DES JUGES
VOUS les apprendrai qu'à la charge que vous ne me ferez plus dliistoires.
Voilà tout ce que vous aurez pour aujourd'hui; car il faut plus d'une lettre pour vous mander tout ce que j'appris en une seule conversation. Cependant je suis^ etc.
De la méthode de diriger rintention , selon les Casuistes. — De la permission qu'ils donnent de tuer pour la défense de Thonneur et des biens, et qu'ils étendent jusqu'aux prêtres et aux religieux. — Question curieuse proposée par Garamuel , savoir s'il est permis aux Jésuites de tuer les Jansénistes.
I>e Paris, 06 25 avril 16S6.
Monsieur^
Après avoir apaisé le bon père^ dont, j'avais un peu troublé le discours par lliistoire de Jean d'Alba^ il le reprit sur Fassurance que je lui donnai de ne lui en plus faire de semblables; et il me parla des maximes de ses Casuistes touchant les gentilshommes, à peu près en ces termes :
Vous savez ^ me dit-il ,*que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d'honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paraissent bien contraires à la piété chrétienne; de sorte qu'il faudrait les exclure presque tous de nos confessionnaux^ si nos pères n'eussent un peu relâché de la sévérité de la religion pour s'accommoder à la faiblesse des hommes. Biais comme ils voulaient demeurer attachés à rÉvangile par leur devoir envers Dieu, et aux gens du monde par leur charité pour le prochain, ils ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse, qu'on pût maintenir et réparer son honneur par les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde,
' La révision de cette lettre fut faite par M. Nicole. ( JVot<; de Goujet )
))E LA DIRECTION B'iNTENTIO'n. 113
sans blesser néanmoins sa conscience ^ afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et Fhonneur .
Mais autant que ce dessein était utile ^ autant rèxécution en était pénible ; car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. Elle m'étonne^ lui dis-je assez froidement ^ Elle vous étonne? me dit-il. Je le crois; eUe en étonnerait bien d'autres, Ignorez->vous que d'une part la loi de TÈvangile ordonne « de ne point rendre le mal pour le mal, et d'en « laisser la vehgéaûcê à Dieu? » et que de l'autre les lois du monde défendent de souffrir les iigures sans en tirer raison "soi-même , et souvent par la mort de ses ennemis ? Avez-vous jamais rien vu qui paraisse plus contraire? Et cependant, quand je vous dis que nos pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement que cela vous étonne. le ne m'expliquais pas assez, mon père. Je tien^ drais la chose impossible , si , après ce que j'ai vu de vos pères, je ne savais qu'ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C'est ce qui me fait croire qu'ils en ont bien trouvé quelque moyen, que j'admire sans le connaître, et que je vous prie de me déclarer»
Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser. Sachez donc que ce principe merveil-: leux est notre grande méthode de diriger l'intention, dont l'importance est telle dans notre morale , que j'oserais quasi la comparer à la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu quelques traits en passant, dans de certaines maximes que je vous ai dites^ Car, lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux, n'avez-vous
' Assea froidement manque dans les éd. in-4** et in- 12.
Hh SEPTIEME LETTRE.
pas pris garde que c'était seulement en détournant leur intention du mal dont ib sont les entremetteurs^ pour la porter au gain qui leur en revient? Voilà ce que c'est que diriger l'inimtwn. Et vous avez vu de même que ceux qui donnent de Fargent pour des bénéfices seraient de véritables simoniaques^ sans une pareille diversion. Hais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de rhomidde^ qu'elle justifie en mille rencontres^ afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu'elle est capable de produire. Je vois déjà^^ lui dis-je^ que par 1& tout sera permis^ rien n'en échappera. Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre, répondit le père; corrigez-vous de cela. Car^ pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout^ sachez que , par exemple^ nous ne souffrons jamais d'avoir l'intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher; et que quiconque s'obstine à n'avoir point d'autre fin dans le mal que le mal même ^ , nous rompons avec lui ; cela est diabolique : voilà qui est sans exception d'âge, de sexe, de qualité. Mais quand on n'est pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger Vintention , qui consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis. Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir, nous ne détournions les hommes des choses défendues ;^ais, quand nous ne pouvons pas empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin.
