‹ Les provinciales, ou, Les lettres écritesChapitre 48 sur 99 · SENTIMENTS DES JÉSUITES SUE L'HOMICIDE · texte numérisé non relu

SENTIMENTS DES JÉSUITES SUE L'HOMICIDE

mes pères ^ Jésus-Christ est-il venu pour détruire la loi, et non pas pour Taccomplir ? ce Les juges puniraient^ dit « Lessius^ ceux qui tueraient en cette occasion ; mais on c< n'en serait pas coupable en conscience. » Est-ce donc que la morale de Jésus-Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre que celle des païens^ dont les juges ont pris ces lois civiles qui le condamnent? Les chrétiens font-ils plus d'état des biens de la terre , ou font-ils moins d'état de la vie des hommes , que n'en ont fait les idolâtres et les infidèles? Sur quoi vous fondez-vous^ mes pères? Ce n'est sur aucune loi expresse ni de Dieu ni des hommes^ mais seulement sur ce raisonnement étrange : a Les lois, dites-vous, permettent de se dé- « fendre contre les voleurs, et de repousser la force par «c la force. Or, la défense étant permise, le meurtre est ce aussi réputé permis ; sans quoi la défense serait souvent « impossible. »

Cela est faux, mes pères, que la défense étant permise, le meurtre soit aussi permis. C'est cette cruelle manière de se défendre , qui est la source de toutes vos erreurs, et qui est appelée, par la faculté de Louvain, une DÉFENSE MEURTRIÈRE, defensio occisiva, dans leur censure de la doctrine de votre père L'Amy sur l'homicide. Je. vous soutiens donc qu'il y a tant de différence, selon les lois, entrer tuer et se défeudre, que, dans les mêmes occasions où la défense est permise, le meurtre est défendu quand on n'est point en péril de mort. Écoutez-le, mes pères, dans Cujas, au même lieu : « 11 est permis a de repousser celui qui vient pour s'emparer de notre « possession, mais il n'est pas permis de le tuer. » Et encore : « Si quelqu'un vient pour nous frapper, et non « pour nous tuer, il est bien permis de le repousser,

<c MAIS IL n'est pas PERMIS DE LE TUER. »

Qui VOUS a donc donné le pouvoir de dire , comme

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font Molina^ RegiBaldus^ Filiutios^ Escobar^ Lessius^ et les autres : c II est permis de tuer celui qui vient pour a nous frapper; » et ailleurs : « Il est permis de tuer m celui qui veut nous faire un affront^ selon l'avis de « tous les Casuistes^ ex sentmiia omnium, » comme dit Lessius^ n. 78? Par quelle autorité vous, qui n'êtes que des particuliers^ donnez-vous ce pouvoir de tuer aux particuliers et aux religieux mômes? Et comment osezvous usurper ce droit de vie et de mort, qui n'appartient essentiellement qu'à Dieu, ce qui est la plus glorieuse marque de la puissance souveraine? G^est sur cela qu'il fallait répondre; et vous pensez y avoir satisfait en disant simplement, dans votre treizième imposture, « que ce la valeur pour laquelle Molina permet de tuer un voix leur qui s'enfuit sans nous faire aucune violence, n'est « pas aussi petite » que j'ai dit, et qu'il a faut qu'elle « soit plus grande que six ducats. » Que cela est faible, mes pères! Où voulez-vous la déterminer? à quinze ou seize ducats? Je ne vous en ferai pas moins de reproches. Au moins, vous ne sauriez dire qu'elle passe la valeur d'un cheval; carLessius, 1. 2, c. 9, n. 7^, décide nettement «qu'il est permis de tuer un voleur qui s'enfuit avec « notre cheval; b mais je vous dis de plus que, selon MdUna, cette valeur est déterminée à six ducats, comme je l'ai rapporté ; et si vous n'en voulez pas demeurer d'ac* cord, prenons un arbitre que vous ne puissiez refuser. Je dioisis donc pour cela votre père Reginaldus, qui^ expliquant ce même lieu de Molina, t. II, 1. 21, n. 68> déclare que, « Molina y détermine la valeur pour la^ « quelle il n'est pas permis de tuer, à trois, ou quatre; « ou cinq ducats. » Et ainsi, mes pères, je n'aurai pas seulement Molina, mais encore Reginaldus.

