SPECULATION ET PRATIQUE
te devant des gens d'honneur continue après Tavoir. « averti dé cesser^ il nous est permis de le tuer, non pas « véritablement^ en public, de peur de scandale, mais « «n cachette, sed clam. »
Je vous ai déjà parlé .du père L'Amy, et vous n'ignorez pas que sa doctrine sur ce sujet a été censurée en 1649 par l'université de Louvain. Et néanmoins il n'y a pas encore deux mois qixe votre père des Bois a soutenu à Rouen cette doctrine censurée du père L'Amy, et a enseigné a qu'il est permis à un religieux de dé- « fendre l'honneur qu'il a acquis par sa vertu, MàME en « TUANT celui qui attaque sa réputation, ETLàM cum « MORTE iNVASORis. » Ce qui a causé un tel scandale en cette vill^-li, que tous les curés se sont unis pour lui faire imposer silence, et l'obliger à rétracter sa doctring par les voies canoniques. L'alMre en est à l'officialité.
Que vouleZ'Vous donc dire, mes pères? Gomment en* treprenez-vous de soutenir, après cela, « qu'aucun Jésuite « n'est d'avis qu'on puisse tuer pour des médisances? » Et fallait-il autre chose pour vous en convaincre que les opinions mêmes de vos pères que vous rapportez, puisqu'ils ne défendent pas spéculativement de tuer, mais seulement dans la pratique , « à cause du mal qui en « arriverait à l'État? » Car je vous demande sur cela, mes pères, s'il s'agit dans nos disputes d'autre chose, sinon d'examiner si vous avez renversé la loi dô Dieu qui défend l'homicide? Il n'est pas question de savoir si vous avez blessé l'État, mais la rdigion. A quoi sert-il donc, dans ce genre de dispute, de montrer que vous avez épargné l'État, quand vous faites voir en même temps que vous avez détruit la religion, en disant, comme vous faites, pr, 28, 1. 3, que « le sens de Regi-
■ Véritablemeni manque dans les édit. in-4° et in- i 2.
. a naldus sur la question de tuer pour des médisances , 4( est qu'un particulier a droit d'user de cette sorte de a défense^ la considérant simplement en ell&-mème? d Je n'en veux pas davantage que cet aveu pour vous confondre, a Un pi^culier^ dites-vous , a droit d'user a de cette défense^ d c'est-à-dire de tuer pour des médisances, c< en considérant la chose en elle-même; » et par conséquent, mes pères, la loi de Dieu qui défend de tuer est ruinée par cette décision.
Et il ne sert de rien de dire ensuite, comme vous faites, a que cela est illégitime et criminel, même selon <( la loi de Dieu, à raison des meurtres et des désordres « qui en arriveraient dans l'État, parce qu'on est obligé, « selon Dieu, d'avoir égard au bien de l'État. » C'est sortir de la question. Car, mes pères, il y a deux lois à observer : l'une qui défend de tuer, l'autre qui défend de nuire à l'État. Reginaldus n'a pas peut-être violé la loi qui défend de nuire à l'État, mais il a violé certainement celle qui défend de tuer. Or, il ne s'agit ici que de celle-là seule. Outre que vos autres pères, qui ont permis ces meurtres dans la pratique , ont ruiné l'une aussi bien que l'autre. Mais allons plus avant, mes pères. Nous voyons bien que vous défendez quelquefois de nuire à l'État, et vous dites que votre dessein en cela est d'observer la loi de Dieu, qui oblige à le maintenir. Cela peut' être véritable, quoiqu'il ne soit pas certain, puisque vous pourriez faire la même chose par la seule crainte des juges. Examinons donc, je vous prie, de quel principe part ce mouvement.
N'est-il pas vrai, mes pères, que si vous regardiez véritablement Dieu, et que l'observation de sa loi fût le premier et principal objet de votre pensée, ce respect régnerait uniformément dans toutes vos décisions importantes, et vous engagerait à prendre dans toutes ces
t)Ccasions Tintérèt de la religion? Mais si l'on voit au contraire que vous violez en tant de rencontres les ordres les plus saints que Dieu ait imposés aux hommes^ quand il n'y a que sa loi à combattre^ et que dans les occasions même dont il s'agit vous anéantissez la loi de Dieu, qui défend ces actions > comme criminelles en elie&mèmes^ et ne témoignez craindre de les approuver dans la pratique que par la crainte des juges, ne nous donnez-vous pas sujet de juger que ce n'est point Dieu que vous considérez dans cette craiiîte; et que si eç appa^rence vous maintenez sa loi en ce qui regarde l'obligation de ne pas nuire à l'État , ce n'est pas pour sa loi même, mais pour arriver à vos fins, comme ont toujours fait les moins religieux politiques?
