‹ Les provinciales, ou, Les lettres écritesChapitre 20 sur 99 · PERMIS DE TUER EN CACHETTE · texte numérisé non relu

PERMIS DE TUER EN CACHETTE

non-seulement de recevoir^ mais encore d'offrir le duel^ en dirigeant bien son intention. Et notre Escobar le suit en cela au môme lieu , n. 97. Mon père^ lui difihje^ je le quitte^ si cela est; mais je ne croirai jamais qu'il Tait écrite si je ne le vois. Lisez-le donc vous-même^ me dit^ il. Et je lus^ en effets ces mots dans la Théologie morale de Sanchez^ liv. % c. 39^ n. 7 : a II est bien raisonnable « de dire qu'un homme peut se battre en duel pour « sauver sa vie^ son honneur ou son bien en une quan- « tité considérable^ lorsqu'il est constant qu'on les lui et veut ravir injustement par des procès et des chicane- « ries, et qu'il n'y a que ce seul moyen de les conserver. <x Et Navarrus dit fort bien qu'en cette occasion il est « permis d'accepter et d'offrir le duel : Lieeî aeeepîare « et offerre duellum. Et aussi qu'on peut tuer en caa chette son ennemL Et méme^ en ces rencontres4à^ on « ne doit point user de la voie du duel^ si on peut tuer a en cachette son homme^ et sortir par là d'affaire : car « par ce moyen on évitera tout ensemble > et d'exposer « sa vie dans un combat^ et de participer au péché que a notre ennemi commettrait par im dueL »

Voilà, mon père, lui dis-je, un pieux guet-apens : mais, quoique pieux, il demeure toujours gueiapens, puisqu'il est permis de tuer son ennemi en trahison. Vous ai-je dit, répliqua le père, qu'on peut tuer en tra-^ bison? Dieu m'en garde ! Je vous dis qu'on peut tuer en cachette , et de là vous concluez qu'on peut tuer en trahison , comme si c'était la même chose. Apprenez d'Escobar , tr. 6, ex. <^, n. 36, ce que c'est que tuer en trahison, et puis vous parlerez, a On appelle tuer en trahison, « quand on tue celui qui ne s'en défie en aucune ma- Cl nière. Et c'est pourquoi celui qui tue son ennemi n'est « pas dit le tuer en trahison, quoique ce soit par der- « rière ou dans une embûche : Licet per insidias aut a

c< îergo percuUal. » Et au même traité, n. 56 : a Celui « qui tue son ennemi avec lequel il s'était réconcilié, sous « promesse de ne plus attenter à sa vie, n'est pas abso- « lument dit le tuer en trahison, à moins qu'il n'y eût a autre eux une amitié bien étroite : arcUor amicitia. »

Vous voyez par là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient , et cependant vous parlez comme un docteur. J'avoue, lui dis<je, que cela m'est nouveau; et j'apprends de cette définition qu'on n'a peut-être jamais tué personne en trahison , car on ne s'avise guère d'assassiner que ses ennemis. Hais, quoi qu'il en soit, on peut donc, selon Sanchez, tuer hardiment, je ne dis plus en' trahison, mais seulement par derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qiii nous poursuit en justice? Oui, dit le père^ mais en dirigeant bien l'intention : vous oubliez toujours le principal» Et c'est ce que Molina soutient aussi, t. k , tr. 3, disp. 12. Et même y selon notre docte Reginaldus, t. H, lib. 21, c, 5, n. 57 : a On peut tuer aussi les faux « témoins qu'il suscite contre nous. » Et enfin, selon nos grands et célèbres pères Tannerus et Emmanuel Sa, on peut de même tuer et les faux témoins et le juge, s'il est de leur intelligence. Voici ses mots, t. 3, disp. 4, q. 8, n. 83 : a Sotus, dii-il, et Lessius disent qu'il n'est (( pas permis de tuer les faux témoins et le juge qui a conspirent à faire mourir un innocent; mais Emma- « nuel Sa et d'autres auteurs ont raison d'improuver ce a sentiment-là, au moins pour ce qui touche la consc( cience. o Et il confirme encore, au même lieu, qu'on peut tuer et témoins et juge.