Il ne me sera pas moins facile de réfuter votre qua* torzième imposture, touchant la permission « de tuer

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« un voleur qui nous veut ôterun écu, selon Molina. Cela est si constant, qu'Escobar vous le témoignera, tr. 1, ex. 7, n. 44, où il dit que « Molina détermine ré- « guliérement la valeur pour laquelle on peut tuer, à « un écu. )) Aussi vous me reprochez seulement, dans la quatorzième imposture, que j'ai supprimé les dernières paroles de ce passage : « que Ton doit garder en « cela la modération d'une juste défense. » Que ne vous plaignez-vous donc aussi de ce qu'Escobar ne les a point exprimées? Mais que vous êtes peu fins! Vous croyez qu'on n'entend pas ce que c'est , selon vous , que se défendre. Ne savons-nous pas que c'est user d'une défense meurtrière? Vous voudriez ' faire entendre que Molina a voulu dire par là que quand on se trouve en péril de la vie en gardant son écu , alors on peut tuer, puisque c'est pour défendre sa vie. Si cela était vrai , mes pères, pourquoi Molina diraitril, au même lieu, qu'il est contraire en cela à Carrerus et Baldellus, qui permettent de tuer pour sauver sa vie? Je vous déclare donc qu'il entend simplement que si Ton peut sauver son écu sans tuer le voleur, on ne doit pas le tuer; mais que si l'on ne peut le sauver qu'en tuant, encore même qu'on ne coure nul risque de la vie , comme si le voleur n'a point d'armes, qu'il est permis d'en prendre et de le tuer pour sauver son écu; et qu'en cela on ne sort point, selon lui , delà modération d'une juste défense. Et, pour vous le montrer, laissez-le s'expliquer lui-même, t. 4 , tr. 3, d. 11 , n. 5 : « On ne laisse pas de demeurer dans la « modération d'une juste défense , quoiqu'on prenne c( des armes contre ceux qui n'en ont point , ou qu'on en « prenne de plus avantageuses qu'eux. Je sais qu^il y « en a qui sont d'un sentiment contraire; mais je n'ap-

' Éd. in'4** et in- 12 : Vous vwkz.

âoG QUATOBZIÈME LETTRE.

« prouve point leur opinion^ même dans le tribunal « extérieur. »

Ainsi ^ mes pères ^ il est constant que vos auteurs per^ mettent de tuer pour la défense de son bien et de son honneur, sans qu'on soit en aucun péril de sa vie. Et c'est par ce même principe qu'ils autorisent les duels^ comme je l'ai fait voir par tant de passages sur lesquels vous n'avez rien répondu. Vous n'attaquez^ dans vos écrits, qu'un seul passage de votre père Layman ^ quile permet, « lorsque autrement on serait en péril de perdre sa fortune « ou son honneur; r> et vous dites que j'ai supprimé ce qu'il ajoute , que ce cas-là est fort rare. Je vous admire , mes pères ; voilà de plaisantes impostures que vous me reprochez. 11 est bien question de savoir si ce cas*là est rare! il s'agit de savoir si le duel y est permis. Ce sont deux questions séparées. Liayman, en qualité deCasuiste, doit juger si le duel y est permis, et il déclare que oui. Nous jugerons bien sans lui si ce cas-là est rare, et nous lui déclarerons qu'il est fort ordinaire. Et si vous aimez mieux en croire votre bon ami Diana, il vous dira qu'il est fort commun, part. 5, tract. 14, mise. 2, resol 99. Mais qu'il soit rare ou non , et que Layman suive en cela Navarre, comme vous le faites tant valoir, n'est-ce pas une chose abominable qu'il consente à cette opinion : que pour conserver un faux honneur, il soit permis en conscience d'accepter un duel, contre les édits de tous les États chrétiens et contre tous les canons de l'Église, sans que vous ayez encore ici pour autoriser toutes ces maximes diaboliques ni lois , ni canons , ni autorités de l'Écriture ou des Pères, ni exemple d'aucun saint, mais seulement ce raisonnement impie : «L'honneur est plus « cher que la vie. Or il est permis de tuer pour défendre « sa vie. Donc il est permis de tuer pour défendre son « honneur. » Quoi ! mes pères , parce que le dérèglement

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des hommes leur a fait aimer ce faux honneur plus que la vie, que Dieu leur a donnée pour le servir, il leur sera permis de tuer pour le conserver! C'est cela même qui est un mal horrible, d'aimer cet honnemvlà plus que la vie. Et cependant cette tache vicieuse , qui serait capable de souiller les actions les plus saintes, si on les rapportait à cette fin , sera capable de justifier les plus criminelles, parce qu'on les rapporte à cette fin.

