PENDANT LE COLLOQUE
La dénomination de colloque affectée à l'assemblée qui devait se tenir à Poissy impliquait naturellement, aux yeux des gens sensés et impartiaux, Tidée d'une réunion dans laquelle les représentants du catholicisme et du protestantisme, appelés à conférer entre eux sur un pied d'égalité, exposeraient, de part et d'autre, leur foi et leurs principes eu matière d'organisation ecclésiastique et de culte, ouvriraient sur ces graves sujets une libre discussion, et rechercheraient si les deux religions, mises en présence, pouvaient entrer dans des voies de conciliation aboutissant, si ce n'est à une unité réelle, du moins à un sérieux rapprochement.
Cette idée simple et juste que, pour leur propre compte, les protestants se faisaient du colloque, et sur laquelle s'étaient implicitement appuyés leurs ministres dans les requêtes qu'ils avaient présentées en août et septembre 1561 pour la sauvegarde de leurs droits, n'était partagée ni par le gouvernement, ni par les prélats catholiques. Le gouvernement, en imprimant au colloque le caractère d'une sorte de concile national, tendait à y ériger les prélats non-seulement en éducateurs, mais même en juges spirituels des ministres protestants; et quelque sympathie qu'il éprouvât en secret pour ceux-ci, il ne les reléguait pas moins au rang de chrétiens égarés, que les Pères du concile national, conviés par lui à la douceur et à la charité, avaient pour mis-
sion de ramener dans le droit chemin, et de censurer en cas de résistance. Quant aux prélats, qui, pleins de répugnance pour le colloque, ne se résignaient à y figurer que sur l'injonction formelle du souverain, ils envisageaient cette assemblée non comme une réunion de deux ordres de croyants entrant en relations, les uns avec les autres, dans un esprit de support mutuel, mais comme un tribunal de circonstance, duquel les ministres relevaient à titre d'hérétiques (1).
Le triple point de vue sous lequel était ainsi considéré le. colloque se produisit, dès son ouverture, au grand jour de la publicité.
Nous l'avons déjà dit, nous n'entrerons nullement dans le détail des séances du colloque (2). Si donc nous croyons devoir relever quelques-uns des faits qui s'y accomplirent et certaines paroles qui y furent prononcées, c'est uniquement parce que ces faits et ces paroles se rattachent à l'appréciation générale de l'accueil que les protestants reçurent alors à la cour de Saint-Germain.
Le 9 septembre 1561, le roi, suivi de sa cour, se rendit à Poissy. Le grand réfectoire du couvent des iionains de cette ville venait d'être transformé en salle de séance royale; le monarque enfant y prit place sur un trône, ayant à ses côtés sa mère, son frère, sa sœur, le roi et la reine" de Navarre, et derrière lui les princes du sang, les princesses, les membres du conseil, les grands dignitaires de la couronne, ainsi que plusieurs seigneurs
(1) « Neque enim obscurum esse, quid illi malircntur, nempe ut quasi rei ad dicendum caussam citati mox ab cis dainnareiuur. Paratos quidem nos esse veritatein intrépide tueri, sed ea conditione ut illos pi'O adversariis non pro judicibus haberemus. — Beza ad Calvinum, 12 sept. 15G1, ap. Bauni,] append., p. 60.
(2) On consultera avec fruit, quant au détail de ces séances, indépendamment des judilications anciennes, l'intéressante moilograpbie de M. H. Klippfel sur le colloque de Poissy, ou Étude sur la crise religieuse et imlitique de 15G1. Paris, 1867. 1 vol. in- 12.
ei dames. Dans la longueur de la salle étaient assis, à droite et à gauche, les cardinaux, archevêques et cvêques, près desquels se groupaient divers théologiens et « autres gens, mesmement de robbe longue ».
Tenus à l'écart du cortège royal, et partis de Saint-Germain à dix heures du matin, sous l'escorte d'une centaine de cavaliers, les ministres et députés des Églises arrivèrent à Poissy vers dix heures et demie. Le duc de Guise, chargé de surveiller l'accès de la salle du colloque, les accueillit avec une urbanité affectée, et, à midi, les fit introduire par les archers de la garde, que commandait un officier (i). Entourés de ces archers, ils durent demeurer debout, derrière une balustrade qui les séparait de l'enceinte réservée à l'assemblée. Au manque d'égards qu'attestait trop clairement la place qu'on leur avait assignée ils répondirent par une attitude pleine de fermeté. Ils avaient pour eux l'apanage d'une dignité morale dont l'assemblée tout entière subit alors l'ascendant.
Un profond silence s'étant établi, le roi dit aux prélats : ce Mes- » sieurs, je vous ay faict assembler de divers lieux de mon » royaume pour me donner conseil sur ce que vous proposera » mon chancelier, vous priant de mettre toute passion bas, afin j> que nous en puissions recueillir quelque fruict qui tourne au y> repos de tous mes sujets, à l'honneur de Dieu, de l'acquit des 2> consciences, et du repos public : ce que je désire tant, quej'ay )) délibéré que vous ne bougies de ce lieu jusqu'à ce que vous y> y ayés donné bon ordre, que mes sujets puissent désormais » vivre en paix et union les uns avec les autres, comme j'espère » que vous ferés, et ce faisant me donnerés occasion de vous )) avoir en la mesme protection qu'ont eu les roys mes prédéy> cesseurs (2). »
(1) Beza ad Calvinum, 12 septembre 15G1, ap. Baurn, app., p. 61.