Voilà par où nos pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur.
' Éd. m-4® et in-12 : sVbstine à borner son désir dans le mal pour le mal même.
DE LA' DIBEGTION d'iNTENTION. 115
Car il n'y a qu'à détourner son intention du désir de vengeance^ qui est criminel^ pour la porter au désir de défendre son honneur^ qui est permis selon nos pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les honmies : car ils conteiitent le monde en permettant les actions ^ et ils satisfont à Vtr vangile eti purifiant les intentions. Voilà ce que les anciens n'ont point connu ; voilà ce qu'on doit à nos pères. Le comprenez-vous maintenant? Fort bien^ lui dis-je. Vous accordez aux hommes Feffet extérieur et matériel de l'action ^ y et vous donnez à Dieu ce mouvement intérieur et* spirituel de l'intention ; et par cet équitable jiartage vous alliez les lois humaines avec les divines. Mais 9 mon père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses, et je doute que vos auteurs en disent autant que vous. Vous me faites tort, dit le père; je n'avance rien que je ne prouve, et par tant de passages, que leur nombre, leur autorité et leurs -raisons vous rempUront d'admiration.
Car, pour vous faire voir l'alliance que nos pères ont faite des maximes de l'Évangile avec celles du monde, 'pQT cette direction d'intention, écoutez notre père Reginaldus, in Praxi, t. II, 1. 21, n. 62, p. 260 : « Il est « défendu aux particuliers de se venger ; car saint Paul « dit aux Rom., ch. 12 : Ne rendez à personne le mal « pour le mal; et l'EccL, ch. 28 : Celui qui veut se ven- « ger attirera sur soi la vengeance de Dieu, et ses péchés « ne seront point oubliés. Outre tout ce qui est dit dans « l'Évangile, du pardon des offenses, comme dans les « chapitres 6 et 18 de saint Matthieu. » Certes, mon père, si après cela il dit autre chose que ce qui est dans
' Éd. 10-4** et in-i2 : la substance grossière des choses, ' Intérieur et manque dans les mômes éditions.
rÉcriture^ ce ne sera pas manque de la savoir. Que con^ clutril donc enfin? Le vaici^ dit-il : « De toutes ces choses^ « il parait qu'un homme de guerre peut sur Theure «c même poursuivre celui qui Ta blessé; non pas^ à la « vérité , avec Tintention de rendre le mal pour le mal , c< mais avec celle de conserver son honneur : Non, ut « malum pro malo reddat , sed ut conservet honorem. »
Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d'avoir r intention de rendre le mal pour le mal^ parce que YÉr criture le condanme? Ils ne l'ont jamais souffert. Voyez Lessius, de Just.^ lib. 2^ c. 9^ d. 12 , n. 79 : a Celui qui « a reçu un soufflet ne peut pas avoir Tintention de s'en « venger; mais il peut bien avoir celle d'éviter l'infaa mie^ et pour cela de repousser à l'instant cette injure^ a et même à coups d'épée : etiam cum gladio. » Nous sommes si éloignés de souffrir qu'on ait le dessein de se venger de ses ennemis^, que nos pères ne veulent pas seulement qu'on leur souhaite la mort ppr un mouvement de haine. Voyez notre père Escobar^ tr, 5^ ex. 5^ n. 145 ; a Si votre ennemi est disposé à vous nuire^ vous « ne devez pas souhaiter sa mort par un mouvement de a haine^ mais vous le pouvez bien faire pour éviter votre a dommage. » Car cela est tellement légitime avec cette intention ; que notre grand Hurtado de Hendoza dit « qu'on peut prier Dieu de faire promptement mourir a ceux qui se disposent à nous persécuter^ si on ne le a peut éviter autrement. » C'est au livre de Spe, v. 2, d. 16, sect. 4, § 48.
Mon révérend père, lui dis-je, l'Église a bien oublié de ipettre une oraison à cette intention dans ses prières. On n'y a pas mis, me ditril, tout ce qu'on peut demander à Dieu. Outre que cela ne se pouvait pas; car cette opinion-là est plus nouvelle que le bréviaire : vous n'êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet.
