SECONDE LETTRE ÉCRITE A UN PROVINCIAL PAR UN DE SES AMIS
De la grâce suffisante '.
De Parw, ce 99 JanTier 4696.
Monsieur^
Comme je fermais la lettre que je vous ai écrite^ je fus visité par M. N.^ notre aneien ami^ le pl^s heureusement du monde pour ma curiosité; car il est très-informé des questions du temps^ et il sait parfaitement le secret des Jésuites^ chez qui il est à toute heure^ et avec les principaux. Après avoir parlé de ce qui l'amenait chez moi, je le priai de me dire en un mot quels sont les points débattus entre les deux partis.
Il me satisfit sur Theure, et me dit qu'il y en avait deux principaux : le premier, touchant le pouvoir prochain; le second^ touchant la grâce iuffisaaie. Je vous ai éclairci du premier par la précédente ; je vous parlerai du second dans cello-ci.
Je sus donc, en un mot, que leur différend, touchant la grâce suffmaulCj est en ce que les Jésuites prétendent qu'il y a une grâce donnée généralement à tous les hommes ', soumise de telle sorte w libre arbitre, qu'il la rend efficace ou inefficace à son choix, sao^i aucun nouveau secours de Dieu, et sans qu'il manque rien de sa part pour agir effectivement : ce qui fait qu'ils ' l'ap-
' Le second titre : de la grâce suffisante, n'est pas dans les éditions publiées par l'auteur. ( Lkf. . . . ) ' Les hommes manque dans Téd. in-i**.
^ Éd. 111-4" : et c'est pourquoi ils rappellent.
pellent suffisante , parce qu'elle seule suffit pour agir. £t les Jansénistes S au contraire, veulent qu'il n'y ait aucune grâce actuellement suffisante qui ne soit aussi efficace ; c'est-à-dire que toutes celles qui ne déterminent point la volonté à agir effectivement, sont insuffisantes pour agir, parce qu'ils disent qu'on n'agit jamais sans grâce efficace. Voilà leur différ^id.
Et m'informant après de la doctrine des nouveaux Thomistes : Elle est bizarre, me dit-il : ils sont d'accord avec les Jésuites d'admettre une grâce suffisante donnée à tous les hommes; mais ils veulent néanmoins que les hommes i^gissent jamais avec cette seule grâce et qu'il faille, pour les faire agir , que Dieu leur donne une grâce efficace qui détermine réellement leur volonté à Faction, et laquelle Dieu ne donne pas à tous. De sorte que, suivant cette doctrine, lui dis-je, cette grâce est suffisante sans l'être? Justement, me ditril; car, si elle suffit, il n'en faut pas davantage pour agir; et si elle ne suffit pas, elle n'est pas suffisante.
Mais, lui dis-je, quelle différence y a-t-il donc entre eux et les Jansénistes? Ils diffèrent, me dit-il, en ce qu'au moins les Dominicains ne laissent pas* de dire que tous les hommes ont la grâce suffisante. J'entends bien, répondis-je; mais ils le disent sans le penser, puisqu'ils ajoutent qu'il faut nécessairement, pour agir, avoir une grâce efficace, qui n'est pas donnée à tous : et ainsi, s'ils sont conformes aux Jésuites par un terme qui n'a pas de sens , ils leur sont contraires, et conformes aux Jansénistes, dans la substance de la chose. Cela est vrai, dit-il. Comment donc, lui dis-je, les Jésuites sont-
' Éd.. in-4° etin-12 : suffit pour agir : et que les Jansénistes,.. ' Éd. in- 4° et in-12 : les Dominicains ont cela de bon» qu'ils ne laissent pas...
ils unis avec eux? et que ne les combattent-ils aussi bien que les Jansénistes, puisqu'ils auront toujours en eux de puissants adversaires, lesquels, soutenant la nécessité de la grâce efficace qui détermine, les empêcheront d'établir celle que vous dites être seule suffisante * ?