(2) Bèze, Hist. eccL, 1. 1, p. 500.
Le chancelier, s'adressant, comme le monarque, aux prélats, les entretint d'abord de la nécessité des réformes>à apporter dans les affaires religieuses. « Et d'autant, ajouta-t-il, que la diversité )) des opinions estoit le principal fondement des troubles et sé- ■)) ditions, le roy avoit accordé un sauf-conduit aux ministres de » ladite secte, espérant qu'une conférence avecques eux amiable )) et gracieuse pourroit grandement profictcr. Et pour ceste cause, -» il prioit toute la compagnie de les recevoir comme le père fait )) ses enflins, et prendre la peine de les endoctriner et instruire. » Et s'il advenoit le contraire de ce qu'il avoit espéré, et qu'il )) n'y eûst moyen de les réduire, ny de se réunir, pour le moins y> ne pourroit-on dire cy-après, comme l'on a faict par le passé, )) qu'ils ayent esté condamnés sans les ouyr. Et de ceste dispute 3) bien et fidèlement recueillie d'une part et d'autre, la faisant )) publier par tout le royaume telle qu'elle auroit esté faicte, le )) peuple pourroit comprendre qu'avec bonnes, justes et cer- )) taines raisons, et non par force ny par autorité, ceste doctrine » auroit esté réprouvée et condamnée. Promettoit Sa Majesté )) que, comme ses prédécesseurs rois l'avoyent esté, aussy seroit- ■)■) il en tout et partout protecteur et défenseur de son Église. »
Voilà en substance, au dire des historiens (1), ce que portait la harangue de l'IIospital; mais le texte même de cette harangue nous apprend quelque chose de plus. Le 'chancelier y annonce aux prélats (2) « qu'ilz sont là assemblez afin de procéder à la réformation des mœurz et de la doctrine;... qu'il ne convient attendre le concile général et universel qui se pourra faire, mais non sitôt que les affaires (de France) le requièrent;... qu'ilz ne doibvent doubter d'aussy bien faire, et possible mieulx en ce concile national, qu'au général;... qu'il n'est besoing aussy de plusieurs livres, ains de bien entendre la parole de
(1) Bèze, Hist. eccL, t. I, p. .501, 502. — De Laplace, Comment., liv. VI.
(2) Œuvres compl. de Michel de l'Hospital, t. I, p. i85 à 489.
Dieu et se conformer à icelle le plus que l'on pourra. Oultre plus, qu'ilz ne doibvent estimer ennemys ceulx qu'on dict de la nouvelle religion, qui sont chrestiens comme eulx, et baptisez, et ne les condamner par préjudices, mais les appeler, chercher et rechercher, ne leur fermer la porte, ains les recevoir en toute doulceur, et leurs enfans, sans user contre eulx d'aigreur et d'opiniastreté. ■» Le chancelier termine par l'admonestation suivante : « Que les prélatz poisent bien de quelle importance est de les laisser juges en leur cause., et pourtant essayent de se monstrer sans répréhension. S'ilz jugent bien et sans affection, ce qu'ilz discerneront sera gardé; mais s'il y a de l'avarice ou ambition, ou faulte de craincte de Dieu, rien ne s'en tiendra. Finalement, ilz doibvent bien remercier Dieu du loisir qu'il leur donne de se recongnoistre, et qu'en faisant aultrement, s'assurent qu'il y mettra la main, et eulx mesmes, les premiers, sentiront son jugement avecques infinis maulx et calamitez. »
On le voit, dans la pensée du gouvernement, le colloque avait bien le caractère de concile national; la situation des ministres était bien celle d'accusés devant leurs juges; étranges juges, au demeurant, que ceux auxquels il fallait, de prime abord, montrer d'une main ferme et presque menaçante le chemin du devoir !
Dès lors, que devenait la promesse verbalement faite, le 8 septembre, par la reine mère aux ministres (1), qu'il leur serait donné acte, quand besoin serait, de leur demande tendant à obtenir que les prélats ne fussent pas leurs juges, et que la parole de Dieu seule servît, en tous points indistinctement, à résoudre les questions qui seraient discutées dans la conférence?
Théodore de Bèze, que ses collègues avaient chargé de prendre en leur nom la parole, était trop judicieux pour rappeler en public à la reine mère sa promesse, pour mettre en relief la contradiction que lui infligeait le gouvernement dont le chancelier
(1) Bèze, Hist. eccL, t. I, p. 499.
