‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 318 sur 326 · LES PREMIÈRES LECTURES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES LECTURES

Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et que je gardais pour les grandes occasions. Oh ! quel est celui de vous qui ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés ! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez

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sur les rayons d'une armoire oubliée , ne vous a-telle jamais retracé les gracieui tableaux de vos jeunes années T n*avez-vous i>as cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le vîtes pour la première fois , le vieil Ormeau et la haie qui vous abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de taUe de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes, et que le pipeau du vacher se perdait dans Téloignement Oh I que la nuit tombait vite sur ces pages divines I que te crépuscule faisait crueUemeilt flotter 1^ cai*actères sur la feuille pâlissante 1 C*en est fait, les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à Tétable, le grillon prend possession des chaumes de la plaine. lies formes des arbres s'effa-^ cent dans le vague de Tair, comme tout à Theure les caractères sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux^ Téduse est étroite et glissante; la côte est rude ; voiis êtes couvert de sueur ; mais, vous aurez beau faire , vous arriverez trop tard : le souper sera commencé. C'est en vain que le vieux domestique, qui vous aime, aura retardé le coup de cloche autant que |)ossible; voUs aurez Thumiliaiion d'entrer le dernier, et la grand'mèt*e, Inexorable sur Téiiquette, même au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera plus sensible qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera le soir la confession de votre journée, et que vous aurez avoué, en rou-

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gissant, que Vous Vous êtes oublié à lire dâUs tin pr^, et que vous aurez été somuté de motttrer le livre, après quelque hésitation et une grande crainte de le voir confisqué sans Tavoir fini, vous tirerez en tremblant de votre poche, quoi? Estelle et Némorin, ou Roùinsvn Crusoé! Oh! alors la grand'mère sourit Rassurez-vous, votre trésor vous sera rendu ; mais il ne faudra pas désormais oublier l*heUre du sou^^ per. Heureux temps! ô ma vallée Noire! Ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre ! ô Tlliade I ô MiDevoye! ô Atala ! ô les saules de la rivière ! ô ma jeunesse écoulée! ô mon vieux chien, qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui répondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de gour^ maudise !. . . . ^ {Lettres d'un vô^âyeur, )

LES tïOTES INVISIBLES DE LA SOLITUDE.

Il faut croire que la hatiire n'a pas été faite exclu^ sivement pour l'homme , ou bien qu'avant la domination étendue par lui sur la terre il y eut eU effet un règne de divinités champêtres; que cette race surhumaine ne s'est point entièrement retirée aux cieux , et que ses phalanges dispersées viennent encore se réfugier aux lieux que l'homme s'abandonne. Sans cela , comment expliquer ce respect religieux dont chacun de nous se sent pénétré en imprimant ses pas sur un sol que n'ont point encore foulé d'autres pas humains ? Pourquoi cet amour et en même

temps cette terreur que nous inspire la solitude? Pourquoi saluons-nous les ruines, les plages inconnues, les neiges immaculées? Pourquoi Técho de nos pas nous fait-il tressaillir sous les Toutes des cloîtres abandonnés? Pourquoi les forêts-vierges, pourquoi les temples déserts, pourquoi Taspect de l'isolement émeuvent-ils délicieusement les âmes tendres ou péniblement les esprits faibles? Si nous pouvions nous convaincre d'être absolument le seul être animé existant sur un coin du globe, nous n*en serions que plus heureux ou plus effrayés, suivant notre humeur. Et cependant Fhomme a-t-il le sujet de se réjom'r quand il n*a pour société que lui-même ? a-t-il lieu de craindre Tabsence de secours lorsqu'il est assuré d'une égale absence d'attaque? Qu'y a-t-il donc dans l'aspect de ces sables sans empreintes , de ces landes sans maîtres, de ces lambris sans hôtes? N'y sentons-nous pas partout l'existence et la présence d'êtres inconnus qui ont établi là leur empire et qui ont la bonté de nous y accueillir ou le droit de nous en chasser? {Lettres d'un voyageur.)

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