Il ne le faut pas, me dit-il; il faut ménager davantage ceux qui sont puissants dans l'Église. La Société est trop politique pour agir autrement : eUe se contente* d'avoir gagné sur eux qu'ils admettent au moins le nom de grâce suffisante , quoiqu'ils l'entendent en un autre sens. Par là elle a cet avantage , qu'elle fera passer leur opinion pour insoutenable quand elle le jugera à propos; et cela lui sera aisé. Car, supposé que tous les hommes aient des grâces suffisantes, il n'y a rien de plus naturel que d'en conclure que la grâce efficace n'est donc pas nécessaire ' , puisque la suffisance de ces grâces générales exclurait la nécessité de toutes les autres. Qui dit suffisant y dit * tout ce qui est nécessaire pour agir; et il servirait de peu aux Dominicains de s'écrier qu'ils prennent en un autre sens le mot de suffisant* : le peuple, accoutumé àl' intelligence commune de ce terme, n'écouterait pas seulement leur explication. Ainsi la Société profite assez de cette expression que les^ Dominicains reçoivent, sans les pousser davantage; et si vous aviez la connaissance des choses qui se sont passées sous les papes Clément VIII et Paul V, et combien la Société fut tra-
I Ëd. in-12 : qxCils veulent être seule suffisante. Que vous dites est une leçon yideuse : rinterlocuteur de Pascal ne dit rien ici en son nom ; il n'est que simple rapporteur. ( M. Vabbé Maynard. )
'Édit. in-12 : Les Dominicains sont trop puissants ^ me dit-il , et la Société des Jésuites est trop politique pour les choquer ouvertement. Elle se contente , etc.
^ Édit. in-12 : nécessaire pour agir.
* Édit. in-12 : morgtietoutcequi.
* Édit. in-1?. : qu'ils donnent un autre sens au mot de suffisant.
versée^ par les Dominicains % dans rétablissement de sa grâce suffisante^ vous ne vous étonneriez pas de voir qu'elle évite de se brouiller * avec eux, et qu'elle consent quHls gardent leur opinion , pourvu que la sienne soit libre, et principalement quand les Domiuicains la favorisent par le nom de grâce suffisante, dont ils (Hit consenti de se servir publiquement'.
La Société est bien satisfaite de leur complaisance. Elle n'exige pas qu'ils nient la nécessité delà grâce efficace, ce serait trop les presser : il ne faut pas tyrannitser ses amis; les Jésuites ont assez gagné. Carie monde se paye de paroles : peu approfondissent les choses; et ainsi, le nom de grâce suffisante étant reçu des deux côtés, quoique avec divers sens^ il n'y a personne, hors
' Édit. m-12 : dans rétablissement de la grâce suffisante, pMr les Dominicains.
' Édition in- 12 : pas de Toir qa^ëlie ne se brouiHe pas avec eux» et qu'elle, etc.
^ Éd. in-4» : « Il ne le faut pas, me dit-il; il faut ménager davantage ceux qui sont puissants dans TÉglise ; les Jésuites se contentent d'avoir gagné sur eux qu% admettent au moins le nom de grâce suffisante, quoiqu'ils Tentendent comme il leur platt. Par là, ils ont cet avantage qu'ils font, quand ils veulent, passer lear o(Âmon pour ridicule et insoutenable. Car, supposé que tous les hommes aient des grâces suffisantes , il n'y a rien si facile que d'en conclure que la grâce efficace n'est pas nécessaire, puisque cette nécessité exclurait la suffisance qu'on suppose. Et il ne servirait de rien de dire qu'on Tentend autrement : car l'inteiligonce publique de ce tenue ne donne point de lieu à cette explicaticMi. Qui dit suffisant dit tout ce qui est nécessaire ; c'en est le sens propre et naturel. Or, si vous aviez la connaissance des choses qui se sont passées autrefois , tous sauriez que les Jésuites ont été si éloignés de voir leur doctrine établie » que vous admiriez de la voir en si beau train. Si vous saviez combien les Dominicains y ont apporté d'obstaclas sous les papes Clément VIU et Paul V, vous ne vous étonneriez pas de voir qu'ils ne se brouillent pas avec eux , et qu'ils consentent qu'ils gardent leur opinion, pourvu que la leur soit libre, et principalement quand les Dominicains la favorisent par ces paroles, dont ils ont consenti de se servir publiquement. »
les plus fins théologiens^ qui ne pense que la chose que ce mot signifie soit tenue aussi bien par les lacdïins que par les Jésuites; et la suite fera, voir que ces derniers ne sont pas les plus dupes *.
