‹ Les provinciales de PascalChapitre 13 sur 124 · Les Lettres que j'ai faites jusqu'ici ne sont qu'un jeu · texte numérisé non relu

Les Lettres que j'ai faites jusqu'ici ne sont qu'un jeu

exciter à rire, que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d'imaginations aussi grotesques que les vôtres? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu^on dit que Jésus-Christ a lui-même révélées à des Pères de la Société, que quand on y trouve qu^un prêtre qui a reçu de Vargent pour dire une messe peut^ outre cela, en prendre d'autres personnes, en leur cédant toute la part qu'il a au sacrifice; qu^un religieux n'est pas excommunié pour quitter son habit lorsque c'est pour danser, pour filouter, ou pour aller incognito en des lieux de débauche; et qu'on satisfait au précepte d'ouïr la messe en entendant quatre quaî'ts de messe à la fois de différents prêtres; lors, lui dis-je, qu'on entend ces décisions et autres semblables , il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n'y porte davantage qu'une disproportion surprenante entre ce qu'on attend et ce qu'on voit. Et comment aurait-on pu traiter autrement la plupart de ces matières, puisque ce serait les autoriser que de les traiter sérieusement, selon Tertullien? Quoi ? faut-il employer la force de l'Écriture et de la tradition, pour montrer que c'est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d'épée par derrière et dans une embûche ; et que c'est acheter un bénéfice que de donner de l'argent comme un motif pour se le faire résigner? Il y a donc des matières qu'il faut mépriser, et qui méritent d'être jouées et moquées. Enfin, ce que dit cet ancien auteur, que rien n'est plus dû à la vanité que la risée, et le reste de ces paroles s'applique ici avec tant de justesse et avec une force si convaincante, qu'on ne saurait plus douter qu'on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance. Et je vous dirai aussi, mes Pères , qu'on en peut rire sans blesser la charité, quoique ce soit une des choses que

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VOUS me reprochez encore dans vos écrits. Car la charité oblige quelquefois à rire des erreurs des hommes^ pour les porter eux-mêmes à en rire et à les fuir^ selon cette parole de saint Augustin : Hœc tu misericorditer irride ^ ut eis ridenda ac fugienda commendes. Et la même charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colère, selon cette autre parole de saint Grégoire de Nazianze : L'esprit de charité et de douceur a ses émotions et ses colères. En effet, comme dit saint Augustin, Qui oserait dire que la vérité doit demeurer désarmée contre le mensonge, et qu'il sera permis aux ennemis de la foi d'effrayer les fidèles par des paroles fortes, et de les réjouir par des rencontres d'esprit agréables; mais que les catholiques ne doivent écrire qu'avec une froideur de style qui endorme les lecteurs ?

Ne voit-on pas que, selon cette .conduite, on laisserait introduire dans l'Église les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu'il fût permis de s'en moquer avec mépris, de peur d'être accusé de blesser la bienséance, ni de les confondre avec véhémence, de peur d'être accusé de manquer de charité ?

Quoil mes Pères, il vous sera permis de dire qu'on peut tuer pour éviter un soufflet et une injure^ et il ne sera pas pei*mis d€ réfuter publiquement une erreur publique d'une telle conséquence? Vous aurez la liberté de dire qu'un juge peut en conscience retenir ce qu'il a reçu pour faire une injustice, sans qu'on ait la liberté de vous contredire ? Vous imprimerez, avec privilège et approbation de vos docteurs , qu'on peut être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu, et vous fermerez la bouche à ceux qui défendront la vérité de la foi, en leur disant qu'ils blesseraient la charité de frères en vous attaquant, et la modestie de chrétiens en riant de vos

maximes? Je doute, mes Pères , qu'il y ait des persounes à qui vous ayez pu le faire accroire. Mais néanmoins, s'il s* en trouvait qui en fussent persuadés, et qui crussent que j'aurais blessé la charité que je vous dois en décriant votre morale, je voudrais bien qu'ils examinassent avec attention d'oùnait en eux ce sentiment. Car, encore qu'ils s'imaginent* qu'il part de leur zèle, qui n a pu souffrir sans scandale de voir accuser leur prochain, je les prierais de considérer qu'il n'est pas impossible qu'il vienne d'ailleurs; et qu'il est même assez vraisemblable qu'il vient du déplaisir secret, et souvent caché à nous-mêmes , que le malheureux fond qui est en nous ne manque jamais d'exciter contre ceux qui s'opposent au relâchement des mœurs. Et, pour leur donner une règle qui leur en fasse reconnalti'e le véritable principe, je leur demanderai si, en même temps qu'ils se plaignent de ce qu'on a traité de la sorte des religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des religieux ont traité la vérité de la sorte. Que s'ils sont irrités non seulement contre les Lettres, mais encore plus conlre les maximes qui y sont rapport tées, j'avouerai qu'il se peut faire que leur ressentiment parte de quelque zèle , mais peu éclairé ; et alors les passages qui sont ici suffiront pour les éclaircir. Mais s'ils s'emportejit seulement contre les répréhensions, et non pas contre les choses qu'on a reprises ; en vérité, mes Pères, je ne m'empêcherai jamais de leur dire qu'ils sont grossièrement abusés et que leur zèle est bien aveugle.

Étrange zèle qui s'irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques , et non pas contre ceux qui les commettent ! Quelle nouvelle charité, qui s'offense de voir

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