‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 67 sur 326 · LES CHAMPS ÉLYSÉES · texte numérisé non relu

LES CHAMPS ÉLYSÉES

G^est dans ce lieu qu'habitaient tous les bons rois qui avaient jusqu'alors gouverné sagement les hommes : ils étaient séparés du reste des justes. Comme les méchants princes souiïraient dans le Tartare des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une condition privée , aussi les bons rois jouissaient dans les Champs Élysées d'un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des hommes qui avaient aimé la vertu sur la terre.

Télémaque s'avança vers ces rois, qui étaient dans des Iwcagcs odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris; mille petits ruissea'ix d'une onde pure arrosaient ces beaux lieux et y faisaient sentir une délicieus(î fraîcheur : un nombre infini d'oiseaux faisaient résonner ces bocages de leurs

doux chants. On voyait tout ensemble les fleurs du printemps qui naissaient sous les pas avec les |)lu8 riches fruits de Tautowne qui pendaient des arbres. Là, jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse canicule ; là, jamais les noirs aquilons n*osèront souffler ni faire sentir les rigueurs de Thiver. Ni la guerre altérée de sang , ni la cruelle envie qui mord d*une dent venimeuse et qui porte des vip^Tes entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point , et la nuit , avec ses sombres voiles, y est inconnue; une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres ; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal. Elle n'éblouit jamais; au contraire , elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule que les hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux et elle y entre ; elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous. Ils la voient , ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie. Ils sont plongés dans cet

abîme de d^Oices comme les poissons dans la mer; ils ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur ; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien , parce que le comble de leur félicité , qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors ; ils sont tels que les dieux , qui , rassasiés de nectar et d'ambroisie , ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des honunes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort , la maladie , la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes , les espérances même , qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits, ne peuvent y avoir aucune entrée. Les hautes montagnes de Thrace , qui , de leurs fronts couverts de neige et de glace depuis l'origine du monde , fendent les nues , seraient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre , que les cœurs de ces hommes justes ne pourraient pas même ètro émus; seulement ils ont i)itié des misères qui accablent les hommes vivant dans le monde , mais c'est une pitié douce et paisible qui n'altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle , une félicité sans (in , une gloire toute divine est

peinte sur leurs visages; mais leur joie n*a rien de folâtre ni d'indécent; c'est une joie douce , noble , pleine de majesté ; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les tran^rte. Ils sont , sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui revoit son dier fils qu'elle avait cru mort, et cette joie, qui échappe bientôt à la mère , ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes; jamais elle ne languit un instant , elle est toujours nouvelle pour eux : ils ont le trani^rt de l'ivresse sans en avoir le trouble et l'aveuglement

Us s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils goûtent ; ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition, qu'ils déplorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits , comme par la main , à la vertu au milieu de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs comme un torrent de la Divinité même qui s'unit à eux ; ils voient , ils goûtent qu'ils sont heureux , et sentent qu'Us le seront toujours. Ils chantent les louanges des dieux , et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix , une seule pensée , un seul cœur : une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies.

Dails ce ravissement dWin les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels, et cependant mille et mille siècles écoulés n*ôtent rien k leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble, non sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en euxmêmes, avec une puissance immuable; car ils n*ont plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable. Ils ne portent plus ces vains diadèmes dont Téclat cache tant de craintes et de noirs soucis ; les dieux môme les ont couronnés de leurs propres mains avec des cou-r rounes que rien no peut flétrir.

{Aventures de Télémaque, LIV. XIX.)

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