Je lui avouai que e^étaient d'habiles gens : et^ pour profiter de son avis^ je m'en allai droit aux Jacobins^ où je trouvai à la porte un de mes bons amis , grand janséniste (car j'en ai de tous les partis), qui demandait quelque autre père que oelui que je cherchais. Hais je l'engageai à m'accompagner à force de prières, et demandai un de mes nouveaux Thomistes. Il fut ravi de me revoir : Eh lÀttk l mon père, lui dis-je, ce n'est pas assez que iovts les hommes aient un pouvoir proehain, par lequd pourtant ils n'i^ssent en effet jamais; il faut qu'ils aient encore une grAce iuffiscmU , avec la> quelle ils agissent aussi peu. N'esi-ee pas là Fopinion de votre école? Oui, dit le bon père; et je l'ai bien dit ce matin &i Sorbonne. J'y ai parié toute ma demi-heure, et, sans le s(éle , j'eoBse bien fait changer ce malheureux proverbe qui court d^à dans Barîfi : « Il opine du « bonnet comme un moine en Sorbonne. » Et que voulez*-vous dire par votre demi-heure et par votre sable ? lui répondifr-je : taille-t-on vos avis à ime certaine mesure? Oui, me dit-il, depuis quelques jours. Et vous obUge-4ron de parler demi-heure? Non. On parle aussi peu qu'on veut. Hais non pas tant que l'on veut, lui dis-je. la bonne règle pour les ignorants! 6 Thonnéte prétexte pour ceux qui n'ont rien de bon à dire! ifeiis enfin, mon père, cette grâce donnée à tous les hommes est suffisante? Oui, dit-il. Et néanmoins elle n'a nul effet sam grâce efficace? Gela est vrai, dii-il. Et tous les hommes ont lasuffisanlBy continuai-je, et tous n'ont pas
^ Ce dernier membre de phrase manque dans Téd. ia-12.
Veffieace? Il est vrai, dit-il. C'est-à-dire, lui dis-je, que tous ont assez de grâce, et que tous n'en ont pas assez ; c'est-àrdire que cette grâce suffit, quoiqu'elle ne suffise pas; c'est-à-dire qu'elle est suffisante de nom et insuffisante en effet. En bonne foi, mon père, cette doctrine est bien subtile. Âvez-vous oublié en quittant le monde, ce que le mot de suffisant y signifie? Ne vous souvient-il pas qu'il enferme tout ce qui est nécessaire pour agir ? Mais vous n'en avez pas perdu la mémoire; car, pour me servir d'une comparaison qui vous sera plus sensible^ si l'on ne vous servait à table que deux onces de pain et un verre d'eau par jour, seriez-vous content de votre prieur qui vous dirait que cela serait suffisant pour vous nourrir, sous prétexte qu'avec autre chose, qu'il ne vous donnerait pas, vous auriez tout ce qui vous serait nécessaire pour vous nourrir ? Comment donc vous laissez-vous allers à dire que tous les hommes ont la grâce suffisante pour agir, puisque vous confessez qu'il y en a une autre absolument nécessaire pour agir, que tous n'ont pas? Esl^ ce que cette créance est peu importante, et que vous abandonnez à la liberté des hommes de croire que la grâce efficace est nécessaire ou non? Est-ce une chose indifférente de dire qu'avec la grâce suffisante on agit en effet? Comment, dit ce bonhomme, indifférente! C'est une hérésie, c'est une hérésie formelle. La nécessité de la grâce efficace pour agir effectivement est de foi; il y a hérésie à la nier.
Où en sommes-nous donc? m'écriai-je, et quel parti dois-je ici prendre? Si je nie la grâce suffisante, je suis janséniste. Si je l'admets comme les Jésuites, en sorte que la grâce efficace ne soit pas nécessaire, je serai hérétique, dites-vous. Et si je l'admets comme vous, en sorte que la grâce efficace soit nécessaire , je pèche contre le sens commun, et je suis extravagant, disent les Jésuites.
Que dois-je donc faire dans cette nécessité inévitable, d'être ou extravagant^ ou hérétique, ou janséniste? Et en quels termes sommes-nous réduits, s'il n'y a que les Jansénistes qui ne se brouillent ni avec la foi, ni avec la raison, et qui se sauvent tout ensemble de la folie et de Terreur?
