‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 284 sur 326 · DANS LE SALON DE SON PÈRE · texte numérisé non relu

DANS LE SALON DE SON PÈRE

Vous avez l'enthousiasme de votre âge pour le génie de madame de Staël, pour ce talent si spirituel , si élevé, si généreux, qui avait énergie d'homme et grâce de femme, qui mêlait à tant d'imagination une raison fine et profonde, et était toujours emporté par de nobles instincts de bonté , de justice ,

de liberté, de courage. Les premières et les filas pures espérances de la réforme sociale n'eurent jamais de plus éloquent interprète : ses écrits intéressent le présent et T avenir.

L'auteur de Corinne et de l'Alieinagiie, je l'ai connue; je Tai vue tout animée de cette vie puis* santé, et de ce feu de génie qui brillait dans ses moindres entretiens, et qui lui donnait une nature de supériorité que Ton ne peut oublier ni retrouver. Cette personne vraiment admirable , dont les écrits, quelque talent qu*on y reconnaisse, ne sont qu'une épreuve affaiblie d'elle-même, réunissait plusieurs formes d'esprit et d'originalité. Elle appartenait à deux époques; et, avant tout, elle était elle-môme. Elevée dans le XYIII* siècle, dans ce temps où l'esprit était la seule affaire, sa rare intelligence avait reçu l'éducation la plus hâtive. Toute petite, tout enfant, mais avec ses grands yeux noirs étincelants d'esprit, elle était là , dans le salon de son père , homme de talent, philosophe , ministre; elle prenait part à tout; elle conversait avec les premiers esprits du temps. C'était Thomas, un peu trop emphatique, et majestueux même dans les petites choses, mais homme rare, ingénieux, muni d'une immense lecture et d'érudition antique , à laquelle le xviil' siècle avait trop renoncé. là aussi était Raynal, esprit facile, irrégulier, qui rassemblait une foule de détails précieux et alors nouveaux sur les colonies et le commerce, et y mêlait toiu* à tour de sages maximes de

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liberté et de virulentes apostrophe» aux peuples et aux rois. Là venait Tillustre Buiïbn. Là se réunissaient encore des écrivains d*un vrai mérite , célèbres dans leur temps : Marmontel , poète oublié , littérateur instruit et ingénieux ; Chamfort , si piquant par ses mots et ses écrits; puis ces brillants auxiliaii^ de la littérature, ces gens d'esprit qui n'écrivaient pas, et n'en avaient peut-être que plus d'esprit. Ceux-là composaient dans les salons un bon mot , un agréable récit, une controverse quelquefois calculée d'avance, mais vivement soutenue; voilà leurs ouvrages. Souvent le bon mot, l'ingénieux paradoxe était répété par l'auteur dans diverses maisons : c'étaient les éditions successives du livre.

On le conçoit sans peine, ce mouvement de conversation,'cette joute des amours^propres, cette active circulation des idées devaient être comme autant de soufflets de forge, qui attisaient le feu d'une jeune intelligence. Il est tout simple que, douée d'une vivacité merveilleuse et toujours excitée, mademoiselle Necker ait montré, dès l'âge de douze ans , plus d'esprit que tous les gens qui faisaient de l'esprit auprès d'elle.

{Cours de littérature française. )

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