Quel renversement , mes pères! et qui ne voit à quels excès il peut conduire? Car enfin il est visible qu'il portera jusqu'à tuer pour les moindres dboses, quand on mettra «on honneur à les conserver; je dis même jusqu'à tuer|)oiir une pomme /Vous vous plaindriez de moi, mes pères, et vous diriez que je tire de votre doctrine des conséquences malicieuses, si je n'étais appuyé sur l'autorité du grave Lessius, qui parle ainsi, n. 68 : « 11 « n'est pas permis de tuer pour conserver une chose de. « petite valeur, comme pour un écu , ou pour une pomme , a aut pro porno , si ce n'est qu'il nous fût honteux de la a perdre. Car alors on peut la reprendre, et même tuer, (( s'il est nécessaire , pour la ravoir : et $i opus est, occic< dere ; parce que ce n'est pas tant défendre son bien que « son honneur. x> Cela est net, mes pères^ Et pour finir votre doctrine par une maxime qui comprend toutes les autres , écoutez celle-ci de votre père Hereau , qui l'avait prise de Lessius : «c Le droit de se défendre s'étend à tout (( ce qui estnécessaire pour nous garder de toute injure. »

Que d'étranges suites sont enfermées * dans ce principe inhumain! et combien tout le monde est-il obligé de s'y opposer, et surtout les personnes publiques I Ce n'est pas seulement l'intérêt général qui les y engage, mais encore le leur propre, puisque vos Casuistes , cités

' Éd. in- 4^ et in-12 : Que d*èiranget suites enfermées,

PH0VINCIALE8. 17

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dans mes Lettres^ étendent leurs permissions de tuer jusqu'à eux. Et ainsi les factieux qui craindront la punition de leurs attentats^ lesquels ne leur paraissent jamais ingustes^ se persuadant aisément qu'on les opprime par violence^ croiront en même temps que a le « droit de se défendre s'étend à tout ce qui leur est né* u oessaire pour se garder de toute injure. x> Us n'auront plus à vaincre les remords de la ci^iscience , qui arrêtent la plupart des crimes dans leur naissance^ et ne penseront plus qu'à surmonter les obstacles du dehors.

Je n'en parlerai point ici , mes pères^ non plus que des autres meurtres ^ que vous avez permis^ qui sont encore plus abominables et plus importants aux États que tous ceux-ci^ dont Lessius traite si ouvertement dans lesDoutes quatre et dix^ aussi bien que tant d'autres de vos auteurs. Il serait à désirer que ces horribles maximes ne fussent jamais sorties de l'enfer^ et que le diable^ qui en est le premier auteur^ n'eût jamais trouvé des hommes assez dévoués à ses ordres pour les publier parmi les chrétiens.

Il est aisé déjuger^ par tout ce que j'ai dit jusques ici , combien le relâchement de vos opinions est contraire à la sévérité des lois civiles , et môme païennes. Que sera-ce donc si on les compare avec les lois eoclésiajstiques^ qui doivent être incomparablement plus saintes^ puisqu'il n'y a que l'Église qui connaisse et qui possède la véritable sainteté? Aussi cette chaste épouse du Fils de Dieu ; qui^ à l'imitation de son époux ^ sait bien répandre son sang pour les autres^ mais non pas répandre pour elle celui des autres > a pour le meurtre une horreur toute particulière*^ et proportionnée aux lumières particu-

* Éd. in-4** : Je ne parlerai point icit mes pères , des meurtres. — Autres n'est pas dans les éd. in- 12.

. ' Éd. in-4^ et in-12 : a une horreur toute, particulière pour le meurtre.