Mon ami janséniste prenait ce discours à bon présage, et me croyait déjà gagné. Une me dit rien néanmoins; mais en s'adressant à ce père : Dites-moi, je vous prie, mon père, en quoi vous êtes conformes aux Jésuites? C'est, dit-il, en ce que les Jésuites et nous reconnaissons les grâces suffisantes données à tous. Mais, lui dit-il, il y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante : il y a le son, qui n'est que du vent, et la chose qu'il signifie , qui est réelle et effective. Et ainsi, quand vous êtes d'accord avec les Jésuites touchant le mot de suffisante, et que vous leur êtes contraires dans le sens, il est visible que vous êtes contraires touchant la substance de ^e terme, et que vous n'êtes d'accord que du son. Est-ce là agir sincèrement et cordialement? Mais quoi I dit le bonhomme, de quoi vous plaignez-vous^ puisque nous ne trahissons personne par cette manière de parler? Car dans nos écoles nous disons ouvertement que nous l'entendons d'une manière contraire aux Jésuites. Je me plains , lui dit mon anû, de ce que vous ne publiez pas de toutes parts que vous entendez par grâce suffisante la grâce qui n'est pas suffisante. Vous êtes obligés en conscience, en changeant ainsi le sens de termes ordinaires de la religion , de dire que ^ quand vous admettez une grâce suffisante dans tous les hommes, vous entendez qu'ils n'ont pas des grâces suffisantes en effet. Tout ce qu'il y a de personne^ au monde entendent le mot de suffisant en un même sens : les seuls nouveaux Thomistes l'entendent en un autre. Toutes les femmes.
qui font la moitié du monde^ tous les gens de la cout^ tous les gens' de guerre^ tous les magistrats^ tous les gens de palais^ les marchands, lesartisans, tout le peuple; enfin toutes sortes d'hommes, excepté les Dominicains, entendent par le mot de ni/)!5asl ce qui enferme tout le nécessaire. Presque personne n'est averti de cette singularité. On dit seulement, par toute la terre, que les Jacobins tiennent que tous les hoomies ont des grâces suffisantes. Que peut^n conclure de 1&, râion qu'ils tiennent que tous les honmiesont toutes Les grâces qui sont nécessaires pour agir, et principalement en les voyait joints d'intérêts et d'intrigue avec les Jésuites, qui l'entendent de cette sorte? L'uniformité de vos expressions, jointe à cette tinion de parti, n^est^elle pas une interprétation manifeste et une confirmation de l'uniformité de vos sentiments?
Tous les fidèles demandent aux théologiens quel est le véritable état de la nature depuis sa oorruption? Saint Augustin et ses disciples répondent qu'elle n'a plus de grâce suffisante qu'autant qu'il igisli à Dieu de lui en donner. Les Jésuites sont venus ensuite, qui disent que tous ont des grè<)es effectivement suffisantes. On consulte les Dominicains sur cette contrariété. Que fonirîls là-dessus? Ils s'imissent aux Jésuites : ils font par cette union le plus grand ncMnbre : ils se séparent de ceux qui nient ces gràoes suffisantes : ils déclarent que tous les hommes en ont. Que peut-on penser de là, sinon qu'ils autorisent les Jésuites? Et puis ils ajoutent que néanmoins ces grâces suffisantes sont inutiles sans les efficaces, qui ne sont pas données à tous. ^ ^
Voulez-vous voir une peinture de l'Église dwis ces différents avis? Je la considère comme un homme qui , partant de son pays pour faire un voyage , est rencontré par des voleurs qui le blessent d€ plusieurs coups >
DE La GRACE SCFFISAJfTE. kS
ef le laissent à deoii mort. U ^ivoie quérir trois mé» decins dans les villes voisines. Le premier, ayant sondé ses plaies^ les juge mortelles^ et lui déclare qu'il n'y a que Dieu qui lui puisse rendre ses forces perdues. Le second > arrivant ensuite > voulut le flatter, et lui dit qu'il avait encore des forées suffisantes pour arriver en sa maison ; et, insultant contre le premier, qui s'opposait à son avis, forma le dessein de le perdre. Le malade, en cet état douteux, apercevant de loin le troisième, lui tend les mains, comme à celui qui le devait déterminer. Celui-ci ayant considéré ses blessures, et su Tavis des deujc premiers, embrasse le second, s'unit àlui, et tous deux ensemble se liguent contre le premier, et le chassent honteusement, car ils étaient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu'il est de Tavis du second, et, le lui demandant en effet, il lui déclare affirmativement que ses forces sontsu£6santes pour faire son voyage. Le blessé néanmoins, ressentant sa faiblesse, lui demande à quoi il les jugeait telles. C'est, lui dit-il , parce que vous av«z encore vos jambes; or, les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Hais , lui dit le malade , ai-je toute la force nécessaire pour m'en servir? car il me semble qu'elle sont inutiles dans ma langueur. Non certaiBiement, dit le médecin ; et vous ne marcherez jamais eEEectivement , si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire pour vous soutenir et vous conduire. £h quoi! dit le malade, je n'ai donc pas en moi les ùxces suffisantes et auxquelles il ne manque rien pour marcher effectivement? Vous en êtes bien éloigné, lui dit-il. Vous êtes donc, dit le Uessé^ d'avis contraire à votre compagnon touchant mon v^itable état? Je vous l'avoue, lui répondit-ii.