s'était constitué l'interprète, et surtout pour récuser du'ectement les prélats comme juges. Unissant au tact de l'homme politique et de l'orateur la fidélité du chrétien, il affirma de suite sous quels auspices lui et ses frères en la foi entendaient ouvrir la conférence, en adressant au roi ces simples paroles (1) : « Sire, puisque j) l'issue de toutes entreprises et grandes et petites dépend de l'as- » sistance et faveur de nostre Dieu, et principalement quand il est y> question de ce qui appartient à son service, et qui surmonte » la capacité de nos cntendemens, nous espérons que Votre Ma- » jesté ne trouvera mauvais ni estrange si nous commençons par )) rinvocation du nom d'iceluy. » S'agenoui liant aussitôt avec les autres ministres, Bèze prononça une admirable prière, qui étonna une partie de ses auditeurs et émut l'autre. Nous en détachons ce seul passage, destiné à prouver qu'il s'agissait pour lui et ses collègues, non d'une justification à présenter, mais d'une mission à accomplir dans le colloque : « Qu'il te plaise, ô Dieu, que nous )) puissions et de cœur et de bouche mettre en avant chose qui y> puisse servir à l'honneur et gloire de ton saint nom, à la pros- )) périté et grandeur de notre roy et de tous ceux qui lui apy> partiennent, avec le repos et consolation de toute la chrétienté )) et nommément de ce royaume. »
Se relevant après cette prière, qui à elle seule déjà était un éclatant témoignage rendu à la vérité chrétienne, Bèze parla au roi du respect et de l'attachement que lui avaient voués ses sujets protestants, réfuta les calomnies dirigées contre eux, insista sur la pureté de leurs sentiments et de leurs actes, sur leur amour de l'ordre et de la paix; puis, avec une rare* noblesse de langage, il fit sentir aux prélats qu'il voyait en eux, non des juges, mais des émules dans une commune recherche de la vérité, et que le colloque devait être pour eux ce qu'il était pour lui et ses collègues, savoir une pure conférence sur les matières
(i) Bèze, Hist. eccl, t. I, p. 502, 503.
eligieuses. « Nous présumons, leur dit-il (1), selon la règle de charité, que vous, messieurs, avec lesquels nous avons à conférer, vous efîorcerés plustost avec nous, selon noslrc petite mesure, à esclaircir la vérité qu'à l'obscurcir davantage, à enseigner qu'à débattre, à peser les raisons qu'à les contredire, bref à plustost empêcher que le mal ne passe plus outre, qu'à le rendre du tout incurable et mortel. Telle est l'opinion que nous avons conçue de vous, messieurs : vous priant, au nom de ce grand Dieu qui nous a icy assemblés, et qui sera juge de nos pensées et de nos paroles, que nonobstant toutes choses dites, escrites ou faites par l'espace de quarante ans ou environ, vous vous despouilliés avec nous de toutes les passions et préjudices qui pourroient empescher le fruit d'une si sainte et louable entreprise, et espériés de nous, s'il vous plaist, ce que moyennant la grâce de Dieu vous y trouvères, c'est à savoir un esprit traitable et prest à recevoir tout ce qui sera prouvé par la pure parole de Dieu. — Ne pensés que nous soyons venus pour maintenir aucune erreur, mais pour descouvrir et amender tout ce qui se trouvera de définit, ou de nostre costé ou du vostre. N'estimez que nous soyons tant outrecuidés, que nous prétendions de ruiner ce que nous savons estre éternel, c'est à savoir l'Eglise de notre Dieu. Ne cuidés que nous cherchions les moyens de vous rendre pareils à nous en nostre pauvre et vile condition, en laquelle toutesfois, la grâce à Dieu, nous trouvons un singulier contentement; notre désir est que les ruines de Jérusalem soient réparées; que ce temple spirituel soit relevé; que ceste maison de Dieu, qui est bastie de pierres vifves, soit remise en son entier ; que ces troupeaux tant espars et dissipés par une juste vengeance de Dieu et nonchallance des hommes, soient ralliés et recueillis en la bergerie de ce souverain et unique pasteur. — Voilà nostre dessein :
(1) Bèze, Eist. eccl., t. I, p. 506, 507.
)) voilà tout nostre désir et intention, messieurs; et si vous ne y> l'avés cm jusqu'icy, nous espérons que vous le croirés quand )) nous aurons en toute patience et mansuétude conféré ce que » Dieu nous aura donné. Et pleust à nostre Dieu que, sans pasy> ser plus outre, au lieu d'arguments contraires, nous puissions )) tous d'une voix chanter un cantique au Seigneur, et tendre » les mains les uns aux autres, comme quelquesfois est advenu » entre les armées et batailles toutes rangées des mescréans y> mesmes et infidèles ! )>
Ayant ainsi restitué au colloque son véritable caractère et déterminé la nature des rapports qu'il établissait entre les prélats et les ministres, Bèze présenta un large et Inmineux exposé de la croyance des Eglises réformées de France, en s'appuyant sur la confession de foi de 1559, dont il développa disertement les articles. Il remit ensuite au roi le texte de cette mémorable confession, en énonçant (i) que « sur elle se faisait la présente conférence )).
Voilà bien le terrain de la discussion nettement défini|! Serrés ainsi de près, et instantanément dépouillés, par la force des choses, de l'exorbitante prérogative de juges, qu'ils pardonnaient à peine au chancelier de leur avoir concédée, alors qu'ils se l'étaient arrogée d'eux-mêmes, les prélats, qui ne pouvaient, sans se déconsidérer entièrement, fuir le débat, cherchèrent aussitôt à le déplacer, ou tout au moins à en restreindre la portée. Incapables de fournir une réfutation immédiate, ils eurent recours à une échappatoire en réclamant un ajournement, non sur le ton de la réserve, mais sur celui de l'invective. En effet, à peine Th. de Bèze avait-il fmi de parler, que « le cardinal de Tournon, tout tremblant de courroux, print comme primat et président de l'assemblée, au nom d'icelle, la parole, s'adressant au roy..., le suppliant leur vouloir donner jour pour (répondre);
(1) Rèze, Ilist. eccl, t. I, p. 520.