Mon père , lui di&-je , j'entends maintenant assez bien votre principe de la direction d'intention; mais j'en veux bien entendre aussi les conséquences, et tous les c$is où cette méthode donne le pouvoir de tuer. Repre-

PERMIS DE TUER POUR UN SOUFFLET» 12t

nons donc ceux que vous m'avez dits^ de peur de méprise; car l'équivoque serait ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propos^ et sur bonne opinion probable. Vous m'avez donc assuré qu'en dirigeant bien son intention^ on peut^ selon vos pères ^ pour conserver son honneur et môme son bien, accepter un duel, l'offrir quelquefois, tuer en cachette un faux accusateur, et ses témoins avec lui, et encore le juge corrompu qui les favorise; et vous m'avez dit aussi que celui qui a reçu un soufflet peut, sans se venger, le réparer à coups d'épée. Mais, mon père, vous ne m'avez pas dit avec quelle mesure. On ne s'y peut guère tromper, dit le père; car on peut aller jusqu'à le tuer. C'est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez, liv. 14, c. 10, n. 3, et d'autres de nos pères rapportés par Escobar^ tr. 1, ex. 7, n. 48, en ces mots : a On peut tuer celui qui a <« donné un soufflet, qumqu'il s'enfuie, pourvu qu'on « évite de le faire par haine ou par vengeance, et que « par là on ne donne pas lieu à des meurtres excessifs « et nuisibles à TÉtat. Et la raison en est qu'on peut « ainsi courir après son honneur, comme après du bien a dérobé : car encore que votre honneur ne soit pas « entre les mains de votre ennemi, comme seraient des a bardes qu'il vous aurait volées, on peut néanmoins « le recouvrer en la même manière, en donnant des « marques de grandeur et d'autorité, et s'acquérant par « là l'estime des hommes. Et en effet n'est-il pas vèc( ritable que celui qui a reçu un soufflet est réputé sans « honneur, jusqu'à ce qu'il ait tué son ennemi? » Cela me parut si horrible, que j'eus peine à me retenir; mais, pour savoir le reste, je le laissai continuer ainsi : Et même, dit-il, on peut, pour prévenir un soufflet, tuer celui qui le veut donner , s'il n'y a que ce moyen de l'éviter. Cela est commun dans nos pères. Par exemple.

Azor^ In$t. mor., part. 3, lib. 2^ cap. 1,, p. 127 (c'est encore l'un des vingtrquatre vieillards ) : < Est-il permis « à un homme d'honneur de tuer celui qui lui veut don- <x ner un soufflet ou un coup de bâton? Les uns disent a que non y et leur raison est que la vie du prochain est « plus précieuse que notre honneur : outre qu'il y a de la cruauté à tuer un homme pour éviter seulement un « soufflet. Hais les autres disent que cela est permis; et « certainement je le trouve probable^ quand on ne peut « l'éviter autrement; car sans cela Fhonneur des innoa cents serait sans cesse exposé à la malice des insoa lents. » Notre grand Filiutius, de mème^ t. 2, tr. 29, c. 3 ^ n. 50; et le père Héreau^ dans ses écrits de l'Homicide; Hurtado deMendoza, in2.2.^disp. 170, sect. 16, § 137; et Bécan, Som., part. 3, tr. 2, c. Ci, de homicid. , q. 8 ; et nos pères Flahaut et Le Court, dans leurs écrits que l'université, dans S8 troisième requête, a rapportés tout au long pour les décrier, mais elle n'y a pas réussi, et Escobar, au même lieu, n. kS, disent tous les mêmes choses. Enfin cela est si généralement soutenu, que^Lessius le décide comme une chose qui n'est contestée d'aucun Casuiste, 1. 2, c. 9, d. 12, n. 77. Car il en apporte un grand nombre qui sont de cette opinion , et aucun qui soit contraire ; et même il allègue n. 78, Pierre Navarre, qui, parlant généralement des affronts, dont il n'y en a point de plus sensible qu'un soufflet, déclare que, selon le consentement de tous les Casuistes, ex smimtia omnium, licei contumeliosum occiderty qwmdo aliter ea injuria arceri nequit^. En voulezvous davantage?