SENTIMENTS DES IÉS€ITES SUR t'uOMlGIDE. 259

Itères que Dieu lui a communiquées. Elle considère les hommes non-seulement comme hommes, inais comine images du Dieu qu'elle adore. EUe a pour chacun d'eux un saintrespect, qui les lui rend tous vénérables, comme rachetés d'un prix infini , pour être faits les temples du Dieu vivant. Et ainsi elle croit que la mort d'un homme que Ton tue sans Tordre de son Dieu n'est pas seulement un homicide, mais un sacrilège, qui la prive d'un de ses membres; puisque, soit qu'il soit fidèle, soit qu'il ne le soit pas, elle le considère toujours ou conmie étant l'un de ses enfants, ou comme étant capable de Tôtre. Ge sont, mes pères, ces raisons toutes saintes qui, depuis que Dieu s'est fait homme pour le salut des hommes, ont rendu leur condition si considérable à l'Église, qu'elle a toujours puni l'homicide qui les détruit comme un des plus grands attentats qu'on puisse commettre contre Dieu. Je vous en rapporterai quelques exemples, non pas dans la pensée que toutes ces sévérités doivent être gardées (je sais que l'Église peut disposer diversement de cette discipline extérieure), mais pour faire entendre quel est son esprit immuable sur ce sujet. Car les pénitences qu'elle ordonne pour le . meurtre peuvent être différentes selon la diversité des temps ; mais l'horreur qu'elle a pour le meurtre ne peut jamais changer par le changement des temps.

L'Église a été longtemps à ne réconciher qu'à la mort ceux qui étaient coupables d'un homicide volontaire, tels que sont ceux que vous permettez. Le célèbre concile d'Ancyre les soumet à la pénitence durant toute leur vie; et l'Église a cru depuis être assez indulgente envers eux en réduisant ce temps à un très-grand nombre d'années. Mais, pour détourner encore davantage les chrétiens des homicides volontaires, elle a puni trèssévèrement ceux même qui étaient arrivés par impru-

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dence, comme on peut voir dans saint Basile'^ dans ]9aint Grégoire de Nysse^ dan j les décrets du pape Zacharie^t d'Alexandre II. Les canons rapportés par Isaac^ évéque de Langres^ t. 2^ c. 13^ ordonnent « sept ans « de pénitence pour avoir tué en se défendant. i> Et on voit que saint Hildebert^ évéque du Mans^ répondit à Yves de Chartres : « qu'il a eu raison d'interdire un « prêtre pour toute sa vie, qui pour se défendre avait « tué un voleur d'un coup de pierre*. »

N'ayez donc plus la hardiesse de dire que vos décisions sont conformes à l'esprit et aux canons de l'ÉgUse. On vous défie d'en montrer aucun qui permette de tuer pour défendre son hien seulement; car je ne parle pas des occasions où on aurait à défendre aussi sa vie, se suaque liberando : vos propres auteurs confessent qu'il n'y en a points comme entre autres votre père L'Amy, t. 5, disp. 36, n' 136 : a II n'y a, ditril, aucun « droit divin ni humain qui permette expressément de « tuer un voleur qui ne se défend pas. » Et c'est néanmoins ce que vous permettez expressément. On vous défie d'en montrer aucun qui permette de tuer pour l'honneur, pour un soufflet, pour une injure et une médisance. On vous défie d'en montrer aucun qui permette de tuer les témoins, les juges et les magistrats, quelque injustice qu'on en appréhende. L'esprit de l'Église' est entièrement éloigné de ces maximes séditieuses, qui ouvrent la porte aux soulèvements auxquels les peuples sont si naturellement portés. Elle a toujours enseigné à ses enfants qu'on ne doit point rendre le mal pour le mal; qu'il faut céder à la colère; ne point résister à

* Éd. in-4'' et in- 12 : qui avait tué un voUur d*un coup de pierre, pour se défendre, ' Ibid. : Son esprit.

SENTIMENTS DE l'ÉGUSE SUR L'HOMICIDE. 201

la violence; rendre à chacun ce qu'on lui doit> honneur^ ■tribut^ soumission; obéir aux magistrats et aux supérieurs^ même injustes, parce qu'on doit toujours respecter en eux la puissance de Dieu, qui les a établis sur nous. EUe leur défend^ e^core plus fortement que les lois civiles, de se faire justice à eux-mêmes; et c'est par son esprit que les roi9 chrétiens ne se la font pas dans les crimes même de lèse-majesté au premier chef, et qu'ils, remettent les criminels eptre les mains des juges pour les faire punir selon les lois et dans les formes de la justice, qui sont si copitraires à votre conduite, que l'opposition qui s'y trouve yous fera rougir. Car puisque ce discours m'y porte , je vous prie de suivre. cette comparaison entre la manière dont on peut tuer ses ennemis, selon vous, et celle dont les juges fout mourir les criminels.