— ^27 — y adjoiistant que, sans le respect qu'ils avoyent eu à Sa dicte Majesté, ils se fussent levés en oyant les blasphèmes et abominables parolles qui avoient esté proférées, et n'eussent souffert qu'on eust passé oultre. Et que ce qu'ils en avoyent faict avoit esté pour obéir au commandement de Sa dicte Majesté, la priant très-humblement de persévérer dans la foy de ses pères, invoquant la vierge Marie et les benoists saincts et sainctes de paradis qu'ainsi peust-il estre (1). »
A ce moment, Catherine de Médicis crut-elle, au moyen de quelques paroles qu'elle prononça, s'acquitter de la promesse qu'elle avait faite aux ministres, et maintenir implicitement à la réunion le caractère de conférence que Th. de Bèze venait de lui attribuer expressément? C'est ce qu'il est impossible de savoir. Toujours est-il que, blessée au \if par l'emportement et le langage atrabilaire du cardinal de Tournon, elle lui répondit de suite (2) « que l'on n'avoit rien faict en cela que par la délibération du conseil et advis de la cour de parlement de Paris, et que ce n'estoit point innover ou muer, ains pour appajser les troubles procédans de la diversité d'opinions en la religion, et remettre les forvoyés au vray chemin ».
Ainsi se termina la première séance du colloque. Le discours de Bèze avait porté coup et arraché à l'arrogant cardinal de Lorraine cette exclamation qui était à elle seule un éloge (3) : « A la mienne volonté que celuy-là eûst esté muet, ou que nous eussions esté sourds ! » Sans perdre de temps, les prélats, prenant conseil de théologiens et de canonistes, convinrent qu'il ne serait répondu à Bèze que sur deux points, l'Église et la cène. Chargé par eux de parler, le cardinal de Lorraine se réserva de le faire de manière à se dégager, le plus possible, des liens d'une discussion, même circonscrite, en s'elYorçant de mettre les ministres
(1) De Laplace, Coinmeiit., liv. VI. — Bèze, Hist. ceci, t. I, p. 521, 522.
(2) De Laplace, Comment., liv. Yl. — Bèze, Hist. ecel, t. I, p. 522.
(3) De Laplace, Comment., liv. VIT. — Bèze. Hist. eecL, t. 1, p. 525.
aux prises avec d'autres antagonistes que les représentants du •catholicisme. De leur côté, Bèze et ses collègues, dans une nouvelle requête présentée au roi, insistèrent une fois encore pour que les prélats ne s'érigeassent pas vis-à-vis d'eux en juges, et pour que le colloque demeurât à l'état de conférence. La seconde séance fut alors fixée au 16 septembre.
Plusieurs jours avant qu'elle eût lieu, le petit groupe des ministres se trouva sensiblement fortifié par l'arrivée de Pierre Martyr à Saint-Germain.
Les magistrats de Zurich ne s'étaient décidés qu'avec peine à laisser partir pour la France ce grand docteur, qu'ils vénéraient à raison de sa piété, de son immense savoir, et de sa longue expérience des hommes et des choses. Un diplomate sympathique au culte réformé, dont le fils suivait à Zurich même des cours de religion et de littérature, Coignet, chargé d'affaires de France en Suisse, résidant à Soleure, avait, de concert avec sa femme, veillé sur le départ de P. Martyr. Tous deux, pendant quinze jours que dura son voyage, l'entourèrent de délicates ju'évenances et de soins assidus. Le 9 septembre, il atteignit enfin Paris, où l'attendait une cordiale réception dans la splendide demeure d'un haut dignitaire de la cour, protestant zélé. Le lendemain, il se rendit à Saint-Germain, où il se savait impatiemment attendu, et y vit de suite les ministres et les députés des Églises. Aux témoignages de déférence et d'affection qu'il reçut d'eux tous ne tardèrent pas à se joindre ceux d'estime et de bienveillance que s'empressèrent de lui accorder le roi de Navarre, le prince de Gondé, l'amiral, Jeanne d'Albret, Eléonore de Roye et Charlotte de Laval. Ges trois femmes éminentes lui parurent aussi dévouées que leurs maris, si ce n'est plus encore, à la cause de l'Evangile. Telle fut pour lui l'impression du premier moment. Bientôt il put se convaincre que ses appréciations, complètement justes quant à Antoine et à Louis de Bourbon, cessaient de l'être en ce qui concernait l'amiral, dont, la piété
éclairée et active ne le cédait en rien à celle de sa noble compagne.
