‹ Les provinciales, ou, Les lettres écritesChapitre 83 sur 99 · LBTTBE D*UN AVOCAT A UN DE SES AMIS · texte numérisé non relu

LBTTBE D*UN AVOCAT A UN DE SES AMIS

m'en m^er. Mais c'est une plaisante manière de vider leurs différends , que de venir troubler tant de familles qui n'ont point de part à leurs disputes^ et de nous planter en France une nouvelle inquisition qui nous mènerait beau train : car Dieu sait combien elle croîtra en peu de temps , si peu qu'elle puisse prendre racine ! Nous verrons en mokis de rien quil n'y aura personne qui puisse être en sftreté chez soi ^ puisqu'il ne faudra qu'avdr de puissants ennemis qui vous défèrent et vous aocusent d'être Jans^iiste^ sur ce que vous aurez de leurs livres d«is votre calûnet , ou sur un discours un peu libre touchant ces nouvelles bulles^ comme vous savez que nous autres avocats ea faisons assez souvent; sur quoi on mettra votre bien en compromis. Et quand on ne vous ferait par là qu'un procès , n'esta» pas toujours un assez grand mal? Or^ il n'y a rien si facile que d'en faire ^ et à ceux qui en sont les moins suspects. Nous en avons déjà des exemples. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils méditent ce dessein. Ils se sont appris à tourm^oter les gens sur la bulle et sur les brefs d'Innocent X , sur le sujet desquels vous savez combien les chanoines de Beau vais ont été inquiétés quand on les voulut forcer à y souscrire^ à peine de perdre leurs prébendes^ dont ils seraient peut-être dépossédés aujourd'hui^ sans l'kppel comme d'abus qu^ils en firent au parlement; ce qui a ruiné tous ces

Car n n'y a rien si bon.contre Tinquisition que les appels conmie d'abus. Aussi ils le savent bien^ et ils ne manquent pas de fermer cette porte quand ils veulent tyranniser quelqu'un à leur aise. C'est ainsi qu'ils en ont usé contre le curé de Libotirne en Guyenne ^ qu'ils firent accuser de Jansénisme par des RécoHets, et le citèrent devant des commissaires qu'ils lui firent donner par les gens du conseil de M. l'archevêque de Bordeaux. Mais, comme ils n'étaient pas ses juges naturels , et qu'ils paraissaient d'ailleurs fort passionnés, il en appela^ et demanda d'être renvoyé par-devant les grands vicaires, ou par-devant Tofficial de M. de Bordeaux ; co qu'on lui refusa. De sorte qu'il en appela à M. de Bordeaux même, et enfin au pape , sans que ces commissaires aient voulu se désister de sa

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caiise^ Mais il ^ apitehi enfln coiniiie d^abtis au parlement, qui lui donna des défoises, par où il allait leur échappe?; quand ils obtinrent un arrêt du conseil qui défendit an parlement de connaître de cette affaire , et le remît entre les mains de ces premiei^ commissaires. De sorte qu'ils l'ont mritraité durant plus de six moîs, pendant lesquels il a été obligé de quitter sa cure, et de Yenir à Paris avec beaucoup de peine et de dépense , pour en dMiander justice au roi et à son archevêque > d'où j'ai appris qu'il s'en était retourné depuis peu de jours dans sa cure après toute cette fatigue^ que ces accusateurs ont eu le {daisir de lui causer; sans s'exposer eux-mêmes à aucun péril.

