‹ Les provinciales, ou, Les lettres écritesChapitre 38 sur 99 · RÈGLES PE LA RAILLERIE · texte numérisé non relu

RÈGLES PE LA RAILLERIE

de ne pas falsifier^ ce qui serait horrible^ mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage. De sorte que si j'osais me servir^ en cette rencontre^ des paroles du même saint Hilaire ( Contra Const.^ 6), je pourrais bien vous dire avec lui : a Si nous « disons des choses fausses^ que nos discours soient « tenus pour infâmes : mais si nous montrons que celles a que nous produisons sont publiques et manifestes^ ce (( n'est point sortir de la modestie et de la liberté apos- « tolique de les reprocher. »

Mais ce n'est pas assez^ mes pères^ de ne dire que des choses vraies^ il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont vraies ; parce qu'on ne doit rapporter que les choses qu'il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pourraient que blesser, sans apporter aucun fruit. Et ainsi, comme la première règle est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion, a Les mé- « chants, dit saint Augustin (Ép. 48 ou 93), persécu- « tent les bons en suivant l'aveuglement de la passion a qui les anime; au lieu que les bons persécutent les « méchants avec une sage discrétion : de même que les a chirurgiens considèrent ce qu'ils coupent, au lieu a que les meurtriers nie regardent point oùilsfrappent. » Vous savez bien, mes pères, que je n'ai pas rapporté des maximes de vos auteurs celles qui vous auraient été les plus sensibles, quoique j'eusse pu le faire, et même sans pécher contre la discrétion, non plus que de savants hommes et très-catholiques, mes pères, qui Tout fait autrefois. Et tous ceux qui ont lu vos auteurs savent aussi bien que vous combien en cela je vous ai épargnés : outre que je n'ai parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier; et je serais fâché d'avoir rien dit des fautes secrètes et personnelles, quelque preuve que j'en eusse. Car je sais que c'est le

propre de la haine et de ranimosité^ et qu'on ne doit jamais le faire ^ à moins qu'il y en ait^ une nécessité bien pressante pour le bien de l'Église. Il est donc visible que je n'ai manqué en aucune sorte à la discrétion dans ce que j'ai été obligé de dire touchant les maximes de votre morale^ et que vous av^z plus de sujet de vous louer de ma retenue que de vous plaindre de mon indiscrétion.

La troisième règle, mes pères, est que quand on est obligé d'user de quelques railleries, l'esprit de piété porte à ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes; au lieu que l'esprit de bouffonnerie, d'impiété et d'hérésie , se rit de ce qu'il y a de plus sacré. Je me suis déjà justifié sur ce point; et on est bien éloigné d'être 'exposé à ce vice quand on n'a qu'à parler des opinions que j'ai rapportées de vos auteurs.

Enfin, mes pères, pour abréger ces règles, je ne vous dirai plus que celle-ci, qui est le principe et la fin de toutes les autres : c'est que l'esprit de charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et à adresser ses prières à Dieu en même temps qu'on adresse ses reproches aux hommes. « On doit ce toujours, dit saint Augustin (Ep. 5 ou 138), concc server la charité dans le cœur, lors même qu'on est « obligé de faire au dehors des choses qui paraissent c( rudes aux hommes, et de les frapper avec une àpreté « dure, mais bienfaisante; leur utilité devant être pré- « férée à leur satisfaction. » Je crois, mes pères, qu'il n'y a rien dans mes Lettres qui témoigne que je n'aie pas eu ce désir pour vous; et ainsi la charité vous oblige

' Toutes les éd. originales : à moins qxCil y en ait , sans négation. Les éditions modernes portent : à moins qu'il n'y en ait.

BOUFFONNERIE Dl/ PÈRE LE MOYNE. 203

à croire que je l'ai eu en effets lorsque vous n'y voyez rien de contraire. Il parait donc par là que vous ne pouvez montrer que j'aie péché contre cette règle^ ni contre aucune de celles que la charité oblige de suivre; et c'est pourquoi vous n'avez aucun droit de dire que je l'aie blessée en ce que j'ai fait.

Hais si vous voulez » mes pères> avoir maintenant le plaisir de voir en peu de mots une conduite qui pèche contre chacune de ces règles, et qui porte véritablement le caractère de l'esprit de bouffonnerie, d'envie et de haine, je vous en donnerai des exemples; et, afin qu'ils vous soient plus connus et plus familiers, je les prendrai de vos écrits mêmes.

Car, pour commencer par la manière indigne dont vos auteurs parlent des choses saintes, soit dans leurs railleries, soit dans leurs galanteries, soit dans leurs discours sérieux, trouvez-vous que tant de contes ridicules de votre père Binet, dans sa Consolation des Malades , soient fort propres au dessein qu'il avait pris de consoler chrétiennement ceux que Dieu afflige? Direzvous que la manière si profane et si coquette dont votre père Le Moyne a parlé de la piété, dans sa Dévotion aisée , soit plus propre à donner du respect que du mépris pour l'idée qu'il forme de la vertu chrétienne? Tout son livre des Peintures morales respire-t-il autre chose, et dans sa prose et dans ses vers, qu'un esprit plein de la vanité et des folies du monde? Est-ce une pièce digne d'un prêtre que cette ode du VU* livre, intitulée Éloge de la pudeur, où il est tnontré que toutes les belles choses sont rouges, ou sujettes à rougir? C'est ce qu'il fit pour consoler une dame, qu'il appelle Delphine , de <5e qu'elle rougissait souvent. 11 dit donc, à chaque stance, que quelques-unes des choses les plus estimées sont rouges, comme les roses, les grenades, la bouche, la langue;

et c'est parmi ces galanteries^ honteuses à un religieux^ qu'il ose mêler insolemment ces esprits bienheureux qui assistent devant Dieu^ et dont les chrétiens ne doivent parler qu'avec vénération :

Les chérubins , ces glorieux Composés de tête et de plume , Que Dieu de son esprit allume, Et qu'il éclaire de ses yeux; Ces illustres faces Tolantes Sont toujours rouges et brûlantes , Soit du feu de Dieu, soit du leur, Et dans leurs flammes mutuelles Font du mouyement de leurs ailes Un éyentail à leur chaleur.

Biais la rougeur éclate en toi , Delphine , avec plus d'avantage , Quand Thonneur est sur ton visage Vêtu de pourpre comme un roi , etc.

Qu'en dites-vous^ mes pères? Cette préférence delà rougeur de Delphine à l'ardeur de ces esprits qui n'en ont point d'autre que la charité; et la comparaison d'un éventail avec ces ailes mystérieuses vous parait-elle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus^rist? ,Je sais qu'il ne Ta dit que pour faire le galant et pour rire; mais c'est cela qu'on appelle rire des choses saintes. Et n'est-il pas vrai que, si on lui faisait justice, il ne se garantirait pas d'une censure, quoique, pour s'en défendre, il se, servit de cette raison, qui n'est pas elle-même moins censurable, qu'il rapporte au livre I" : « que la Sorbonne n'a point « de juridiction sur le Parnasse, et que les erreurs de « ce pays-là ne sont sujettes ni aux censures ni à l'in- « quisition, » comme s'il n'était défendu d'être blasphémateur et impie qu'en prose? Mais au moins on n'en garantirait pas par là cet autre endroit de l'avant-pra-

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