DE l'homicide. tl7
écoutez encore ce passage de notre père Gaspar Hurtado, de Svbj.pecc, disp. 4, diff. 9, cité par Diana p. 5, tr. i3, r. 99. C'est Tun des vingt-quatre pères d'Eteobar. a Un bénéficier peut^ sans aucun péché mortel^ désirer la mort de celui qui a une pension sur son bénMce ; a .et un fils celle de son père y et se réjouir quand elle a arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui a en revient, et non pas par une haine personnelle. » mon père, lui dis-je, voilà un beau fruit de la direction dlntention ! Je vois bien qu'elle est de grande étendue. Mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution sera encore difficile, quoique fort nécessaire pour les gentilshommes. Proposez-les pour voir, dit le père. Montre&anoi, lui dis-je, avec toute cette direction dlntention, qu'il soit permis de se battre en duel. Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, vous y satisfera sur rbeure dans ce passage que Diana rapporte, p. 5. « tr. 1 4, r. 99 : Si un gentilhomme qui est appelé en duel « est connu pour n'èh*e pas dévot, et que les péchés qu'on « lui voit commettre à toute heure sans scrupule fassent « aisément juger que, s'il refuse le duel, ce n'est pas « par la crainte de Dieu, mais par timidité, et qu'ainsi ce on dise de lui que c'est une poule, et non pas un homme, « gallina, et nonvir, il peut, pour conserver son honneur, <x se trouver au lieu assigné, non pas véritablement cr avec l'intentioQ expresse de se battre en duel, mais (i seulement avec eelle de se défendre , si celui qui l'a a appelé l'y vient attaquer injustement. Et son action « sera tout indifférente d'elle-même; car quel mal y aa t-il d'aller dans un champ, de s'y promener en atten^ « dant un homme, et de se défendre si on l'y vient atr « taquer? Et ainsi il ne pèche en aucune manière, puisce que ce n'est point du tout accepter un duel , ayant c< l'intention dirigée à d'autres circonstances. Car Tac-
« ceptatioQ du duel consiste en Tintention expresse de « se battre, laquelle celui^^i n'a pas. »
Vous ne m'avez pas tenu parole, mon père. Ce n'est pas là proprement permettre le duel; au contraire, il le ' croit tellement défendu, que, pour |e rendre permis, il évite de dire que c'en soit un ^ Ho ! ho ! dit le père, vous commencez à pénétrer; j'en suis ravi. Je pourrais dire néanmoins qu'il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Hais, puisqu'il faut vous répondre juste, notre père Layman le fera pour moi, en permettant le duel en mots propres, pourvu qu'on di* rige son intention à l'accepter seulement pour conserver son honneur ou sa fortune. C'est au L 3, tr. 3, p. 3, c. 3, n. 2 et 3 : « Si un soldat à l'armée, ou un gentila homme à la cour , se trouve en état de perdre . son (( honneur ou sa fortune s'il n'accepte un duel, je ne a vois pas que l'on puisse condamner celui qui le re^ « çoit pour se défendre. » Petrus Hurtado dit la même chose , au rapport de notre célèbre Escobar, au tr. 1 , ex. 7, n. 96; etaun. 98 il ajoute ces paroles de Hurtado : a Qu'on peut se battre en duel pour défendre même son « bien, s'il n'y a que ce moyen de le conserver; parce <x que chacun a le droit de défendre son bien, et même (( par la mort de ses ennemis. » J'admirai, sur ces pas^ sages, de voir que la piété du roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses États, et que la piété des Jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l'autoriser dans l'Église. Hais le bon père était si en train, qu'on lui eût fait tort de l'arrêter; de sorte qu'il poursuivit ainsi : Infin, dit-il, Sanchez (voyez un peu quelles gens je votis cite!) passe outre'; car il permet
< Éd. in-4*' et in-i2 : au contraire, il évite de dire que c'en soit un, pour rendre la chose permise , tant il la croit défendue. ' Éd. m-4*» et in-12 : fait plus.