IMMORTALITÉ DE LA POÉSIE
On di( que la poésie se meurt : la poésie ne peut pas mourir. N'eût-eDe pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des siècles do vie; car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. £n dépit de ses temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines , elle est iminortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres, des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence-, (^asse
de chanter une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à Toreille des petits des paroles d*amour et de sympathie. Et déjà n*est-elle pas descendue sous les voûtes des tavernes allemandes? ne s*est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans ses bras les enfants du pauvre? compte-t-on pour rien toutes ces âmes aimantes qui la possèdent, qui souffrent, qui se taisent devant les hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le monde d'un chœur universel et se rejoignent dans les cieux ; étincelles divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peutêtre à Tantique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et Talimenter d*un feu toujours divin ! Si elle ne produit plus de grands hommes, n*en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinité douce et bienfaisante d*une autre génération, et si elle ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint? Qui sait si, dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme religieux, le dégoût et la tristesse ne seroi\t pas flétris comme des vices, tandis que Famour, Tespoir et Tadmiration seront récomi)ensés comme des vertus?
La poésie révélée à toutes les intelligences serait un sons de plus, que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d*acquérir, et qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus heureuses.
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 7Jl
Les mœurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands spectacles dans de telles régions, s*est chargée de Téducation de ces hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées , et les idées poétiques peuvent s*ajuster à la taille de tous les hommes.
L'un porte sa poésie sur le front, un autre dans son cœur : celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines ; celui-là la poursuit au galop de son cheval, à travers les ravins; un troisième Tarrose sur sa fenêtre, dans un pot de tulipes : au lieu de demander où elle est, ne devraiton pas demander « où n*est-elle pas ?» Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une essence qui se compose de deux choses : la beauté répandue dans la nature extérieure; le sentiment départi à toute intelligence ordinaire.
(André.)