Quoi! mes pères, vous nous direz qu'en ne regardant que la loi de Dieu, qui défend l'homicide, on a droit tie tuer pour des médisances S et, après avoir ainsi violé la loi étemelle de Dieu , vous croirez lever le scandale que vous avez causé , et nous persuader de votre respect envers lui , en ajoutant que vous en défendez la pratique pour des considérations d'État, et par la crainte des juges ! N'estrce pas> au contraire, exciter un scandale nouveau? non pas par le respect que vous témoignez en cela pour les juges > car ce n'est pas cela que je vous reproche; et vous vous jouez ridiculement là-dessus, p. 29. Je ne vous reproche pas de craindre les juges, mais de ne craindre que les juges*. C'est cela que je blàme, parce que c'est faire Dieu moins ennemi des crimes que les hommes. Si vous disiez qu'on peut tuer un médisant selon les hommes, mais non pas selon Dieu, cela serait moins insupportable : mais quand vous pré-
* Éd. in-4® et in -12 : Vous nous direz qu'on a droit de hier pour des médisances^ en ne regardant que la loi de Dieu , qui défend Vhomicideî ^ Les éd. in-4** et in- 12 ajoutent : et non pas le Juge des juges*
PBOVINCIALES. 16
tendez^ que ce qui est trop criminel pour être souffert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu^ qui est la justice mème^ que faites-vous* autre chose, sinon montrer à tout le monde que par cet horrible renversement^ si contraire à l'esprit des saints^ vous êtes hardis contre Dieu et timides envers les hommes? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces homicides^ vous auriez laissé subsister Tordis de Dieu qui les défend ; et si vous aviez osé permettre d'abord ces homicides^ vous les auriez permis ouvertement^ malgré les lois de Dieu et des hommes. Hais comme vous avez voulu les permettre insensiblement^ et surprendre les magistrats qui veillent à la sûreté publique^ vous avez agi finement, en séparant vos maximes, et proposant d'un c6té v qu'il est permis, dans la spéculative, de tuer pour a des médisances » (car on vous laisse examiner les choses dans la spéculation) , et produisant d'un autre c6té cette maxime détachée, que a ce qui est permis « dans la spéculation Test bien aussi dans la pratique. ^ Car quel intérêt l'État semble4-il avoir dans cette ipro^ position générale et métaphysique? Et ainsi, ces deux principes peu suspects étant reçus séparément, la vigilance des magistrats est trompée, puisqu'il ne faut plus que rassembler ces maximes pour en tirer cette conclusion où vous tendez, qu'on peut donc tuer dans la pratique pour de simples médisances.
Car c'est encore ici, mes pères, une des plus subtiles adresses de votre politique, de séparer dans vos écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C'est ainsi que vous avez établi à part votre doctrine de la probabiUté, que j'ai souvent expliquée. Et ce principe général étant affermi, vous avancez séparément des
' Ces mots : quand tousprétendeZf manquent dans les éd. in-i* et in-12. » Ibid. : qu'est-ce faire.
DE LA POLITIQUE DES lÉStJITES. 243
choses qui, pouvant être innocentes d'elles-mêmes, deviennent* horribles étant jointes à ce pernicieux principe. J'en donnerai pour exemple ce que vous avez dit p. 11 , dans vos impostures, et à quoi il faut que je réponde : « Que {dusieurs théologiens célèbres sont d'avis « qu'on peut tuer pour un soufflet reçu. » Il est certain, mes pères, que fei une personne qui ne tient point à la probabilité avait dit cela, il n'y aurait rien à reprendre , puisqu'on ne ferait alors qu'un simple récit qui n'aurait aucune conséquence. Mais vous, mes pères, et tous ceux qui tiennent cette dangereuse doctrine, que « tout « ce qu'approuvent des auteurs célèbres est probable et « sur en conscience, » quand vous ajoutes à cela que « plusieurs auteurs célèbres sont d'avis qu'on peut tuer « pour un soufflet, » qu'est-ce faire autre chose, sinon de mettre à tous les chrétiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensés , en leur décla*^ rant qu'ils le peuvent faire en sûreté de conscience , parce qu'ils suivront en cela l'avis de tant d'auteurs graves?