Tout le monde sait, mes pères, qu'il n'est jamais permiisaux particuliers de demander la mort de personne; et que quand un homme nous aurait ruinés, estropiés, brûlé nos maisons , tué notre père, et qu'il se disposerait encore à nous assassiner et à nous perdre d'honneur, on n'écouterait point en justice la demande que nous ferions de sa mort : de sorte qu'il a Mlu établir des personnes publiques qui la demandent de la part du roi, ou plutôt de la part de Dieu. A votre avis, mes pères, est-ce par grimace et par feinte que les juges chrétieiis ont établi ce règlement? et ne l'ont-ils pas fait poiu*proportionnerlesloiscivilesàcellesderÉvangile,de peur que la pratique extérieure de la justice ne fût contraire aux sentiments intérieurs que des chrétiens doivent avoir? On voit asses combien ce commencement des voies de la justice vous confond ; mais le reste vous accablera.

Supposez donc, mes pères, que ces personnes pu*-

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bliques demandent la mort de celui qui a commis tous ces crimes : que fera^W)n là-dessus? Lui portera-i-on incontinent le poignard dans le sein ? Non^ mes pères ; la vie des hommes est trop importante > on y agit avec plus de respect : les lois ne l'ont pas soumise à toutes sortes de personnes^ mais seulement aux juges^ dont on a examiné la probité et la suffisance. Et croyeisvôus qu'un seul suffise pour condamner un hcMnme à mort? Il en faut sept pour le moins y mes pères. Il faut que de ces sept il n'y en ait aucun qui ait été oifensé par le criminel^ de peur que la passion n'altère ou ne corrc^npe son jugeaient. Et vous savea^^ mes pères^ qu'afin que leur esprit soit aussi plus pur^ on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions : tant on apporte de soin pour les pr^arer à une action si grande^ où ils tiennent la place de Dieu y dont Us sont les ministres , pour ne condamner que ceux qu'il condamne lui-même. Et c'est pourquoi , afin d'y agir comme fidèles dispensateurs de cette puissance divine y d'6ter la vie aux hixnmes, ils n'ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins^ et selon toutes les autres formes qui leur sont prescrites; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les lois^ ni juger dignes de mort que ceux que les lois y condamnait. Et alorS; mes pères^ si Tordre de Dieu les oblige d'abandonner au supplice les corps de ces misérables y le même ordre de Dieu les oblige de prendre soin de leurs Âmes mminelles ; etc'est même parce qu'elles sont crimineHes qu'ils sont plus obligés à en prendre soin : de sorte qu'on ne les envoie à la mort qu'après leuravoir donné moyen de poiu-voir 4 leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent; et néanmoins l'Église abhorre tellement le sang^ qu'elle juge encore incapables du ministère de ses aut(4s ceux qui auraient assisté à un arrêt de

FORMES DANS LES JUGEHEUTS CRIMINELS. 2d3

BdOFt^ quoique accompagné dé toutes ces ciroonstances si religieuses : par où il est aisé de coacevovp quelleidée rÉglise à de rhomicide.

Voilà^ mes pères^ de quelle sorte , dans Tordre de la justice^ on dispose ^ de la vie des hommes : voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles lois , il n'y a qu'un juge, et ce juge ^st celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le juge^ la partie et le bourreau. Il se demande à lui-même la mort, de son ennemi, il Tordonne, il Tes:écutesur4e-champ;: et, sans respect ni du corps ni de T^une de son frère, il tue et damne celui pour qui Jésus^BiST est mort,, et tout cela pour éviter un soufflet^ ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d'autres offenses semblables, pour lesquelles un juge, qui a Tautorité légitime, serait criminel d'avoir condamméà la mort ceux qui les auraient commises, parce que les lois sont très-éloîgnées de lesy condamner. Et enfin, pour comble de ces excès,. on ne contracte ni péché ni irrégularité en tuant de cette sorte, sans autorité et contre les lois, quoiqu'on soit reli^ux, et même prêtre. Oùen sommes-nous, mes pères? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte? Sont-ce des chrétiens? Soni-ce des Turcs? Sont^ce des hommes? Sont^e des démons? Et sont-ce là des mystères rMUs par V Agneau à ceux de sa Sodéié^ ou des abominations suggérées par le Dragon à ceux qui suivent son parti ?