Le 12, le célèbre Florentin alla saluer la reine mère. Satisfaite avant tout peut-être de rencontrer en lui un compatriote formulant les plus hautes pensées dans l'harmonieux idiome de Fltalie, qu'il maniait avec une supériorité remarquable, elle lui manifesta, dans le cours d'un entretien de plusieurs heures, une confiance à laquelle il répondit par la franche expression de son opinion sur la crise religieuse de l'époque, sur la difficulté d'opérer au sein du clergé une réformation sérieuse, et sur la voie à suivre pour assurer raffermissement de la vraie religion en France. Le roi de Navarre et le chancelier vinrent se mêler à l'entretien. Ils y glissèrent, ainsi que Catherine, au sujet de la confession d'Augsbourg, quelques mots auxquels P. Martyr opposa cette double considération : que l'Écriture sainte suffisait à tout, et que la confession d'Augsbourg n'était point de mise parmi les prélats catholiques, qui l'avaient d'avance frappée de réprobation (1). Après maints propos échangés sur divers sujets, P. Martyr prit congé de Catherine, qui lui exprima le désir de s'entretenir plus d'une fois encore avec lui, mais en secret (2).
Le 16 septembre, peu d'instants avant l'heure à laquelle devait avoir lieu le départ du cortège royal pour Poissy, Catherine apprit que le parti catholique voulait interdire à P. Martyr, à raison de sa qualité d'étranger, l'accès du colloque : elle ordonna aussitôt qu'il y fût reçu. Les ministres, de même que huit jours aupai'avant, partirent de Saint-Germain sous escorte ; P. Martyr les suivit sur une monture docile que Coudé, par ménagement pour son grand âge, avait fait mettre à sa disposition. Le prince
(1) A quelques jours de là, Calvin {Lettres franc., t. II, p. Hl, 2i sept. 1561) écrivait à Coligny : « ...Surtout je vous prie, monseigneur, tenir la main que la ï> confession d'Augsbourg ne viernie en jeu, laquelle ne seroit qu'un flambeau » pour allumer un feu de discordes. »
(i2) Martyr senatui Turicensi, 13 sept. 1561, ap. Baum, app. p., 62.
avait voiiki en outre que son propre secrétaire accompagnât le vénérable vieillard. A peine celui-ci eut-il mis pied à terre, que le duc de Guise, (|ui, cette fois encore, pour maintenir l'ordre, se tenait, avec la force armée, à la porte du colloque, le prit par la main et l'introduisit dans la salle. François de Lorraine pliait alors et se montrait obséquieux, en attendant qu'il jetât le masque à Vassy !
La séance fut, le 16 comme le 9, présidée par le roi. Le cardinal de Lorraine y prit la parole. Désertant le terrain d'une conférence sur le pied de l'égalité entre interlocuteurs, il se posa en prétendu éducateur des ministres, qui, à l'en croire, « avoient montré quelque désir d'apprendre et estre instruicts, rentrans en ceste leur patrie, et en la maison de leurs pères. » Or, en quels termes prit- il à partie, dans cette singulière maison paternelle, les égarés, qui n'y étaient pas venus précisément comme autant d'enfants prodigues de la parabole? Loin de passer en revue et de combattre chacun des articles de la confession de foi de 1559, sur laquelle Bèze avait, à juste titre, demandé que la discussion s'établit, il no parla que de l'Eglise et de la cène, se retrancha dans la thèse de l'immutabilité absolue de la foi catholique, thèse à l'adoption de laquelle il convia pompeusement le roi, sa famille, sa cour (1), et termina son rôle d'éducateur, en jetant à la face des ministres ce/^e âpre apostrophe (2) : « Si vous aimez vostre opinion ainsi seule, devenez par effect solitaires; si de nostre foy et de nos actions vous voulez si peu approcher, soyez aussi de nous plus esloignés, et ne troublez plus les troupeaux desquels vous n'avez nulle charge, ny nulle légitime administration selon l'authorité que nous avons de Dieu. »
(1) Hub. Languetr Epistolar. lib, II, epist. lvi : — Epilogiis autem oralionis Cardin. Lolharing. oslendit eum nugari lanlum et ludere; hortatus est enim regem, niatrom ipsius, et principes regii sanguinis, ut in niajortiin suoruni religione permaiiercnt ncc quicquain in ea mutari paterentur.
(2) De Laplace, Comment., liv. Vil. — Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 551.
Le vieux et intraitable cardinal de Tournon alla plus loin encore; il dit au roi (1) (c que si ceux qui s'estoient séparés et divisés de l'Eglise se vouloient recongnoistre ou soubscrire à ce que le sieur cardinal de Lorraine avoit exposé, ils seroyent recueillis, et plus amplement ouys es autres poincts où ils disoyent aussi vouloir estre instruicts; autrement que toute audience leur devoit estre déniée, et que Sa Majesté les devoit renvoyer et en purger son royaume. De quoy il la supplioit très-humblement au nom de la dicte assemblée des prélats, afin qu'on ne veist n'y eust en ce royaume très-chrestien qu'une foy, une loy, et un roy. »
Th. de Bèze insista avec énergie pour obtenir l'autorisation de répondre sur-le-champ au cardinal de Lorraine; il se prévalait c( du bruit qui se faisoit que les prélats avoyent délibéré de ne traicter plus, ce jour passé, avec lui et ses collègues, que par condamnations et excommunications (2). On lui refusa la parole, et l'on décida que le colloque, réduit désormais, quant au personnel de ses membres, à des proportions exiguës, serait repris à une époque qui serait ultérieurement indiquée, «. mais non plus en public, ains en lieu privé tant seulement ».
Le 24 septembre s'ouvrit à Poissy, dans une pièce du couvent des nonains, en présence de la reine mère, de la reine de Navarre, des princes du sang et des membres du conseil privé, une sorte de conférence à laquelle, du côté des protestants, les ministres seuls purent prendre part. Les délégués des Églises réformées en furent expressément exclus. Le roi n'y parut pas.
