‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 320 sur 326 · FRAGILITÉ DE LA VIE · texte numérisé non relu

FRAGILITÉ DE LA VIE

Il se fait ici des bruits étranges que j'ai été longtemps à m'cxphquer. C'est un écroulement continuel de sable qui, des tuiles du toit tombant dans les pampres, éveille mille autres bruits dans leurs familles émues ; c'est à croire qu'une nuée de sorcières et de manches à balai prennent leurs ébats sur les combles. Mais c'est tout simplement la maison qui tombe en poussière , en attendant qu'elle tombe en ruines ; elle se lézarde, si'écaille, et à chaque instant sème du gravier dans mes cheveux. Eh quoi ! chère maison déserte , tu veux déjà t'écrouler ! Tu dureras donc si peu de temps? Asile sacré où j'ai médité seul et dans le silence une si belle page de ma vie , seuil bospitalier que je veux baiser en parlant , murailles

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sonores où j*ai dormi si paisiblement sous Taile de mon ange gardien , asile étroit et simple , beau do pjxipreté et d'ordre au dedans , délicieux d*abandon et de désordre au dehors , n'étais-tu pas déj^ «io« abri ? ne m'appartenais-tu pas en quelque sorte ? et i\e te préféraiç-je pas aux palais que les hommes recherchent? Ah I tu aurais suffi aux besoins et aux désirs de ma vie entière. J'aurais lu les Pères de l'Église et les Traités des saints sur la vie solitaire dans ta monai^tique enceinte ! i*aurais fait ici de beaux rêves de perfection, si faciles <i exécuter loin des bruits du monde et des vains discours des hommes ! je m'y serais purifié des souillures de la vie; je m'y serais enseveli comme dans un cercueil de marbre sans tache ! j'aurais mis tes vieux murs et tes rideaux de vigne en fleurs entre le siècle pervers et mon âme timorée! Je n'en serais sorti que pour essayer de bonnes œuvres ; j'y serais rentré dès que ma tâchei eût été accomplie, afin de n'en pas commettre de mauvaises ; et tu veux déjà retourner à la terre, des entrailles de laquelle tes matériaux sont sortis ! Fatiguée d'obéir aux volontés de l'homme , tu veux te briser et t'abattre pour te reposer, matière que 1^ pensée humaine avait animée ! Et quand je repasserai ici, je ne trouverai peut-être que des ruines ^ cette place où j'ai salué des lambris hospitaliers ! Mais de quoi m'occupé-je , ô insensé ! Insecte à peine éclos ce matin, je m'inquiète de la destruction de la pierre et de la courte durée du ciment séculaire , quand ce

soir je ne serai déjà plus ; je plains ces murs qui se f^dent, et les rides qui s'amassent à mon front je ne les compte pas! Avant que ces herbes soient flétries , mes cheveux peut-être auront quitté mon crâne ; avant que la gelée du prochain hiver ait partagé ces dalles, mon cœur se sera à jamais glacé dans la tombe. Qu'est-ce que la vie de Thomme dont il compte tous les instants, sachant que le dernier s'approche et qu'il n'y échappera pas? Ces murs, ces festons de lierre, ces tilleuls que le houblon embrasse, ces grands pignons qui semblent vouloir déchirer le ciel et que ronge l'humidité de la lune, tout cela songe-t-il à la destruction? toutes ces choses entendent-elles le balancier de l'horloge ? est-ce pour elles que le timbre impitoyable mesure et compte le temps? Il n'y a que toi ici, homme mélancolique, créature éphémère et craintive, qui saches quelle heure il est ; toi seul comprends celte voix lugubre qui part du clocher et qui coupe ta vie par petites portions égales sans jamais s'arrêter ou se ralentir. Va , prends ton bâton et voyage ; tu pourras revenir et trouver la maison debout. Telle qu'elle est, elle durera plus que toi ; il faudra encore des années pour l'anéantir, un coup de vent te balayera peut-être demain !. .. {Lettres d'un voyageur, )

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