Quel hoiTible langage qui, en disant que des auteurs tiennent Une opinion damnable, est en même temps une décision en faveur de cette opinion damnable, et qui autorise en conscience tout ce qu'il ne fait que rap* porter! On l'entend, mes pères, ce langage de votre école. Et c'est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut, puisqu'il msu^que votre sentiment si à découvert, et vous convainc de tenir pout sûre en conscience cette opinion, a qu'on peut tuer « pour un isoufflet, » aussitôt que vous nous avez dit que plusieurs auteurs célèbres la soutiennent.
Vous né pouvez vous en défendre, mes pères, non plus que vous prévaloir des passages de Vasquez et dé Suarez que vous m'opposez, où ils condamnent ces
244 TREIZIÈME LETTAE. »
meurtres que leurs confrères approuvent. Ces témoignages > séparés du reste de votre doctrine^ pourraient "éblouir ceux qui ne l'entendent pas assez. Mais il faut joindre ensemble vos prindpes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres. Mais que dites^vous d'un autre côté > mes p^^s? €( Que la probabilité d'un sentiment n'empêche pas la a probabilité du sentiment contraire. » Et ^ en un autre lieu^ « qu'il est permis de suivre l'opinion la moins « probable et la moins «ùra> en quittant l'opinion la «c plus probable et la {dus sûre. » Que s'ensuit-il de tout cela ensemble , sinon que nous avons une entière liberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés? Que devient donc^ mes pères ^ le fruit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparaît, puisqu'il ne faut pour votre condamnation que rassembler ces maximes que vous séparez pour votre justification. Pourquoi produisôz-vous donc ces passages de vos auteurs que je n'ai point cités, pour excuser ceux que j'ai cités, puisqu'ils n'ont rien de commun? Quel droit cela vous donne-t-il de m'appeler ù/npûsleur? Ai-je dit que tous vos pères sont dans un même dérèglement? Et n'ai<je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt est d'en avoir de tous avis, pour servir à tous ▼os besoins? A ceux qwL voudront tuer on présentera Lessius , à ceux qui ne voudront pas tuer on produira Vasquez, afin que personne ne sorte malcontent et sans avoir pour soi un auteur grave. Lessius parlera en païen de l'homicide, et peut-être en chrétien de Taumône; Vasquez parlera en païen de l'aumêne, et en chrétien de l'homicide. Mais, par le moyen de la probabilité que Vasquez et Lessius tiennent, et qui rend toutes vos opinions communes, Us se prêteront leurs sentiments les uns aux autres, et seront obligés d'absoudre ceux qui
DE LA POLITIQUE DES JÉSUITES. ^h^
auront agi selon les opinions que chacun d'eux condamne. C'est donc cette variété qui vous confond diavan-' tage. L'uniformité serait plus supportable : et il n'y a rien de plus contraire aux ordres exprès de saint Ignace et de vos premiers généraux^ que ce mélange confus de toutes^sortes d'opinions. Je vous en parlerai peut-être quelque jour, mes pères; et on sera surpris de voir combien vous êtes déchus du j^emier esprit de votre institut^ et que vos propres généraïuc ont prévu que le dérèglement de votre doctrine dans la morale pourrait être funeste non-«seulement à votre Société^ mais encore à l'Église universelle * .
Je vous dirai cependant que vous ne pouvez tirer au-
• * Ceci indique clairement le sujet d'une autre Provinciale projetée. En voici quelques fragments, retrouvés par M. Faugère dans le manuscrit autographe des Pensées ; • .
<f Nous-mêmes , fait dire Pascal aux Jésuites , n'avons pu avoir de « maximes générales. Si vous voyez nos constitutions, à peine nous « connaitrez-vou3; elles nous font mendiants et ennemis des cours, et « cependant. ... etc. Mais ce n'est pas les enfreindre, car la^ gloire d^ Dieu^ « partout.
a II y a diverses voies pour y arriver. Saint Ignace a pris les unes ; et c( maintenant d'autres. Il était meilleur, pour le commencement, de prott poser la pauvreté. et la retraite. Il a été meilleur ensuite de prendre <( le reste ; car cela eût effrayé de commencer par le haut : cela est contre « nature.
