SUPPLICE DES MÉCHANTS DANS LE TARTARE
Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels; ils ont horreur d'eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature; ils n'ont point besoin d'autre châtiment que leurs fautes même ; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité ; elles se présentent à eux comme des spectres horribles , elles les poursuivent Pour s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leurs corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux; ils demandent aux abîmes de les engloutir pour se dérober aux rayons vengeurs de la Vérité , qui les persécute ; mais ils sont réservés à la Vengeance, qui distille sur eux goutte à goutte, et qui ne tarira jamais. La Vérité, qu'ils ont craint de voir, fait leur supplice ; ils la voient, et n'ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux ; sa vue les perce , les déchire , les arrache à eux-mêmes; elle est comme la foudre ,
sans rien détruire au dehors , elle pénôtrc jusqu'au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une fournaise ardente, Tâme est comme fondue par ce feu vengeur ; il ne laisse aucune consistance , et il ne consume rien ; il dissout jusqu'aux premiers principes de*la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à soi ; on n'y ])eut plus trouver ni appui , ni repos |)our un seul instant; on ne vit plus que par la rage qu'oD a contre soi-même, et par une perle de toute csi)érance, qui rend forcené.
{TélémaquCy LlV. XVITI.)