‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 81 sur 326 · PLAISIR DE LA BIENFAISANCE · texte numérisé non relu

PLAISIR DE LA BIENFAISANCE

Quel usage plus doux et plus flatteur pourriczvous faire de votre élévation et de votre opulence? Vous attirer des hommages? mais Torgueil lui-même s'en lasse. Commander aux hommes et leur donner des lois? mais ce sont là les soins de l'autorité; ce n'en est pas le plaisir. Voir autour de vous multiplier à l'infmi vos serviteurs et vos esclaves? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu'une pompe qui vous décore. Habiter des palais somptueux? mais vous édifiez, dit Job, des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous. Y rassembler tous les plaisirs? ils peuvent remplir ces vastes édifices, mais ils laissent toujours votre cœur vide. Trouver tous les jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos caprices? la variété des ressources tarit bientôt; tout est bientôt épuisé : il faut revenir sur ses pas, et recommencer ce que l'ennui rend insipide et ce que l'oisiveté a rendu nécessaire. Employez

tanl qu'il vous plaira vos biens el votre autorité h tous les usages que Forgueil et les plaisirs peuvent inventer, vous serez rassasiés, mais vous ne serez pas satisfaits; ils vous montreront la joie, mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur. Employez-les h faire des heureux, à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que Texcôs de la misère a peut-être réduits mille fois h souhaiter, comme Job, que le jour de leur naissance eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau; vous sentirez alors le plaisir d'être né grand; vous goûterez la véritable douceur de votre état : c'est le seul privilège qui le rende digne d*envie. Toute cotte vaine montre qui vous environne est pour lus autres : ce plaisir-là est pour vous seul; tout le reste a ses amertumes : ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir. Revenez-y encore, cVst lui plaisir qui ne s*use point : plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter. On s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible; mais on sent toujours la joi(^ d'être l'auteur de la prosj)érité d'autrui; chaque bienfait ])orle avec lui ce plaisir doux et secret, et le long usage qui endurcit le cœur ci tous les plaisirs le rend ici tous les jours plus sensible. {Petit Carême.)

Page 1