LA CAMPAGNE A SIX HEURES OU MATIN
J'ai quitté ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui commençait à alourdir mes paupières. J'ai passé mon panier à mon bras; j'y ai mis mon portefeuille , mon encrier, un morceau de pain et des cigarettes, et j'ai pris le chemin des Couperies,
Ui PROSATEUiiS FRANÇAIS.
Me Toici sur la hauteur culminante. La matinée est délicieuse, Fair est rempli du parfiw des jeunes pommiers. Les prairies , rapidement inclinées sous (nés pieds, se déroulent là-bas avec mollesse; elles étendent dans le vallon leurs tapis que blanchit encore la rosée glacée du matin. Les arbres qui pressent les rives de Flndre dessinent sur les prés des méandres d'un vert éclatant que le soleil commence à dorer au faîte. Je me cuis assis sur la dernière pierre de la coljine , et j*ai salué eu face de moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette , ta pépinière et le toit moussu de ton ajoupa. Pourquoi astu quitté cet heureux nid , et tes petits enfants , et ta vieille mère, et cette vallée charmante, et ton amiUifofiémien? Hirondelle voyageuse, tu as été chercher en Afrique le printemps, qui n'arrivait pas assez vite à ton gré ! Ingrat ! ne fait-il pas toujours assez beau aux lieux où Ton est aimé? Que fais- tu k cette heure? Tu es levé sans doute; tu es seul, sans un ami , sans un chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas été plantés par tpi ; le sol que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-être supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin humide engourdit encore la main qui t'écrit. Sans doute tu ne devises pas que je suis là, veillant sur ta pépinière, sur les terrasses, sur les trésors que tu délaisses! Peut-être, endormi au seuil d'une m()S(iiiée , crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs où tu as tant travaillé ,
niX-NEUYlÈME SIÈCLE. 72^
tant étudié, tant rêvé, tant vieilli... Peut-être es-tu au sommet de T Atlas... Ah ! ce n^ot seul efface toute la beauté du paysage que j'ai sous les yeux. Les joli<i myosotis sur lesquels JQ sui» i^, )a b^^ d'a^bép^qie qui s'aooroohe à mes cheveux , U rivière qui P^ur*mure ^ m^ pÂ^s $008 80Q v^)e de vapeurs inaiti-: n9k»f qM*e$t^eque tout cela auprès 4^ VAtlas? Oun vient ci*ouvrir Técluse 4e la rivière. Un bruit ^ de cascade, qui me rappelle 1^ continuelle harmonie 4es Alpes , s'élètve dans le silence. Mille voix d'oiseaux s'éveiUept ^ leur tour. Yoiçi la ciidence vplup« tueufue du rossignol ; l<k, d^ns le buisson, le cri moqueur de 1^ fauvette i lii-baut, d^ips lesi ms, Thymn^ de V<ilouette ravie qui mopte a\veç \e soleil ; rostre miignifique boit les vapeurs de la vaUée et plonge sou rayon dans la rivière, dont il écarts le voile bru^meu^. Le voil^ qui s'empare de moi , de ma tête humide , de n^un papier. Il me semble que j'écifis sur uue table ^e mé\9i ardent.... Tout s'embrase, tou^ chi^nt<^ « ^ea coqsî s'éveillent mutueliemeut et s'appelleut d'une chaumière ^ Vautre ; 1^ cloctie du village saune l'angelus; un paysan qui reçèpe s^ vigne au-dessous de moi pose ses outils et fait le
signe de la croix A genoux, Malgache! oiÀ que
tu Siois, ^ geuoux! Prie pour ton frère, qui prie pour toi, {Lettire^ U'uxi vatf agent , )
LE RÊVE d'un poète.