Que pensez-vous que dit le malade? Il se plaignit du procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième
hï SECONDE LETTRE.
médecin. Il le blâma de s'être uni au second^ à qui il était contraire de sentiment^ et avec lequel il n'avait qu'une conformité apparente ; et d'avoir chassé le premier^ auquel il était conforme en effet. El; après avoir fait essai de ses forces^ et reconnu par expérience la vérité de sa faiblesse^ il les renvoya tous deux; et rappelant le premier, se mit entre ses mains, et , suivant son conseil, il demanda à Dieu les forces qu'il confessait n'avoir pas; il en reçut miséricorde, et par son secours arriva heureusement dans sa maison.
Le bon père, étonné d'une telle parabole, ne répondait rien. Et je lui dis doucement, pour le rassurer : Mais, après tout, mon père, à quoi avez-vous pensé, de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu'il est de foi de croire qu'elle est insuffîsante en efîet? Vous en parlez, dit-il, bien à votre aise. Vous êtes libre et particulier; je suis religieux et en communauté. N'en savez-vous pas peser la différence? Nous dépendons des supérieurs ; ils dépendent d'ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez-vous que je devienne? Nous l'entendîmes à demi*-mot, et cela nous fit souvenir de son confrère qui a été relégué à Âbbeville pour un sujet semblable.
Mais, lui dis-je, pourquoi votre communauté s'est-elle engagée à admettre cette grèx^e? C'est un autre discours, me dit-U. Tout ce que je vous puis dire, en un mot, est que notre Ordre a soutenu autant qu'il a pu la doctrine de saint Tliomas , touchant la grâce efficace. Combien s'est-il opposé ardemment à la naissance de la doctrine de Molina! Combien a-Ul travaillé pour l'établissement de la nécessité de la grâce efficace de Jésus-Christ! Ignorez-vous ce qui se fit sous Clément VIII et Paul V, et que, la mort prévenant l'un, et quelques affaires d'Italie empêchant Tautre de puUier sa bulle , nos armes
isont demeurées au Vatican? Mais les Jésuites^ qui^ dès; le commencement de Thérésie de Luther et de Calvin^ s'étaient prévalus du peu dé lumière qu'a le peuple pour discerner l'erreur de cette hérésie d'avec* la vérité de la doctrine.de saint Thomas^ avaient en peu de temps répandu partout leur doctrine avec un tel progrès, qu'on les vit bientôt maîtres de la créance des peuples, et nous en état d'être décriés comme des Calvinistes, et traités comme les Jansénistes le sont aujourd'hui, si nous ne tempérions la vérité de la grâce efficace par l'aveu, au moins apparent, d'une suffisante. Dans cette extrémité, que pouvions-nous mieux faire pour sauver la vérité sans perdre notre crédit, sinon d'admettre le nom de grâce suffisante , en niant néanmoins qu'elle soit telle en effet? Voilà comment la chose est arrivée.