Car enfin, mes pères, pour qui voulez^ vous qu'on vous prenne? pour des enfants de TÉvan^le, ou pour des ennemis de l'Évsagile? On ne peut être que d'un parti ou de l'autre, il n'y a point de milieu. « Qui n'est point avec JÉsrs-GimiéT est contre lui. » Cesdeux genres

< $d. in'-4" et iA-i2 : dequeUe sorte on dispose enjusiàce.

d'hommes partagent tous les hommes. Il y a deux peuples et deux mondes répandus sur toute la terre, s^on saint Augustin : le monde des enfants de Dieu, qui forme un corps dont Jésus-Christ est le chef et le roi; et le monde ennemi de Dieu, dont le diable est le chef et le roi. Et c'est pourquoi Jésus^hrist est appelé le roi et le dieu du monde, parce qu'il a partout des sujets et des adorateurs , et que le diable est aussi appelé dans l'Écriture le prince du monde et le dieu de ce siècle, parce qu'il a partout des suppôts et des esclaves. Jésus- Christ a mis dans l'Église, qui est son empire, les lois qu'il lui a plu, selon sa sagesse étemelle; et le diable a mis dans le monde, qui est son royaume, les lois qu'il a voulu y établir. Jésus-Christ a mis l'honneur à souffrir; le diable , à ne point souffrir. Jésus-Christ a dit à ceux qui reçoivent un soufflet, de tendre l'autre joue; et le diable a dit à ceux à qui on veut donner un soufflet, de tuer ceux qui leur voudront faire cette injure. Jésus-Christ déclare heureux ceux qui participent à son ignominie , et le diable déclare malheureux ceux qui sont dans l'ignominie. Jésus-Christ dit: Malheur à vous, quand les hommes diront du bien de vous! et le diable dit : Malheur à ceux dont le monde ne parle pas avec estime !

Voyez donc maintenant, mes pères, duquel de ces deux royaumes vous êtes. Vous avez ouï le langage de la ville de paix, qui s'appelle la Jérusalem mystique, et vous avez ouï le langage de la ville de trouble, que l'Écriture appelle la spirituelle Sodome : lequel de ces deux langages entendez-vous? lequel parlez-vous? Ceux qui sont à Jésus-Christ ont les mêmes sentiments que Jésus-Christ, selon saint Paul; et ceux qui sont enfants du diable, ex paire diabolo, qui a été homicide dès le commencement du monde, suivent les maximes du

SENTIMENTS DES JESUITES SfJR L'hOMIGIDE. 265

diable^ selon la parole de Jésus-Christ. Écoutons donc le langage de votre école, et demandons à vos auteurs : Quand on nous donne un soufflet, doit-on Tendurer, plutôt que de tuer celui qui le veut donner? ou bien esi-il permis de tuer pour éviter cet affront? // est permis, disent Lessius,.Molina, Escobar, Reginaldus, FiÛutius, Baldellus et autres Jésuites, .de tuer celui qui nous veut

. donner un soufflet. Est-ce là le langage de Jésus-Christ? Répondez-nous encore. Serait-on sans honneur en souffrant un soufflet, sans tuer celui qui l'adonné? c< N'est-il « pas véritable, dit Escobar,^ue tandis qu'un homme c( laisse vivre celui qui lui a donné un soufflet, il dec< meure sans honneur? » Oui, mes pères, sans cet honneur que le diable a transmis de son esprit jsuperbe en celui de ses superbes enfants. C'est cet honiieur qui a toujours été Tidole des hommes possédés par Tesprit du monde. C'est pour se conserver cette gloire, dont le démon est le véritable distributeur, qu'ils lui sacrifient

. leur vie par la fureur des duels à laquelle ils s'abandonnent, leur honneur par l'ignominie des supplices auxquels ils s'exposent, et leur salut par le péril de la damnation auquel ils s'engagent, et qui les a fait priver de la sépulture même par les canons ecclésiastiques. Mais on doit louer Dieu de ce qu'il a éclairé l'esprit du roi par des lumières plus pures que celles de votre théologie. Ses édits, si sévères sur ce sujet, n'ont pas fait que le duel fût un crime; ils n'ont fait que punir le crime qui est inséparable du duel. Il a. arrêté, par la rigueur de sa justice, ceux qui n'étaient pas arrêtés par la crainte de la justice de Dieu; et sa piété lui a fait connaître que l'honneur des chrétiens consiste dans l'observation des ordres de Dieu et des règles du christianisme, et non pas dans ce fantôme d'honneur que vous prétendez, tout vain qu'il soit, être une excuse légitime pour les

meurtres. Ainsi^ vos décisions meurtrières sont maintenant en aversion & tout le monde^ et vous seriez mieux conseillés de changer de sentiments^ si ce n'est par principe de religion^ au moins par maxime de politique. Prévenez y mes pères^ par une condamnation volontaire de ces opinions inhumaines^ les mauvais effets qui en pourraient naître^ et dont vous seriez responsables. Et^ pour concevoir plus d'horreur de l'homicide, souvenez-vous que le premier crime desliommes corrompus a été un homicide en la personne du premier juste ; que leur plus grand crime a été un homicide en la personne du chef de tous les justes; et que l'homicide est le seul crime qui détruit tout ensemble l'État, l'Église, la nature, et la piété.