Nous dirons plus loin quelques mots de ce qui se passa dans cette réunion. Retraçons d'abord certains faits dont Saint-Germain fut le théâtre dans le cours du mois de septembre.
A l'issue delà séance du 16, dans laquelle les cardinaux de Lorraine et de Tournon s'étaient fait entendre,- P. Martyr, inter-
(1) De Laplace, Comment , liv. VII.
(2) De Laplace, Comment., liv VII
rogé par Coligny, Condé et diverses autres personnes sur ce qu'il pensait de cette séance, s'expliqua en toute liberté et y dévoila les manœuvres du parti catholique. Dans un entretien particulier qu'il eut, le 17, avec Catherine de Médicis, il usa d'une égale liberté de langage. Th. de Bèze, que cette princesse avait aussi appelé près d'elle, se prononça dans le môme sens et avec la môme fermeté que P. Martyr. Catherine parut à tous deux animée de bonnes intentions, et aspirant à l'établissement de la concorde entre catholiques et protestants; mais, habituée à vivre plus encore d'impressions que de discernement, elle ne savait pas toujours aviser, même au plus pressé, en fait de mesures à prendi'e, au jour le jour, dans les circonstances qui s'imposaient à elle. L'amiral, en conseiller fidèle mais parfois peu écouté, ne s'en apercevait que trop. Il éprouvait- à ce sujet des regrets qu'il exprima à P. Martyr dans une visite qu'il lui fit.
P. Martyr habitait, à Saint-Germain, la maison du cardinal de Ghâtillon. Le 19 septembre, il était occupé, dans un cabinet de travail, à écrire aux magistrats de Zurich, lorsqu'on lui annonça l'homme d'élite que, ce même jour, il qualifia, dans sa correspondance, cVAdmirallms, vir intcr cœtcros heroas pietate illustris (i). Coligny lui parla, entre autres choses, des instances réitérées qu'il avait faites près de la reine mère pour que la marche du colloque fût équitablement réglée et affranchie d'entraves. Ni lui ni P. Martyr ne présageaient rien de bon de l'arrivée en France du cardinal de Ferrare, légat du pape, qu'on s'attendait à voir paraître à la cour le jour même. La suite des événements prouva que leurs appréhensions étaient fondées. Le légat, en effet, escorté d'évêques et de jésuites que dirigeait le fougueux Lainez, général de leur ordre, ne s'acquitta que trop ponctuellement (lu mandat que lui avait conféré le saint-siége, de pro-
(1) Peli-us Martyr senatui Turicensi, Ex œcUbus canUnalis Castilionei, ad SancluiH Gei'manum, 19 septembre 1561.
voquer la rupture des conférences de Poissy et de ne reculer devant aucun moyen pour nuire aux protestants.
Les appartements que l'amiral et sa fenuTie, le prince et la princesse de Condé, le roi et la reine de Navarre occupaient au château de Saint-Germain étaient autaiit de centres d'activité religieuse vers lesquels convergeaient tour à tour la noblesse protestante, les ministres et délégués des Églises, et nombre d'autres personnes, de conditions diverses, auxquelles le seul titré de coreligionnaires assurait d'avance, de la part de leurs hôtes, un bienveillant accueil.
Coligny et Charlotte de Laval consacraient sans relâche leur temps et leurs forces à l'accomplissement des devoirs que leui imposaient la pi'ofession de l'Évangile. Non moins infatigable dans le cabinet que sur le champ de bataille, l'amiral entretenait en France et à l'étranger une vaste correspondance dont la meilleure partie était toujours, pour sa belle intelligence et pour son grand cœur, celle qui se rattachait à l'avancement du règne de Dieu sur la terre. De Saint-Germain il adressait aux amis de la cause évangéliquc d'intéressantes communications sur les événements du jour; et bien que dans ses exposés il s'effaçât avec une rare modestie devant tel ou tel de ses compagnons d'œuvre, il recevait parfois, d'hommes qui savaient apprécier ses principes et ses actes, une approbation éclatante et de puissants encouragements.
Écoutons, par exemple, Calvin lui dire, dans une lettre expédiée de Genève à Saint-Germain, le 24 septembre (1) : ce Ce vous est une bonne instruction, monseigneur, quand il n'y a ne fond ne rive en ceux qui sont agitez de la vanité du monde, de ficher tant plus profond vostre anchre au ciel, comnu'. nous en sommes exhortez par l'apostre... Je me tiens assuré que celuy qui vous a si bien disposé à son service et a desployé une
(1) Lettres franc., t. II, p. i21.
telle vertu de son esprit en vous, ne laissera pas son œuvre imparfaite, qu'il ne vous tienne la main jusques en la fin. » Puis, comme Calvin ne séparait pas, dans ses pensées, la femme du mari, il ajoutait, en s'adressant h madame l'amirale (1) : « Je n'ay pas laissé de remercier Dieu de ce qu'il a tellement continué sa grâce en vous, qu'au milieu de beaucoup de tentations et grandes difficultés vous avez constamment persévéré en son service, voire pour estre un exemple et patron à ceux qui estoient trop foibles et timides. »
De même que l'amiral et sa femme, le prince et la princesse de Condé déployaient, au service de la religion réformée, une ardeur qu'un contemporain (2) qualifiait d'incroyable. Mais qu'était intrinsèquement l'ardeur de l'un comparée à celle de l'autre? Peu riche de son propre fonds, en fait de convictions religieuses ; entraîné par un zèle sincère sans doute, mais superficiel et plus impétueux que soutenu, Condé étendait sur les protestants un protectorat dans l'exercice duquel un esprit éclairé et ferme lui venait en aide.
