PAR UN DE SES AMIS
S^ le sïyet des disputes présentes de la Sorbonne H.
De Palis , Qe 2S janvier 4656.
Monsieur,
Nous étions bien abasés. Je ne* suis détrosapé que* d'hier. Jttaque4à j'ai pensé que le sujet des disputes 4eS(Mfbonne était bien important^ et d'une extrême cou^ séquence pour la religiosi. Tant d'assemUées d'une Compagnie aussi célèbre qu'est ia Faculté de théologie de Paris ^ et où il s'est passé ta»t de choses si extraeiv 4indtres et si hors d'exempie^ en font concevoir une si liafttto idée, qu'on ne peut croire qu'il n'y en ait «m sujet bien ^extraordinaire. Cependant vous serez bien:surpris, ijuand vous apprendrez par ce récit à quoi se termine un si grand édat; et c'est ce que je vow dirai en peu de mots^ après m'en être parfaitement instruit.
On examine deux questions : i'une de fait^ Tautre de droit.
' Ce titre et ceux des lettres qui suivent sont conformes à Tédition de 1659, la diemière que Pascal ait revue. Dans cette édition, la première lettre ^ulement a un sommaire. Nous avons cru devoir conserver aux autres lettres les soimiiaires qu'on trouve dans les «éditions modernes ( Lef.... ) •— Quel était Tami auquel les lettres étaient «dressées? Était-il fictif ou réel ? Les uns nomment Perier, beau-frère de Pascal ; les autres , Leroy, ablié de Hautefontaine , correspondant d'Arnauld, Nicole, etc., qu'il reçut souvent dans son abbaye. ( M. l'abbé MayntLrd. )
2^ pkëmièr£ lettre.
Celle de faii consiste à savoir si M. Arnauld est téméraire pour avoir dit dans sa Seconde Lettre : « Qu'il a a lu exactement le livre de Jansénius^ et qu'il n'y a u point trouvé les propositions ccodamnées par le feu « pape ; et néanmoins^ que comme il condamne ces pro- «( positions en quelque lieu qu'elles se rencontrent^ il les (< condamne dans Jansénius^ si elles y sont. »
La question sur cela * est de savoir s'il a pu ^ sans témérité^ témoigner par là qu'il doute que ces propositions soient de Jansénius, après que MM. les évèques ont déclaré qu'elles y sont *.
On propose Faffaire en Sorbonne. Soixante et onze docteurs entreprennent sa défense^ et soutiennent qu'il n'a pu répondre autre diose à ceux qui par tant d^éerits lui demandaient s'il tenait que ces propositions fknsent dans ce livre ^ sinon qu'il ne les y a paa vues^ et que néanmoins il les y condamne^ si elles y sont.
Quelques-uns même passant plus avant ont déclaré que^ quelque recherche qu'ils en aient faite^ ils ne les y ont jamais trouvées ^ et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires. Ils ont demandé^ ensuite avec instance que^ s'il y avait quelque docteur qui les y eût vues, il voulût les montrer; que c'était une chose si far cile^ qu'elle ne pouvait être refi:fôé6, puisque e'^ait un moyen sûr de les réduire tous , et M. Arnauld même : mais on le leur a toujours refusé. Voilà ce qui s'est passé ^ de ce cûté-là.
^ Edit. in-4* : La question est de savoir.
' Qw^elles y sont, est la leçon des éditions originales; qji'eUes sont de lui est celle des éditions modernes ; et en effet on devrait lire : qu'elles sont de lui.
* Éd. in-4** : Et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires , en demandant...
4 Éd. in'4** : se passa.
DU POUyOlH PROCHAIN. 25
De Taatre^ se sont trouvés quatce-vingts docteurs séculiers^ et quelque quarante religieux' mendiants^ qui ont condamné la proposition de M. Arnauld^ sans vouloir examiner si ce qnll avait dit était vrai ou faux; et ayant même déclaré qu'il ne s'agissait pas de la vérité, mais seulement delà témérité de sa proposition.
Il s'en est de plus trouvé ' quinze qui n'ont point été pour la censure, et qu'on appelle indifférents.
Voilà comment s'eist terminée la question de fait, dont je ne me mets guère en peine : car, que M. Amauld soit téméraire ou non, ma conscience n'y est pas intéressée. Et si la curioiâté me prenait desavoir si ces propositions sont dans Jans^us, son livre n'est pas si rare, ni si gros, que je ne le pusse lire tout entier pour m'en éclaircir ^ sans en consulter la Sorbonne.
Hais, si je ne craignais aussi d'être téméraire, je crois que. je suivrais Tavis de là plupart des gens que je vois, qui, ayant cru jusqu'ici, sur la foi publique^ que ces propositions sont dans Jansénius, commencent à se défier du contraire, par le refus bizarre qu'on fait de les montrer, qui est tel, que je. n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y avoir vues. De sorte que je crains que cette censure ne fasse plus de mal que de bien, et qu'elle ne donne à ceux qui en sauront Thistoire une impression tout opposée à la conclusion. Car en vérité le monde devient méfiant, et ne croit les choses que quand il les voit. Hais, comme j'ai déjà dit, ce point-là est peu important, puisqu'il ne s'y agit point de la foi.
• Pour la question de droit, elle semble bien plus considérable, en ce qu'elle touche la foi. Aussi j'ai pris un soin particulier de m'en informer. Hais vous serez bien
" Éd. iii-4" etiii-i2 : de l'autre port.
' Ëd. inré^" : moines.
^ Éd. in-4** : trouvé de plus.
â(> PaEMlÈRE LE.Tt«E.
isatisfait de voir cfiie c'est une diase aiussi peu importante que la ^^inière.
