‹ Les provinciales, ou, Les lettres écritesChapitre 5 sur 99 · DU POUVOIR PROCHAIN. 3S · texte numérisé non relu

DU POUVOIR PROCHAIN. 3S

Je pénétrai par là dans leur dessein, et leur dis, en me levant pour les quitter ; En vérité, mes pères, j'ai ^rand'peur que tout ceci ne soit une pure chicanerie ; et, quoi qu'il arrive de vos assemblées,, j'ose vous prédire que, quand la censure serait faite, la paix ne serait pas établie. Car quand on aurait décidé qu'il faut prononcer les syllabes |>ro->c^m , qui ne voit que, n'ayant point été expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire? Les Jacobins diront que ce mot s'entend en leur sens, M. Le Moine dira que c'est au sien ; et ainsi il y aura bien plus de disputes pour l'expliquer que pour l'introduire : car, après tout, il n'y aurait pas grand péril à le recevoir sans aucun sens^ puisqu'il ne peut nuire que par le sens. Mais ce serait une chose indigne de la Sorbonne et de la théologie, d'user de mots éqiiivoqueset captieux sans les expliquer. Enfin, mes pères, dites-moi, je vous prie, pour la dernièrefois, ce qu'il faut que je croie poxuc être catholique? U faut, me direni-ils tous ensemble, dire que tous les justes ont le pouvoir prochcdn, en faisant abstraction de tout seuls : cbétrahendo a sensu Tkomistarum , et a sensu aliorum theologorum.

C'est^-dire, leur di&-je^n les quittant, qu'il faut prononcer ce mot des lèvres, de peur d'être hérétique de nom. Car est-ce que ce * mot est de l'Écriture? Non, me direntrils. Est-il donc des Pères, ou des conciles, ou des papes? Non. Est-il donc de saint Thomas? Non. Quelle nécessité y a-t-il donc de le dire, puisqu'il n'a ni autorité, ni aucun sens de lui-même? Vous êtes opiniâtre, me dirent-ils : vous le direz, ou vous serez hérétique, et M. Arnauld aussi : car nous sommes le plus grand nombre; et, s'il est besoin, nous ferons venir tant de Cordeliers, que nous l'emporterons.

• Éd. in-i*» et m-12 : femot.

PRO^INUALIS. 5

Je les viens de quitter sur cette solide ^ raison^ pour vous écrire ce récit, par où vous voyez qu'il ne s'agit d'aucun des points suivants, et qu'ils ne sont condamnés de part ni d'autre : « 1* que la grâce n'est pas donnée a à tous les hommes; 2® que tous les justes ont le pouvoir (c d'accomplir l6s commandements de Dieu; 3"* qu'ils « ont néanmoins besoin pour les accomplir, et même a pour prier, d'une grâce efficace qui détermine leur « volonté; i* que cette grâce efficace n'est pas toujours « donnée à tous les justes, et qu'elle dépend de la pure a miséricorde de Dieu. » De sorte qu'il n'y a plus que le mot de prochain sans aucun sens qui court risque.

Heureux les peuples qui l'ignorent I heureux ceux qui ont précédé sa naissance; car je n'y vois plus de remède, si messieurs de l'Académie, par un coup d'autorité, ne bannissent de la Sorbonne ce mot barbare qui cause tant de divisions*. Sans cela, la censure parait assurée : mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de rendre la Sorbonne méprisable' par ce procédé, qui lui ôtera l'autorité, laquelle ^ lui est si nécessaire en d'autres rencontrés.

Je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot àe prochain, ou non; car j'aime trop mon prochain pour le persécuter* sous ce prétexte. Si ce récit ne vous déplaît pas, je continuerai de vous avertir de tout ce qui se passera. Je suis, etc.

• Éd. in-12 : dernière.

' Éd. in-i*" et in-12 : Si messieurs de C Académie ne bannissenl , par un coup d'autorilé, ce mot barbare de Sorbonne , qui cause tant de divisions.

^ Éd. in-12 : moine considérabk.

^Èd. in-i'^et in-i2 iqui,

& G*est la leçon des éditions in-4° et celle de 1659 ; rin-i2 pc^ : Cor je vous aime trop pour vous persécuter.

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