Ne trouvez-vou3 donc pas que l'inquisition est une manière bien sûre et b^i comnHxle pour travailler ses ennemis, quelque iruiocents qu'ils soient? CSar celui-ci n'a pu être accusé d'aucuûe faute , nou pluâ que le curé de Pomyrol , encore en Guyeime, qu'ils firent mettre d'abord en prison et dans un cachot, sans information précédente, et sans lui dire poui^ quoi, selon le style de l'inquisition romaine : ensuite de quoi ils cherchèrent des preuves pour le convaincre de Jansénisme. Mais les juges qui travaillaient à son procès forent bien surpris de voir, par l'information qu'ils en firent^ l'innocence de ce bon honune, et les superstitions incroyables de ses paroissiens ; car un des plus grands chefs de leur accusation , et où ils insistaient lie plus , était celui-ci : « Qu'il leur avait prêché que « Jjésus-€hrist était dans le Saint-Sacrement, et non pas dans « leur bannière ; » parce qu'il les avait repris de ce que, lorsqu'on levait la sainte hostie , ils se tournaient vera leurs bannière, où iésns-GHiiisT était peint, et non pas vers le Smnt Sa<H*ement pour l'adorer. Ce qui combla tellement ses juges de confusion , qu'ils le firent sortir incontinent de la prison où il avait été deux mois; et, quelque demande qu'il fît qu'on achevât son procès, et qu'on punit ou lui ou ses aceusateuns, il ne put avoir aucune raison de tant de mauvais traitements. . En varîté , monsieur, cela n'est pas tant mal pour des inquisiteurs qui ne font encore que commencer : et^ s'ils ont bien usé de ces violences sur des constitutions et des brefe qtii

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n'ont pas été reçus au parlement , que ne feraient-ils point sur une bulle qui y aurait été reçue? Car on me fait mourir de rire quand on me dit que la déclaration du roi pourTenregistrement de la bulle portera que ce sera sans établir d^inquisition, et sans préjudice de nos libertés. J'aimerais autant qu'on nous fit mourir sans préjudice de notre vie. Ce n'est pas le mot d'inquisition qui nous fait peur, mais la chose même. Or^ de quelque mot qu'on l'appelle, c'en est bien une effective, et un véritable violement de nos libertés^ que de nous traiter comme le clergé le prétend.

Et ne trouvez-vous pas de même que c'est une aussi faible c<»i8olation de nous dire que le pariement sera toujours maître des appels comme d'abus, puisqu'en recevant la bulle il 6terait l'un des plus grands moyens d'appeler comme d'abus qu'on aurait, si elle avait été refusée? Mais, quoiqu'on pût toujours en appeler, combien persécuterait-on de gens dans les provinces éloignées, qui ne pourraient se servir de ce remède! Car que ne souffrirait point un pauvre curé du Lycmnais ou du Poitou , plutôt que de venir à Paris !

Ils sont donc assez forts si cette bulle est reçue , encore que les appels comme d'abus soient permis. De sorte que je trouve qu'ib ont été mal conseillés de prendre la délibération qui se voit dans leur dernier procès-verbal, imprimé chez Vitré, p. 2 : « Que le roi sera trè^-humblement supplié d'envoyer à tous « les pariements une défense générale de connaître des appels « comme d'abus qu'on pourrait faire à raison de ces signaa tures. D Qu'ont-ils gagné par là , sinon de témoigner qu'ils sentent biei^ eux-mêmes l'injustice de leur dessein , puisqu'ils ont craint les parlements , et qu'ils ont pensé à leur lier les mains pour le faire réussir ? Pouvaient-ils mieux marquer la passi(m qu'ils ont d'agir en maîtres et en souverains inquisiteurs? Ils ne sont donc pas adroits d'avoir ainsi averti tout le monde de leur intention : car ce n'était pas le moyen d'obtenir l'enregistrement qu'ils demandent, que de montrer ainsi par avance à quoi ils s'en veulent servir. Aussi l'ont-ils bien reconnu , mais trop tard. Car, après avoir laissé courir ce procès-verbal imprimé , dont ils ont même envoyé aux évoques