U t^agit d^xanainco* oe q^ie M. Amaald a dit dans la même Lettre : « Que la giAce^ isaus kqttelie on ne peut « rien^ a »ianq[ué à samt Fiente dans «a dMite. » Sur quoi nous pensions, toub et moi, qu'il était question d'examiné les plus gmnds principes de la grâce, comme si elle n'est pas donnée à tous les hommes, ou bien si elle est efficace; mais nous élions bien trompés. Je suis devenu gi<and théologien en peu de temps, «t vous en allez voir des marques.
Pour savoir la chose au vrai, je vis M. N. , docteur de Navarre, qui demeure près de chez moi, qui est, comme vous le savez, des pl«is zélés contre les Jansénistes; et comme ma curiosité me r^idait presque aus ardent que lui, je lui demandai d'abord * s'ils ne décideraient pas formellement a que la grâce est donnée à « tous , » afin qu'on n'agitât plus ce doute . Mais il me rebuta rudement, et me dit que ce n'était pas là le point; qu'il y en avait de ceux de son côté qui tenaient que la grâce n'est pas donnée à tous; que les examinateurs mêmes avaient dit en pleine Sorbonne que cette opinion * esi problématique y et qu'il était lui'-mème da»s oe sentiment; cp qu'il me confirma par ce passage, qu'il dit être célèl^re, de saint Augustin ï ^ Nous savK>ns que la « grâce n'*est pas donnée à tons les hommes. »
Je lui fis excuse d'avoir mal pris son sentiment, et le priai de me dire s'ils ne condamneraient donc pas au moins cette autre opinion des Jansénistes qui fiât tatit de bruit, « que la grâce est efficace, et qu'elle dèter- « mine notre volonté à faire le bien. » Mais je ne fus pas plus heureux en cette seconde question. Vous n'y
^ f)'abord manque dans les éd. in-4*' et in 12.
DÇ POUVOIR PROCHAIN. 27
e&tendea tkau, me diiril; œ n'est pas là une kérésie; c'est une opinion orthodoxe : touâ les Thomistes la tiennent; et moi-^SiéiBe je l'ai soutenue dims ma Soribonique.
Je n'osai plus lui proposer mes doutes; et je ne savais plus où était la difficulté^ quand, pour m'en éclaircir, je le suppliai de me dire en quoi eonsistait donc l'hérésie de la proposition de II. Amauld. C'est ^ me ditril, en ce qu'il ne reconnaît pas que les judtes aient le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu en la manière que nous l'entendons.
Je le quittai après cette instruction ; et , bien glorieux de savoir le noeud de l'affaire^ je fus trouverM^ N. ^ qiû se p<H*te de mieux en mieux, et qui eut assez de santé pour me conduire chez son beau-£rère^ qui est janséniste s'il y en eut jamais^ et pourtant fort bon hoouzie. Pour en être mieux reçu, je fei^is d'être fort des siens, et lui dis : Serait-il bien possible que la Sorbonne in-troduisit dans l'Église cette erreur^ « que tous les jusci tes ont toi^Jours le pouvoir d'accomplir les comman- « déments ? y> Comment parle2>-voits? médit mon docteur ; nqypelez-vous erreur un sentiment si catholique , «t que les seuls Luthériens et Calvinistes combattent? Eh quoi ! lui dis-je, n'estrce pas votre opinion? Non, me ditril; nous l'anathématisons comme hérétique et impie. Surpris de cette réponse, je coimus bien que j'avais ti^op ledt le janséniste, eomme j'avais l'autre fois été trop molinicAe. Mais, ne pouvant m'assurer de sar^[>onse, je te priai de me du*e confidemment s'il tenait a que les « justes eussent toiigours un pouvoir véritable d'obser- « ver les préceptes? » Mon homme s'échauffa là-dei^us, mais d'un sèle dévot, et dit qu'il ne déguis^^it jamais ses^sentiments pour quoi que ce fût ; que c'était sa créance; et que lui et tous les siens la défendraient
jusqu^à la mort^ comme étant la pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin leur maître.
il m'en parla si sérieusement^ (jue je n'en pus douter. Et sur cette assurance je retournai chez mon premier docteur^ et lui dis^ bien satisfait^ que j'étais certain que la paix serait bientôt «n Sorbonne : que les Jansénistes étaient d'accord du pouvoir qu'ont les jusr tes d'accomplir les préceptes; que j'en étais garant, et que je le leur ferais signer de leur sang. Tout beau! me dit-il; il faut être théologien pour en voir le fin. La différence qui est entre nous est si subtile, qu'à peine pouvons-nous la marquer nou&-mèmes; vous auriez trop de difficulté à l'entendre. Contentez-vous donc de savoir que les Jansénistes vous diront bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements : ce n'est pas de quoi nous disputons; mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain. C'est là le point. . .
Ce mot me fut nouveau et inconnu. Jusque-là j'avais entendu les affaires, mais ce terme me jeta dans l'obscurité, et je crois qu'il n'a été inventé que pour brouiller. Je lui en demandai donc l'explication; mais il m'en fit un mystère, et me renvoya sans autre satisfaction, pour demander aux Jansénistes s'ils admettaient ce pouvoir procfcam. Je chargeai ma mémoire de ce terme; car mon intelligence n'y avait aucune part. Et, de peur de l'oublier , je fus promptement retrouver mon Janséniste, à qui je dis, incontinent après les premières civilités : Dites-moi, je vous prie, si vous admettez le pouvoir prochain? Il se mit à rire, et me dit froidement : Ditesmoi vous-même en quel sens vous l'entendez ; et alors je vous dirai ce que j'en crois. Comme ma connaissance n'allait pas jusque-là, je me vis en terme de ne lui pouvoir répondre ; et néanmoins , pour ne pas rendre ma