« Ce n'est pas que la règle générale ne soit qu'il faut s'en tenir aux « instituts , car on en abuserait. On en trouverait peu comme nous qui « sachions nous élever sans vanité.
c( Voyez combien la prévoyance des hommes est faible! toutes les « choses d'où nos premiers généraux craignaient la perte de notre Soft ciété, c'est par là qu'elle s'est accrue, par les grands, par la contra- « riété à nos constitutions , par la multitude des religieux , la diversité « et nouveauté des opinions , etc. »
Toutes les autres notes recueillies par M. Faugère ne sont guère que des titres de chapitres empruntés aux constitutions , aux déclarations des généraux', dans lesquelles Pascal serait allé chercher, d'une part, la règle; de l'autre , ses violations. (M, Cahbé Maifnard.)
246 TBEIZIÈMR LETTRE.
.cun avantage de ropinion de Vasquez. Ce serait une chose étrange^ si, entre tant de Jésuites qui ont écrit, il n'y en avait pas un ou deux qui eussent dit ce que . tous les chrétiens confessent. Il n'y a point de gloire à soutenir qu'on ne peut pas tuer pour un soufflet, selon rÉvangile; mais il y a une horrible honte à le nier. De sorte que cela vous justifie si peu, qu'il n'y a rien qui vous accable davantage; puisque , ayant eu parmi vous des docteurs qui vous ont dit la vérité , vous n'êtes pas demeurés dans la vérité, et que vous avez mieux aimé les ténèbres que la lumière. Car vous avez appris de Vasquez, « que c'est une opinion païenne, et non pas « chrétienne, de dire qu'on puisse donner un coup de « bâton à celui qui a donné un soufflet; que c'est ruiner a le Décalogue et l'Évangile, de dire qu'on puisse tuer <c pour ce sujet, et que les plus scélérats d'entre les hom- (c mes le reconnaissent. » Et cependant vous avez souffert que, contre ces vérités connues, Lessius, Escobar et les autres aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de l'homicide n'empêchent point qu'on ne puisse tuer pour un soufflet. A quoi sert-il donc maintenant de produire ce passage de Yasquez contre le sentiment de Lessius, sinon pour montrer que Lessius est tin paten et un seélirai , selon Vasquez? et c'est ce que je n'osais dire. Qu'en peuton conclure, si ce n'est que Lessius ruine le Décalogue et V Évangile: qu'au dernier jour Vasquez condamnera Lessius sur ce point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre, et que tous vos auteurs s'élèveront en jugement les uns contre les autres pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ?
Concluons donc, mes pères, que puisque votre probabilité rend les bons sentiments de quelques-uns de vos auteurs inutiles à l'Église, et utiles seulement à votre
politique^ ils ne servenjt qu'à nous montrer^ parleur contrariété, la duplicité de votre cœur, que vous nous avez parfaitement découverte, en nous déclarant d'une part.que Vasquez et Suarez sont contraires à Thomicide ; et de Tautre que plusieurs auteurs célèbres sont pour l'homicide : afin d'offrir deux chemins aux hommes en détruisant la simplicité de l'esprit de Dieu, qui maudit ceux qui sont doubles de cœur, et qui se préparent deux voies : Vœ dupUci corde, H ingredienii duabm viis ( Eccl. , 11, U)!
AUX RÉVÉRENDS PÈRES JÉSUITES
Oq réfute par les saints Pères les maximes des Jésuites sur l'homicide. — On répond en passant à quelques-unes de leurs calomnies , et on compare leur doctrine avec la forme qui s'observe dans les jugements crioûn^.
Da25 octobre 1656.