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des exemplaires en fonne . et signés par les agents du clergé, quand ils se sont aperçus que cela leur faisait tort ^ ils se sont avisés d'essayer de le supprimer; ce qui ne fait que montrer de mieux en mieux leur artifice. Cependant ils s'imaginent que, parce qu'ils ne demandent maintenant qu'une simple attache ; la plus douce du monde en apparence , le parlement se prendra à ce {uége , et ne s'arrêtera qu'à considérer sim^ plement cette bulle qu'on lui présente , sans prendre garde à. la fin à laquelle on la destine, et qu'ils ont fait paraître si à découvert dans des pièces authentiques. Ils sont admirables de vouloir prmdre le parlement pour dupe . Mais je suis trompé , s'ils ne sont trompés eux-mêmes. Je vois assez l'air que cette affaire prend. Je parle tous les matins à des conseillers au sortir du Palais, et il n'y en a point qui ne voie clair en tout cela. Votre rapporteur me disait encore ce matin qu'il ne regardait pas cette affaire comme une affaire ordinaire, et qu'on ne devait pas considérer cette bulle comme une simple bulle qui décide quelque point contesté, ce qui serait de peu de conséquence; mais e(Hnme le fondement d'une nouvelle inquisition qu'on veut former, et à laquelle il ne manque plus que le consentement du parlement pour être achevée.

J'ai été bien aise de voir que le parlement prend ainsi les choses à fond. £t en effet, quand il n'y aurait rien en cette bulle qui la rendît rejetable par elle-même^ au lieu que je vous ferai voir qu'elle est toute pleine de nullités essentielles; néanmoins le parlement ne pourrait la recevoir aujourd'hui , dans la seule vue des suites qu'on en veut faire dépendre. Car combien y a-Vil de choses que l'on peut recevoir en un temps , et non pas en un autre ? C'est ce que la Sorbonne représenta fort bien lorsqu'on voulut obliger tous les docteurs de protester « qu'ils ne diraient riea de contraire aux décrets des papes , « sans restriction, et sans ajouter que ce serait sauf les droits a et les libertés du royaume ; » à quoi on essayait de les porter pat l'exemple de quelques docteurs anciens que l'on disait * l'avoir fait. Mais ils déclarent , dans l'Examen de cette matière, que M. Fiilesac, doyen de Sorbonne, fit imprimer alors en 1628 , premièrement : «que si quelques-uns avaient fait cette

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« protestation autrefois^ c'était une chose extraordinaire ({ui « ne leur imposait point de loi ; d et ^ de plus^ « qu'on pour- « rait l'avoir fliit en d'autres temps en conscience^ sans qu'on € pût le ftiire aujourd'hui , à cause de la nouvelle disposition « des choses. » Et les raisons qu'ils «n donnent, pag. M>, sont «que depuis quelques sîèdes les papes ont fldt un ]grand « nombre de décr^, de décrétales, de bulles et de constitu- « tions contraires aux andens décrets, et même à l'Écriture c sainlte ; » dont ils donnent plusieurs exemfrfes , tant de ceux ^ sont contre TÉcriture y que de ceux qui sont contre les libertés de l'Église gallicane et l'autorité de nos rdis^ el entre autres cdui du pape Boniface VIII, qui déclara hérétiques ceux qui ne croiront pas que le roi de France lui est soumis , même dans les choses temporelles, et qui définft, dans sa bulle Unam sanctam, cr qu'il est de nécessité de salut de croire que le « pape est maftre de l'un et de l'autre glaive^ tant si^rituel < que temporel , et que toute humaine créature lui est su- <x jette. x> De sorte que c'est être hérétique^ selon ce pape, que de dire le contraire. A quoi ces docteurs joignent la bulle Cum ewapoHolatus, qui déclare « que toutes soites de per- « sonnes , rois et particuliers ^ qui tombent dans l'hérésie , ou « qui favorisenl^ retirent ou recèlent les hérétiques, sont déchus « el pour jamais rendus incapaUes de tous h<mneurs, digni- « tés et biens , lesquels il expose au premier qui s'en pourra a emparer, » Ds témoignent dcmc sur cela que , dans l'air pré* sent de la cour<]e Rome , il est impossible de s'obliger à leur obéir sans restriction; et c^est ce qu'ils confirment par la dis* position des esprits de ce temps4à , comme ils disent^ p* 47 , en ces termes : a Nous sommes arrivés en un temps où , depuis (t cinquante ans en çà , on a vu puMier plusieurs bulles sembla* cr bles , et qui s'attribuent ce droit imaginaire de di^x)6er des a royaumes. Nous avons vu en même temps plusieurs livres de . « cette trempe, au grand préjudice de TÉtat , et de la vie même « de nos rois; et entre autres le livre exécrable intitulé Adt/Êh a îHtio, et celui de Santarel , Jésuite , fait pour soutenir ces « maximes contre le roi et ses États. D'où l'on voit clairement, « discnt-41s, pag. 68 et 95 , quel est le dessein de ceux qui .