Il nous dit cela si tristement, qu'il me fit pitié; mais non pas à mon second, qui lui dit : Ne vous flattez point d'avoir sauvé la vérité : si elle n'avait point eu d'autres protecteurs, elle serait périe en des mains si faibles. Vous avez reçu dans l'Église le nom. de son ennemi : c'est y avoir reçu l'ennemi même. Les noms sont inséparables des choses. Si le mot de grêxie suffisante est une fois affermi, vous aurez beau dire que vous entendez par là une grâce qui est insuffisante, vous n'y serez pas reçus *. Votre explication serait odieuse dans le monde; on y parle plus sincèrement des choses moins importaintes : les Jésuites triompheront; ce sera, en effet, leur grâce suffisante qui passera pour établie ', et non pas la vôtre, qui ne Test que de nom; et on fera un article de foi du contraire de votre créance.
' Éd. in-4» etin-12 ; pour en dUcemer V erreur d'wec. » Éd. in-4*' : Vous ne serez point écoutés.
' Éd. in-4'* et in-12 : ce sera leur grâce suffisante en effet , et iMmpas la vôtre , qui ne l'est que de nom , qui passera pour établie.
4G SECONDE LETTKE.
Nous souffririons tous le martyre^ lui dit le père^ plutôt que de consentir à l'établissement de la grâce suffisante au sens des Jésuites; saint Thomas^ que nous jurons de suivre jusqu'à la mort, y étant directement contraire. A quoi mon ami^ lui dit : Allez^ mon père^ votre Ordre a reçu un honneur qu'il ménage mal. 11 abandonne cette grâce qui lui avait été confiée^ et qui n'a jamais été abandonnée depuis la création du monde. Cette grftce victorieuse^ qui a été attendue par les patriarches^ prédite par les prophètes^ apportée par lÉsus-CHaisr, prêchée par saint Paul^ expliquée par saint Augustin, le plus grand des Pères, embrassée* par ceux qui l'ont suivi, confirmée par saint Bernard, le dernier des Pères, soutenue par saint Thomas, l'ange de l'école, transmise de lui à votre Ordre , maintenue ' par tant de vos pères, et si glorieusement défendue par vos religieux sous les papes Clément et Paul; cette gr&ce efficace, qui avait éternise comme en dépôt entre vos mains, pour avoir, dans un saint Ordre à jamais durable, des prédicateurs qui la publiassent au monde jusqu'à la fin des temps, se trouve comme délaissée pour des intérêts si indignea. Il est temps que d'autres mains s'arment pour sa querelle; il est temps que Dieu suscite des disciples intrépides au docteur* de la grâce , qui, ignorant les engagements du siècle, servent Dieu pour Dieu. La grâce peut bien n'avoir plus les Dominicains pour défenseurs; mais elle ne manquera jamais de défenseurs, car elle les forme elle-même par sa force toute-puissante. Elle demande des cœurs purs et dégagés; et elle-même les purifie et les dégage des intérêts du monde, incompa-
■ Éd. in-4** et in-12 : A quoi , mon ami, plus sérieux que moi , lui dit. ' Éd. m-4*' etin-12 : maintenue.
^ Éd. m-4° et in-12 : appuyée, ^ Éd. in-12 : au saint docteur.
tibles avec les vérités de TÉvangile. Pensez-y bien * , mon père, et prenez garde que Ken ne change ce flambeau de sa place , et qu'il ne vous laisse dans les ténèbres , et sans couronne, pour punir la froideur que vous avez pour une cause si importante à son Église*.
Il en eût bien dit davantage, car il s'échauffait de plus en plus; mais je l'interrompis, et dis en me levant : En vérité, mon père, si j'avais du crédit en France, je ferais publier à son de trompe : « On fait a savoir que u quand les Jacobins disent que la grâce suffisante est « donnée à tous, ils entendent que tous n'ont pas la « grâce qui suffit effectivement. » Après quoi vous le diriez tant qu'il vous plairait, mais non pas autrement. Ainsi finit notre visite.
Vous voyez donc par là que c'est ici une suffisance politique, pareille au pouvoir prochain. Cependant je vous dirai qu'il me semble qu'on peut sans péril douter du pouvoir prochain , et de cette grâce suffisante, pourvu qu'on ne soit pas jacobin.
En fermant ma lettre, je viens d'apprendre que la censure est faite; mais comme je ne sais pas encore en quels termes, et qu'elle ne sera publiée que le 15 février, je ne vous en parlerai que par le premier ordinaire. Je suis, etc.
■ Éd. û^^*" : Prévenez ee$ menaces.
3 Ce dernier membre de phrase, pour punir ^ etc., manque dans l'édition in-4'.