Mes révërends pères ^
Si je n'avais qu'à répondre aux trois impostures qui restent sur rhomicide y je n'aurais pas besoin d'un long^ discours : et vous les verrez ici réfutées en peu de mois ; mais comme je trouve bien plus important de donner au monde de l'borreur de vos opinions sur ce sujet, que de justifier la fidélité de mes citations, je serai obligé d'employer la plus grande partie de cette Lettre à la réfutation de vos maximes, pour vous représenter combien vous êtes éloignés des sentiments de TÉglise, et même de la nature. Les permissions de tuer, que vous accordez en tant de rencontres, font paraître qu'en cette matière vous avez tellement oublié la loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles, que vous avez besoin qu'on vous remette dans les principes les plus simples de la religion et du sens conunun; car qu'y ar-t-il de plus naturel que ce sentiment : qu'un particulier n'a pas droit sur la vie d'un autre? « Nous en som- <( mes tellement instruits de nous-mêmes, dit saint Chry- « sostome, que quand Dieu a établi le précepte de ne « point tuer, il n'a pas ajouté que c'est à cause que l'ho- « micide est un mal; parce, dit ce Père, que la loi sup*
VRAIS PRINCIPES SUR l'hOMICIDE. 249
« pose qu'on a déjà appris cette vérité de la nature. » Aussi ce commandement a été imposé aux hommes dans tous les temps. L'Évangile a confirmé celui de la loi; et le Décalogue n'a fait que renouveler celui que les hommes avaient reçu de Dieu avant la loi en la personne de Noé^ dont tous les hommes devaient naître; car^ dans ce renouvellement du monde ^ Dieu dit à ce patriarche : c( Je demanderai compte aux hommes de la a vie des hommes , et au frère de la vie de son frère. c( Quiconque versera le sang humain > son sang sera ré- « pandu ; parce que Thomme est créé à l'image de « Dieu. » ( Gen. , IX^ 5 et 6. )
Cette défense générale ôte aux hommes tout pouvoir sur la vie des hommes ; et Dieu se Test tellement réservé à lui seul, que, selon la vérité chrétienne , opposée en cela aux fausses maximes du paganisme, l'homme n'a pas même pouvoir sur sa propte vie. Mais parce qu'il a plu à sa providence de conserver les sociétés des hommes, et de punir les méchants qui les troublent, il a établi lui-même des lois pour Ater la vie aux criminels ; et ainsi ces meurtres, qui seraient des attentats punissables sans son ordre, deviennait des punitions louables par son ordre, hors duquel il n'y a rien que d'injuste. C'est ce que saint Augustin a représenté admirablement auliv. Ide la Cité de Dieu , c. 21. «Dieu, dit-il, a fait lui- (( même quelques exceptions à cette défense générale c< de tuer, soit par les lois qu'il a établies pour faire c< mourir les criminels, soit par les ordres particuliers (( qu'il a donnés quelquefois pour faire mourir quelques « personnes. Et quand on tue en ces cas-là, ce n'est pas « l'homme qui tue, mais Dieu, dont l'homme n'est que « l'instrument, comme une épée entre les mains de « celui qui s'en sert. Mais si on excepte ces cas, qui- « conque tue se rend coupable d'homicide. »
230 QUATORZIÈME LETTBE.
Il est donc certain^ mes pères ^ que Dieu seul a le droit d'ôter la vie^ et que néanmoins^ ayant établi des lois pour faire mourir les criminels^ il a rendu les rois ou les républiques dépositaires de ce pouvoir. Et c'est ce que saint Paul nous apprend^ lorsque ^ parlant du droit que les souverains ont de faire mourir les hommes, il le fait descendre du ciel^ en disant « que ce n'est « pas en vain qu'ils portent Tépée^ parce qu'ils sont mi- « nistres de Dieu pour exécuter ses vengeances contre a les coupables » ( Rom. , XUI^ ik ) .
Hais comme c'est Dieu qui leur a donné ce droite il les oblige à Texercer ainsi qu'il le ferait lui-même ^ c'està-dire avec justice^ selon cette parole de saint Paul au même lieu : « Les princes ne sont pas établis pour se a rendre terribles aux bons^ mais aux méchants. Qui «veut n'avoir point sujet de redouter leur puissance <c n'a qu'à bien faire; car ils sont ministres de Dieu pour « le bien » ( Rom. , XIII, 3 ) . Et cette restriction rabaisse si peu leur puissance, qu'elle la relève au contraire beaucoup davantage; parce que c'est la rendre semblable à celle' de Dieu, qui est impuissant pour fciire le mal et tou1>-puiss&nt pour faire le bien; et que c'est la distinguer de celle des démons^ qui sont impuissants pour le bien et n'ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette différence entre Dieu et les souverains, que. Dieu étant la justice et la sagesse mêmes, il peut faire mourir sur-le-champ qui il lui plait S et en la manière qu'il lui plaît; car, outre qu'il est le maître souverain de la vie des hommes, il est sans doute qu'il ne la leur 6te jamais ni sans cause ni sans connaissance * , puisqu'il est aussi incapable d'injustice que d'er-
■ Éd. in-4'' et iA-i2 : qvCil luiplaii» quand il lui plaît, et en to manière qu'il lui plait, * Ed. 111-4" etin-12 : « Car, outre qu'il est le maître souverain de la