Les opinions qu'il émettait devant eux, les conseils qu'il leur donnait, l'appui qu'il leur accordait, se ressentaient, la plupart du temps, de la douce et pénétrante influence acquise sur lui par l'incomparable compagne que Dieu lui avait donnée, par cette Éléonore de Roye à laquelle protestants (3) et catholiques (4) ont, de son vivant et après sa mort, décerné les plus purs éloges.
(1) Lettres franc., t. II, p. 431.
(2) John Guil. Stuckius ad conr. Hubertuni, 18 sept. 1561, ap. Baum, append.,.
(3) Mém. de Condé, t. II, p. 380. — Régnier de la Planche, Ulst. de l'Eslat de France, édit. de 1576, p. 55, 608, 697. — Epistre d'une damoiselle françoise H une sienne amie, dame estrangère, sur la mort d'excellente et vertueuse dame Léonor de Roye, princesse de Condé. Iii-12, 1564, p. 2.
(4) Le Laboureur, addit. à Castelnau, t. I, p. 382. — Mainibourg, Hist. du calvinisme. 111-4", 1682, p. 121. — Dormay, Hist. de Soissons, t. II, liv. VI, ch. xxxvii, p. 454. — De Thou, Hist. univ., t. III, p. 390, 413. — Désormeaux, Hist. de la maison de Bourbon, t. 111, p 20i.
Elle et lui, durant leur séjour à la cour, lors du colloque de Poissy, rendirent à leurs coreligionnaires de tous rangs d'importants services.
Autour de la princesse et du prince de Condé se groupaient alors, au château, dans le cercle de l'intimité, leur mère et bellemère, Madeleine de Mailly, comtesse de Roye, leur sœur et bellesœur, Charlotte de Roye, comtesse de la Rochefoucauld, leur beau-frère, le comte de la Rochefoucauld, leur neveu et leur nièce, le prince et la princesse de Porcien, qui tous s'associaient avec énergie aux efforts de Louis de Rourbon, et surtout d'Éléonore.
A ne parler que de la comtesse de Roye, comment ne pas évoquer ici le souvenir de sa piété et de ses privilèges de mère chrétienne, quand on y est naturellement convié par Calvin luimême? Le grand réformateur lui écrivait (1), le 24 septembre 1561 : « Madame, j'ay bien occasion de glorifier Dieu de la grande vertu qu'il a mise en vous pour advancer le règne de Nostre-Seigneur Jésus-Christ, en faisant protestation franche et pure de suivre la vérité de l'Evangile en la vie et en la mort, comme c'est toute nostre félicité que d'estre disciples de ce grand maistre et subjects de ce souverain roy qui nous a esté envoyé du ciel pour nous retirer de perdition à l'espérance du salut éternel qu'il nous a acquis... Il y a encores un aultre bénéfice de surcroist, que tant madame la princesse, que madame sa sœur, vos filles, vous tiennent compagnie à tendre et aspirer au droit but de nostre vie, s'adonnant d'un commun accord et se desdiant à l'obéyssance de la pure vérité. « L'histoire autorise certains rapprochements : elle ne dédaignera pas de juxtaposer ici au langage élevé que Calvin tenait, en 1 561 , à la comtesse de Roye, les humbles vers dans lesquels, en cette même année, le médecin de cette femme éminente rendait hommage à sa haute culture intellectuelle et morale en lui dédiant la traduction de sermons
(1) Lettres franc, t. II, p. 434, 435.
prononcés par l'un des plus célèbres compatriotes de P. Martyr (1).
Si, comme il le constate, la comtesse de Roye « ne cessait à lire maint ouvrage plein de bonne pastiire », il en était de même de ses filles et d'une autre jeune femme que nous signalerons, dans un instant, comme tenant, elle aussi, dignement sa place au château de Saint-Germain, à titre de princesse chrétienne.
Telle était également la constante habitude de Taniiral. Sa prédilection pour les saines lectures, et particulièrement pour certains écrits de Calvin, se conciliait, à la cour comme ailleurs, avec ses devoirs d'homme d'État et de chef de famille. Les douces joies du foyer domestique, que la rigueur des circonstances lui permit trop rarement de goûter, surtout dans la dernière partie de son héroïque carrière, ne lui furent pas refusées lors du colloque de Poissy. S'il était, à cette époque, privé de la présence de son frère d'Andelot, de cet autre lui-même, qu'un deuil récent retenait en Bretagne (2), il jouissait du moins de la pré-
(1) « Sermons de B. Occhin (Ochiiio) en fi-ançois, nouvellement mis en lu- » mière à l'honneur de Dieu, profit et utilité de tous fidèles chrétiens désirans » vivre selonlaloy du Seigneur et ses saints commandemens.» — 1 vol.in-i2, 1561.