P. S. Je viens de voir la réponse de votre apologiste & ma treizième Lettre. Mais s'il ne répond pas mieux à celle-ci, qui satisfait à la plupart de ses difficultés, il ne méritera pas de réplique. Je le plains de le voir sortir à toute heure hors du sujet, pour s'étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et contre les morts. Hais, pour donner créance aux mémoires que vous lui fournissez, vous ne deviez pas lui faire désavouer publiquement une chose aussi publique qu'est le soufflet de Compiègne. Il est oonstant, mes pères, par l'aveu de l'offensé, qu'il a reçu sur sa joue un coup de la main d'un Jésuite; et tout ce qu'ont pu faire vos amis a été de mettre en doute s'il l'a reçu de l'avant-main ou de l'arrière-main; et d'agiter la question si un coup du revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet ou non. Je ne sais à qui il appartient d'en décider; Inais je crois cependant que c'est au moins un soufflet probaUe. Cela me met en sûreté de conscience.

AUX RÉVÉRENDS PÈRES JÉSUITES

Que les Jésuites 6tent la calomnie du nombre des crimes, et qu'ils ne se font point de scrupule de s'en servir pour décrier leurs ennemfe.

Da 26 novembre 1636.

Mes révérends pères ^

Puisque vos impostures croissent tous les jours, et que vous vous en servez pour outrager si cruellement toutes les personnes de piété qui sont contraires à vos erreurs, je me sens obligé, pour leur intérêt et pour celui de l'Église, de découvrir un mystère de votre conduite, que j'ai promis il y a longtemps, afin qu'on puisse reconnaître par vos propres maximes quelle foi l'on doit €\îouter à vos accusations et à vos injures.

Je sais que ceux qui ne vous connaissent pas assez ont peine à se déterminer sur ce siyet, parce qu'ils se trouvent dans la nécessité ou de croire les crimes incroyables dont vous accusez vos ennemis, ou de vous tenir pour des imposteurs, ce qui leur parait aussi incroyable. Quoi! disent-ils, si ces choses-là n'étaient, des religieux les publieraient-ils, et voudraient-ils renoncer à leur conscience et se damner par ces calomnies? Voilà la manière dont ils raisonnent : et ainsi les preuves visibles par lesquelles on ruine vos faussetés rencontrant l'opinion qu'ils ont de votre sincérité, leur esprit demeure en susq^ens entre l'évidence de la vérité^ qu'ils ne peuvent démentir, et le devoir de la charité, qu'ils appréhendent de blesser. De sorte que comme la s.eule chose qui les empêche de rejeter vos médisances

est Testime qu'ils ont de vous^ si on leur fait entendre que vous n'avez pas de la calomnie l'idée qu'ils s'imaginent que vous en avez*, et que vous croyez pouvoir* faire votre salut en calomniant vos ennemis, il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent à ne plus croire vos impostures. Ce sera donc , mes pères , le sujet de cette Lettre.

Je ne ferai pas voir seulement que vos écrite sont remplis de calomnies ; je veux passer plus avant. On peut biqn dire des choses fausses en les croyant véritables; mais la qualité de menteur enferme l'intention de mentir. Je ferai donc voir, mes pères, que votre intention est de mentir et de calomnier, et que c'est avec connaissance et avec dessein que vous imposez à vos ennemis des crimes dont vous savez qu'ils sont innocents, parce que vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l'état de grâce. Et quoique vous sachiez aussi bien que moi ce point de votre morale, je ne laisserai pas de vous le dire, mes pères, afin que personne n'en puisse douter, en voyant que je m'adresse- à vous pour vous le soutenir à vous-mêmes, sans que vous puissiez avoir l'assurance de le nier, qu'en confirmant par ce désaveu même le reproche que je vous en fais. Car c'est une doctrine si commune dans* vos écoles, que vous l'avez soutenue non-seulement dans vos livres, mais encore dans vos thèses publiques, ce qui est la dernière hardiesse; comme entre autres dans vos thèses de Louv^in de l'année 1645, en ces termes : ce Ce n'est qu'un « péché véniel de calonmier et d'imposer de faux « crimes, pour ruiner de créance ceux qui parlent mal « de nous. Quidni non nisi veniale sil , detrakentis auto-

' Que vous en avez manque dans les éd. in-4' etm-12. ' Pouvoir manque dans les mêmes éditions.

