‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 261 sur 326 · LE LOCH LOMOND · texte numérisé non relu

LE LOCH LOMOND

Le lac Lomond commençait à se découvrir à ma droite et décorait un horizon immense de l'incroyable variété de ses aspects. Qu'on n'attende pas de moi l'impossible effort de le peindre.

Qui pourrait faire passer avec une encre froide, avec des mots stériles , dans l'esprit et le cœur des autres , des émotions dont on s'étonne soi-même et qu'on ne se croyait plus la force d'éprouver ? Qui pourrait décrire cette méditerranée des montagnes , chargée d'îles toutes variées dans leurs formes et dans leur caractère ; les unes graves , majestueuses , couvertes de noirs ombrages qui se confondent avec la couleur des eaux , car les lacs de Calédonie sont toujours les lacs noirs d'Ossian; les autres plus

tristes, plus austères encore, dressant çà et là sur leur surface quelques rochers dépouillés, à pdne frappés de tous bizarres par les reflets de la lumière» ou quelques touffes de fleurs saxatiles ; le plus grand nombre déployant de (irais rivages , des bocages ra-* vissants, des bouquets de futaies élevées , placés comme de grandes masses d'ombres sur le vert soyeux de la pelouse : jardin délicieux où Tâme se transporte avec ravissement, et dont réIoqDentc beauté parle an cœur de tous les hommes! J*ai vu un paysan inunobile devant le lac, les yeux 6xes, Tesprit absorbé, à ce qu*il paraissait, dans une méditation profonde. Je me suis approché de lui. Je Tai détourné de sa contemplation. Il m*a regardé un moment , et m*a dit en soupirant et en élevant les mains vers le ciel : Fine country (superbe pays)!

« Le lac Lomond peut être regardé en élégance, en grandeur, en variété de sites et d'effets, dit l'excellent Itinéraire de Chapmann, comme le plus intéressant et le pins magnifique de la Grande-Bretagne. » Je le regarde , moi qui ai parcouru beaucoup de pays , comme un des spectacles les plus intéressants et les plus magnifiques de la nature, et je me flatte de faire adopter cette appréciation au lecteur le moins sensible à ce genre de beautés, sans me servir d'aucun des prestiges de l'hyperbole. Qu'il se représente un lac sur lequel on compte trentedeux tics, dont un grand nombre ont plusieurs milles de longueur, et qui a son borizim borné de tous côtés

par une chaîne de montagnes dont quelques-unes ont plus de cinq cents toises d'élévation. Qu'il joigne à celle simple donnée topographique Teffet d'une végétation variée, mais toujours charmante ou sublime; celui des accidents du jour et de Tombre dans les circuits de ces gorges profondes où le soleil paraît et disparait à tout moment, en passant derrière les montagnes qui les embrassent ; les apparences bizarres des vapeurs qui pendent à leurs sommets, dans ce pays qui a consacré, si Ton peut parler ainsi, la mythologie des nuages; les bruits singuliers des échos qui se renvoient à des distances infinies la moindre rumeur du moindre flot , et qui finissent par vous apporter je ne sais quel frémissement harmonieux , comme celui qui expire dans la dernière vibration d'une corde de harpe; la tradition des premiers temps, et, avec elle, les noms d'Ossian, de Fingal, d'Oscar, qui sont parvenus avec la mémoire de leurs faits et de leurs chants à tous les habitants de ces rivages presque aussi vivement que ceux des héros d'une époque plus rapprochée, et de ce Rob-Roy luimême , par lequel le Calédonien , ému d'une forte surprise ou d'un profond sujet de crainte , jure encore aujourd'hui comme les Latins juraient par Hercule.

{Promenade de Dieppe a^iX montagnes d'Ecosse.)

fi04 PROSATEURS FRANÇAIS.

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