'Éd.inVetm-12 : « Enfin» cela est si généralement soutenu, que Lessius, 1. 2, c. 9, d. 12, n. 77, en parle comme d'une chose autorisée par le consentement universel de tous les Casuistes. Il est permit ^ dit-il , selon le consentement de tous les Casuistes, ex sententiaymnium» de ttîer

PERMIS DE TUSa POUR DES CALOMNIES. 123

Je l^en remerciai^ car je n'en avais que trop entendu. Mais^ pour voir jusqu'où irait une si damnable doctrine^ je lui dis : Hais^ mon père> ne sera-tr-il point permis de tuer pour un peu moins? Ne saurait-on diriger son intention en sorte qu'on- puisse tuer pour un démenti? Oui^ dit le père; et^ selon notre père Baldelle^ I. 3^ dub. 2&^ n. 2k, rapporté par Escobar au même lieu^ n. 49^ « il est permis de tuer celui qui vous dit : Vous « avez menti ^ si on ne peut le réprimer autrement. » Et on peut tuer de la même sorte pour des médisances^ sdon nos pères; car Lessius^ que le père Héreau , entre autres^ suit mot à mot^ dit^ au lieu déjà cité : t Si (( vous tâchez de ruiner ma réputation par des calomnies <K devant des personnes d'honneur^ et que je ne puisse a Téviter autrement qu'en vous tuant^ le puis-je faire? « Oui^ selon des auteurs modernes ^ et même encore a que le crime que vous publiez soit véritable , si tou- « tefois il est secret^ en sorte que vous ne puissiez le dé* « couvrir selon les voies de la justice; et en voici la a preuve. Si vous me voulez ravir l'honneur en me donce nant un soufflet^ je puis l'empêcher par la force des a armes : donc la même défense est permise quand vous a me voulez faire la même injure avec la langue. De « plus> on peut empêcher les affronts : donc on peut a empêcher les médisances. Enfin ^ l'honneur est plus a cher que la vie. Or^ on peut tuer pour défendre sa <c vie; donc on peut tuer pour défendre son honneur. »

Voilà des arguments en forme. Ce n'est pas là discourir^ c'est prouver. Et enfin ce grand Lessius montre au même endroit^ n. 78^ qu'on peut tuer mtoie pour un simple geste ^ ou un signe de mépris. « On peut^ dit-il^

celui qui veut donner un soufflet ou un coup de bâton , quand on ne le peut éviter autrement, w

a attaquer et 6ter l'honneur en plusieurs manières^ dans a lesquelles la défense parait bien juste; comme si on a veut donner un coup de bâton ^ ou un soufflet, ou si a on veut nous faire affront par des paroles ou par des a signes : siveper signa. »

mon père! lui dis-je, voilà tout ce qu'on peut souhaiter pour mettre l'honneur àr couvert; mais la vie est bien exposée, si pour desimpies médisances, ou des gestes désobligeants , on peut tuer le monde en conscience. Cela est vrai, me dit-il; mais comme nos pères sont fort circonspects, ils ont trouvé à propos de défendre de mettre cette doctrine en usage en ces petites occasions ^ Car ils disent au moins a qu'à peine doit-on la a pratiquer : praetice vixprobaripotest, » Et ce n'a pas été sans raison; la voici. Je le' sais bien, lui dis-je : c'est parce que la loi de Dieu défend de tuer. Ils ne le prennent pas parla, me dit le père : ils le trouvent permis en conscience, et en ne regardant que la vérité en elle-même. Et pourquoi le défendentrils donc? Écoutez-le, ditril. C'est parce qu'on dépeuplerait un État en moins de rien, si on en tuait tous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus, t. Il, 1. 21, n. 63, p. 261 : «c Encore que cette opinion, qu'on peut tuer pour une « médisance, ne soit pas sans probabilité dans la théoa rie, il faut suivre le contraire dans la pratique; car il « faut toujours éviter le dommage de l'État dans la maa nière de se défendre. Or, il est visible qu'en tuant le « monde de cette sorte, il se ferait un trop grand npm- « bre de meurtres. » Lessius en parle de même au lieu déjà cité : a II faut prendre garde que l'usage de cette « maxime ne soit nuisible à l'État; car alors il ne faut

' Éd. in-4® et in- 12 : en ({€ certaines occasions , comme pour les simples médisances.

' Éd. in-4'» et in-12 :je la sais bien.

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