Je t'ai raconté bien des fois un rêve que je fais souvent, et qui m'a toujours laissé, après le sommeii, une impression de bonheur et de mélancolie. Au commencement de ce rêve, je me vois assis sur une rive déserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs délicieux, vient à moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent , ils me tendent les bras , et je m'élance avec eux dans la barque. Ils me disent : « Nous allons à.... (ils nomment un pays inconnu), hâtons-nous d'arriver. ^ On laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame. Nous abordons.... à quelle rive enchantée? Il me serait impossible de la décrire ; mais je l'ai vue vingt fois , je la connais ; elle doit exister quelque part sur la terre ou dans quelqu'une de ces planètes dont tu aimes à contempler la pâle lumière dans les bois au coucher de la lune. Nous sautons à terre , nous nous élançons , en courant et en chantant , à travers les buissons embaumés. Mais alors tout disparaît , et je m'éveille. J'ai recommencé souvent ce beau rêve , et je n'ai jamais pu le mener plus loin.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces amis, qui me conviennent et qui m'entraînent, je ne lésai jamais vus dans la vie réelle. Quand je m'éveille, mon imagination ne se les représente plus. J'oublie leurs traits, leurs noms, leur nombre et leur âge. Je
sais confusément qu'ils sont beaux et jeunes ; hommes et femmes sont couronnes de fleurs, et leurs cheveux flottent sur leurs épaules. La barque est grande et elle est pleine. Ils ne sont pas divisés par couples, ils vont péle-mêlc se choisir, et semblent s*aimer tous également, mâisd*un amour tout divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois que je fais ce rêve, je retrouve aussitôt la mémoire des rêves précédents où je les ai vus. Mais elle n*est distincte que dans ce moment-là ; le réveil la trouble et TefTace. Lorsque la barque paraît sur Teau , je ne songe à rien. Je ne l'attends pas, je suis triste; et une des occupations où elle me surprend le plus souvent, c'est de laver mes pieds dans la première onde du rivage. Mais cette occupation est toujours inutile. Aussitôt que je fais un pas sur la grève , je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'éprouve un sentiment de détresse puérile. Alors la barque parait au loin; j'entends vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix qui me sont si chères. Quelquefois , après le réveil , je conserve le souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent ; mais ce sont des phrases bizarres et qui ne présentent plus aucun sens à l'esprit éveillé. Il y aurait peut-être moyen, en les commentant, d'écrire le poème le plus fantastique que le siècle ait encore produit. Mais je m'en garderai bien , car je serais désespéré de composer sur mon rêve, et de changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il
^ke bisse. Je U'ûle de savcâr s'il y a dans les soqges quelque sens prophétique , quelque révélation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprit ce qui en est, et qu'on ro'ôtlt le plaisir de chercher.
LR POÈTE.
C^\ être ï la 6>is^ disgr^ié et pri/ilégié qu'on appelle poète marche donc au milieu des hommes avec un profond s^Ument de tristesse. Pès que ses yeux s'auvrei^t ^ la lumière du soleil, ii cherche des imîeta d'adipiration , il voit la nature éternellement J0une et belle , il est sai^i 4'vm.e extasia di\me et de rav^ments ipconnu£i; v\m hiçpiQt la création inerte ne lui sulBt plus. Le vrai poète aime piission- Qément Dieu et les œuvres de Dieu ;; c'est dai\s luimême , c'est dan^ son semhbUç qu'il voit rayoïipcr plus distinctement et plus complètement la lumit^re éternelle. U voudrait l'y trouver pure ^t adorer Dieu dans l'homme comme un feu ^oré sur un autel sans lâche. Son ^me aspire , sçs bras s'eutr'ouvrent ; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa poitrine pour y faire entrer tQus les objets de son immense désir, de ses chastes sympathies; m^is la laideur humaine , l'ouvrage d^s siècles de corruption , ne peut échapper à son œil limpide , ^ son regard profond. |l pénètre à travers l'enveloppe, il Y(ût des
âmes contrefaites dans des corps splendides, de$ cœurs d'argile dans des sfatues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure , il gourmande. Le ciel , qui lui a fait une vue si perçante , lui a donné pour la plainte et pour la bénédiction , pour la prière et pour la menace, une voix sonore et abondante qui trahit imprudemment toutes ses angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de détresse; le spectacle de Thypocrisie brûle ses yeux d'un fer rouge ; les souffrances de Topprimé allument son courage ; des sympathies audacieuses bouiUonneqt d^ns son sein. Le poète élève la voix et dit aux hommes des vérités qni les irritent.
[Lettres dfun voyageur^*)