur la révolution française.)