SENTIMENTS DES JÉSUITES SUR LA CALOMNIE. âG9

« ritatem magnam, tibi noxiam, falso crimine elidere? » Et cette doctrine est si constante parmi vous^ que qui conque Tose attaquer, vous le traitez d'ignorant et de téméraire.

C'est ce qu'a éprouvé depuis peu le père Quiroga, Capucin allemand, lorsqu'il voulut s'y opposer. Car vo^e père DicastiUus l'entreprit incontinent; et il parle de cette dispute en ces termes, de JusU^ 1. 2, tr. 2, disp. 12, n. 404 : a Un certain religieux grave, pieds nus (c et encapuchonné , cucullatus gymnopoda , que je ne (( nomme point, eut la témérité de décrier cette opinion a parmi des femmes et des ignorants, et de dire qu'elle «était pernicieuse et scandaleuse, contre les bonnes a mœurs, contre la paix des États et des sociétés, et « enfin contraire non-seulement à tous les docteurs « catholiques, mais à tous ceux qui peuvent être catho- « liques. Mais je lui ai soutenu, comme je soutiens enfi core, que la calomnie, lorsqu'on en use contre un (( calomniateur, quoiqu'elle soit un mensonge, n'est (( point néanmoins un péché mortel, ni contre la justice, « ni contre la charité; et, pour le prouver, je lui ai ce fourni en foule nos pères et les universités entières a qui en sont composées, que j'ai tous consultés» et, c( entre autres, le révérend père Jean Gans, confesseur (1 de l'empereur; le révérend père Daniel Bastèle, con- « fesseur de l'archiduc Léopold; le père Henri, qui a <( été précepteur de ces deux princes; tous les profesc< seurs publics et ordinaires de l'université de Vienne « (toute composée de Jésuites) ; tous les professeurs de « l'université de Gratz (toute de Jésuites) ; tous les pro- « fesseurs de l'université de Prague (dont les Jésuites « sont les maîtres) : de tous lesquels j'ai en main les < approbations de mon opinion , écrites et signées de « leur main : outre que j'ai encore pour moi le père de

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« Pennalossa^ iésuite , prédicatear de l'empereur et du « roi d'Espi^e; le père Pilliceroli, Jésuite^ et bien « d'autres qui avaient tous jugé cette opinion probable « avant notre dispute. » Vous voyez bien, mes pères, qu'il y 4 peu d'opinions que vous ayez pris si à tâche d'établir, comme il y en avait peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c'est pourquoi vous l'avez tellement autorisée, que les Casuistes s'en servent comme d'un principe indubitable, a II est constant, ditCaramuel^ « n. 1151 (ou 1588), que c'est une opinion probable « qu'il n'y a point de péché mortel & calomnier fausse- « ment pour conserver son honneur; car elle est soute- « nue par plus de vingt docteurs graves, par Gaspard « Hurtado et Dicastillus, Jésuites, etc.; de sorte que « si cette doctrine n'était probable, & peine y en aurait-il <i aucune qui le fût en toute la théologie* »

théologie abominable, et si corrompue en tous ses chefs, que si, selon ses maximes*, il n'était probable et sûr en conscience qu'on peut calonmier sans crime pour conserver son honneur, à peine y aurait-il aucime de ses décisions qui fût sûrel Qu'il est vraisemblable, mes pères, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique! L'inclination corrompue des hommes s'y porte d'elle-même avec tant d'impétuosité, qu'il est incroyable qu'en levant l'obstacle de la conscience, elle ne se répande avec toute sa véhémence natureUe. En voulez-vous un exemple? Garamuel vous le donnera au même lieu. « Cette « maxime, dit-il, du père Dicastillus, Jésuite, touchant a la calomnie, ayant été enseignée par une comtesse « d'Allemagne aux filles de l'impératrice, la créance c< qu'elles eurent de ne pécher au plus que vénielle-

■ Selon ses maximes manque dans les éd. m-4*et in- 12.

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