‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 87 sur 326 · LA DUCHESSE DE BOURGOGNH · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE BOURGOGNH

Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite , et ne sut mieux profiter des instructions qu'elle avait reçues. Son habile père, qui oonnaissait h fond notre cour , la lui avait peinte , et lui avait appris la manière unique de s'y rendre heureuse. Beaucoup d'esprit naturel et facile l'y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs , tandis que sa situation personnelle avec son époux , avec le roi , avec madame de Maintenon , lui attira les hommages de l'ambition. Klle avait su travailler à s'y mettre dès les premiers moments de son arrivée ; elle ne cessa , tant qu'elle vécut, de continuer un travail si utile , et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce , timide , mais adroite , bonne jusqu'à craindre de faire la moindre peine à personne , et , toute légère et vive qu'elle était, très-capable de vues et de suites de la plus longue haleine, la contrainte jus(]u'li la gêne, dont elle sentait tout le poids , semblait ne lui rien coûter. La complaisance lui était naturelle, coulait de source; elle en avait jusque pour sa cour.

Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé , un nez qui ne disait rien , de grosses lèvres mordantes , des cheveux et des sourcils châtains bruns fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, le plus beau teint

et la plus bcUe peau, le cou long avec un soupçon de goitre qui ne lui seyait point mal, un port de télé galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue» aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nues ; elle plaisait au dernier poiat. Les grâces naissaient d'elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières , et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d*esprit, charmait, avec cette aisance qui était en elle , jusqu'à la com« muniquer à tout ce qui l'approchait

£lle voulait plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres , sans qu'elle parût le rechercher. On était tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvait. Sa gaieté, jeune , vive , active , animait tout , et sa légèreté de nymphe la portait partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieues h la fois , et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornait tous les spectacles , était l'âme des fêtes , des plaisirs , des bals, y ravissait par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimait le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amusait; elle préférait le gros, y était nette, exacte , la plus belle joueuse du monde , et en un instant faisait le jeu de chacun ; également gaie et amusée à faire les après-dînées des lectures sérieuses , à converser dessus , et à travailler avec ses dames sérieuses; on appelait ainsi ses dames du palais les

plus âgées. Klle n'épargna rien, jusqu'à sa santé; elle n^oublia pas jusqu'aux plus petites choses , et sans cesse pour gagner madame de Maintenon , et le roi par elle. Sa souplesse , à leur égard , était sans pareille et ne se démentit jamais d'un moment. Elle l'accompagnait de toute la discrétion que lui donnait la connaissance d'eux, que l'étude et l'expérience lui avaient acquise, pour les degrés d'enjouement ou de mesure qui étaient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tout leur ftit immolé. Par cette voie elle s'acquit une familiarité avec eux , dont aucun des enfants du roi n'avait pu approcher.

En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le roi, et en timide bienséance avec madame de Maintenon, qu'elle n'appelait jamais que ma tante, pour confondre joliment le rang et l'amitié. En particulier, causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchée sur le bras d'un fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au cou , les embrassait , les baisait , les caressait, les chiffonnait, leur tirait le dessous du menton, les tourmentait, fouillait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetait, les lisait quelquefois malgré eux , selon qu'elle les voyait en humeur d'en rire, et parlant quelquefois dessus. Admise à tout, à la réception des courriers qui apportaient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le roi à toute heure, même dei moments pen*

I>lX<d17ITIÈllE SIÈOLE. IM

dam le coaseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à exécuter, à bien faire , à moins qu'elle ne fût violemment pous* sée contre quelqu'un. Si libre, qu'entendant un soir le roi et madame de l\Iaintenon parler avec af^ faction de la cour d'Angleterre dans les commencements qu'on espéra la paix par la reine Anne : « Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en Angleterre les reines gouvernent mievu^ que les rois ; et savez-vous bien pourquoi , ma tante ?» et toujours courant et gambadant : « C'est que sous les rois ce sont les femn\es qui gouveroent, et ce sont les hommes sous les reines. » L'admirable est qu'ils on rirent tous deux et qu'ils trouvèrent qu'elle avait r^son.

.«.«« Jamais fenune ne parut se soucier moins de sa figure, ni y prendre moins de précaution et de soin ; sa toilette était faite en un moment , le peu même qu'elle durait n'était que pour la cour ; elle ne se souciait de parure quQ pour les bals et fêtes , et ce qu'elle en prenait en tout autre temps, et le moins encore qu'il lui était possible , n'était que par complaisance pour le roi. Avec elle s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements même, et tontes espèces de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour; elle l'animait tout entière , elle en remplissait tous les lieux à la fois, elle y occupait tout, die en pénétrait tout l'intérieur. Si la cour subsista aprte elle» ce ne fut plus que pour languir. Jamais

princesse ne fut si regrettée, jamais il n'en fut de si digue de i*étre : aussi les regrets n'en ont-ils pu passer , et Tamertume inyolontaire et secrète en est constamment demeurée , avec un vide affreux qui n'a pu être diminué. {Mémoires.)

VAUVENAftGUES.

Luc de Clapier, marquis de Vacvenargobs, naquit à Aix. Il servit quelque temps avec distinction, fut forcé de quitter le service par la faiblesse de sa santé, et vécut dan% la retraite et la méditation. Il mourut à trente-deux ans. Ce jeune seigneur, qui fut, sous certains rapports, le Pascal du dix-huitième eiècle, a laissé une Introduction à la connaiuance de l'esprit humain, êuivie de réflexions sur divers auteurs et de maximes morales , qui lui assurent une des premières places parmi les moralistes et les critiques de notre littérature.

TITUS OU l'activité.

Titus se lève seul et sans feu pendant l'hiver, et, quand ses domestiques entrent dans sa chambre, ils trouvent déjà sur la table un tas de lettres qui attendent la poste. Il commence à la fois plusieurs ouvrages qu'il achève avec une rapidité inconcevable, et que son génie impatient ne lui permet pas de polir. Quelque chose. qu'il entreprenne, il lui est impossible de la retarder; une affaire qu'il remet*

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trait inquiéterait jusqu'au moment qu'il pourrait la reprendre. Occupé de soins si sérieux, on le rencontre pourtant dans le monde comme les hommes les plus désœuvrés. Il ne se renferme pas dans une seule société, il cultive en même temps plusieurs sociétés ; il entretient des relations sans nombre au dedans et au dehors du royaume. Il a voyagé , il a écrit , il a été à la cour et à la guerre ; il excelle en plusieurs métiers, et connaît tous les hommes et tous les livres. Les heures qu'il est dans le monde, il les emploie à former des intrigues et à cultiver ses amis; il ne comprend pas que les hotnmes puissent parler pour parler, ou agir seulement pour agir, et Ton voit que son âme souffre quand la nécessité et la politesse le retiennent inutilement. S'il recherche quelque plaisir, iln*y emploie pas moinsde manège que dans les affaires les plus sérieuses, et cet usage qu'il fait de son esprit l'occupe plus vivement que le plaisir même qu'il poursuit. Sain et malade , il conserve la même activité ; il va solliciter un procès le jour qu'il a pris médecine , et fait des vers une autre fois avec la fièvre ; et quand on le prie de se ménager : « Eh! dit-il, le puis-je un moment? vous voyez ies affaires qui m' accablent; » quoiqu'au vrai, il n'y en a aucune qui ne soit tout à fait volontaire. Attaqué d'une maladie plus dangereuse, il se fait habiller pour mettre ses papiers en ordre; il se souvient des paroles de Vespasien , et , comme cet empereur, veut mourir debout. {Caractères.)

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