— Dédicace : « A très-illustre dame, madame Magdalene de Roye, son très- » humble et très-obéissant serviteur M. G., son médecin, désire salut et félicité s éternelle.
» Je n'ay certes de quoy pour vous faire un présent,
» Sinon tant seulement (ô illustre. personne)
» Que ce petit livret, que mon âme vous donne,...
» Qui seulement contient ce que Dieu nous commande,
» Pour obéir toujours en sa juste demande,
» Lequel à vous de soy volontiers s'aproprie,
» Comme à bon droit aussi à vous je le dédie,
» Qui certes ne cessez à lire maint ouvrage
» Quand il vous est offert d'amiable courage,
» Et mesmement s'il est plein de bonne pasture
B Que vostre esprit divin prent j)our sa nourriture.
ï> Or donc(iucs soit reçu d'un bon cœur et loial,
î Pour jamais enrichir vostre sens très-royal. »
(2) Il venait de perdre sa femme, en août 15G1. — Un touchant récit de Ict,
sence à ses côtés de madame l'amirale et de ses enfants, de celle du cardinal de Chàtillon, de la comtesse de Roye,de ses filles, de Condé et de la Rochefoucauld. Profondément attaché à sa sœur, avec laquelle il vivait dans une étroite communauté de pensées et de sentiments, Goligny étendait à ses deux nièces l'affection qu'il avait vouée à leur mère. Charlotte de Laval suivait, à l'égard de toutes trois, son exemple. Aussi, d'incessantes communications avaient-elles lieu au château entre les divers membres, si fortement unis les uns aux autres, d'une famille dont l'amiral était le chef vénéré. Toutes les pensées échangées par ces belles âmes, au sein d'une confiance réciproque, avaient pour but le soulagement des maux qu'endurait la France, l'éloignement des périls qui la menaçaient et le pacifique triomphe de la liberté religieuse. Le meilleur moyen de soutenir celle-ci était d'assurer, autant que possible, le maintien et la h-équence des réunions pour l'exercice du culte. De là l'empressement avec lequel Coligny et Charlotte de Laval, Condé et Éléonore de Roye ouvraient, dans le château de Saint-Germain, l'accès de leurs demeures aux prédicateurs évangéliques, dont la parole attirait un nombreux concours d'auditeurs.
Cet empressement était si bien partagé par Jeanne d'Albret, de qui il nous reste à parler, que son entrée au château de Saint- Germain devint, en quelque sorte, le signal d'un redoublement de pieuse activité (1). L'envieux et ridicule Perrenot de Chantonnay, qui s'imaginait, à la plus grande gloire de fEspagne, rabaisser la jeune reine de Navarre en ne lui concédant d'autre qualification que celle de madame de Vendôme, écrivait fâ), le G septembre 1561 : « Elle est arrivée à la court, vivant à sa façon,
mort de celle-ci se lit dansVHlstoire ecclésiastique de Bretagne, \^arV\n\\ç^e Lenoir, p. 67, 08.
(1) Hub. Langmii Epist. lib. II, 56 : « Causam religionis omnium maxime promovet reginaNavarras, qute recens venit in aulam. Ab ejus adventu facta est magna inclinatio. »
(S) Mém. de Condé, t. II, p. 17.
de laquelle elle ne délibère changer aucune chose » ; singulière façon de vivre, en effet, aux yeux de l'affidé de Philippe II, que celle d'une reine qui, transformant son habitation en une maison de prière, favorisait les prédications quotidiennes, auxquelles assistaient, avec elle, presque tous les jeunes princes et toutes les jeunes princesses, ainsi qu'une foule de nobles personnages; qui passait ses journées, en compagnie de plusieurs d'entre eux, à invoquer le nom de Dieu, à chanter des psaumes, et à combiner les moyens de servir efficacement les grands intérêts de la religion (1); qui, comme épouse, s'efforçait d'affermir par ses judicieux et virils conseils l'esprit chancelant et le cœur léger d'un prince incapable par lui-même de se tenir au niveau de la situation à laquelle, en fille de roi, elle l'avait légalement élevé; qui, comme mère, présidait avec une sollicitude éclairée à l'éducation de ses enfants; qui, comme amie, plaçait ses premières affections dans les familles de Coligny et de Condé; qui, comme souveraine, choisissait pour officiers de sa maison des hommes graves et sûrs, et pour filles d'honneur attachées à sa personne, non des coryphées d'escadron volant, comme une de Rouet ou une de Limeuil, mais des chrétiennes non moins distinguées d'esprit que de cœur, telles, par exemple, qu'une Georgette de Montenay, qui savait si bien, dans l'élan de son amour pour sa royale maîtresse, la venger par ses vers des attaques d'un Chantonnay ou de tous autres détracteurs (2); aux mesquines assertions de l'ambassadeur
(i) Uub.Laiigueti£'p/s^. lib, 56. II. « Apud reginam Navarraî quotidie habentur conciones, ad quas accedunt onines fere juniores principes, masculli et. femellit', et praeterea innumeri ex uobiiitate, qui per totiim diem cum ipsa psalinos caiiunt, orant et tantum curant ea quœ ad reHgionem pertinent. »
(2) Embh'smes chrétiens, par damoisolle Georgette de Montenay. 1 vol. in-l.