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« poursuivent ces nouvelles protestations qu'on nous demande^ « qui n'est autre que de renverser finement les maximes fona damentales de cet État , quisonjt ruinées pajr les décrets des a papes ; n'étant que trop évident et manife9te que le» pratiques a et menées qu'ils font pour cette nouveauté c'est pour autre « sujet et autre fin que pour autoriser les bulles contraires à (c l'autorité du roi^ et pour éluder les censures des livres de a Santarel et de Mariana^ Jésuites , comme aussi les arrêts du « conseil et du parlement , qi}i condamnent telle doctrine « comine détectable, o D'où ils concluent ce qu'ils avaient dit pag. 46 et 47, a que^ quand il serait vrai que dtepuis lonj^temps a on aurait consenti à faire ces protestations , ce cpii n'est pas , « il serait à présent nécessaire de les refuser, d

J'en dis de même sur notre affaire. Quand il serait vrai y ce qui n'est pas , que cette bulle pourrait être reçue , en ne la regardant qu'en elle-même , on ne devrait pourtant pcnnt la recevoir maintenanti parce que ce serait favoriser les desseins visi<^ Mes de ceux qui n'en demandent la réception que pour en abuser , et nops asservir i^ ce vilain tribunal de l'inquisitioa , sous lequel presque toute la chrétienté géîmt Mais jç dis de plqs qu'elle est tellement pleine de nullités en elle-même, qu'eUe ne peul être reçue sans blester toutes les formes de la justice. Je vous dirai ici quelquen^unes dç ces nullités , car je n'ai pas encore oublié tout nion droit canon.

Ne pense«B pas rire de la première , qui est le gros solécisme connu de tout le monde dans le mot imprimantur. Car cela la rend nulle par les décrets du pape Luce 111, c» Ad audientiam» tit. de Rescriptis; et si indubitablement nulle ^ que la glose ajoute a que, selon le sentiment de tous lescanonistes, d on ne doit écouter aucune preuve de la validité d'une bulle a contre une telle présomption de fausseté ; contra istc^in prœa sumptionem non est admittendaprobatio ; » tant cela marque qu'elle a été faite par légèreté et par surprise. Aussi on en a fait beaucoup de bruit en Flandre. Car il est constant que cette faute estdans l'original , et qu'ainsi il n'ade rien servi de la ré~ former dans le^ dernières impressions qu'on en a faites; parce que, l'original étant nul, les copies le sont aussi; outre qu'il

fcOO LETTRE d'un AV0€AT.A UN DE SES AMIS.

est porté dans le droit a que le moindre changement , même a d'un point y rend une bulle nulle , et que celui qui Ta fait est a excommunié. x> ïn bulla CwnWy c. Licet, Bebuf, in prcuci.

Une autre nullité , et qui nous touche de plus prës^ est que le pape y menace de peines ceux qui n'obéiront pas à sa bulle. Sur quoi je laisse au parlement à juger s'il appartient au pape de menacer de peines les sujets Anrd: sub pœnis ipso jacto incurrendis.

Mais une autre nullité importante est la manière injurieuse dont on y a rabaissé l'ordre sacré et suprême de Tépiscopat , en le mettant au rang des moindres ordres, dans la clause où le pape, parlant de soi quand il était cardinal et évêque^ dît qu'il était alors in minoribus ; ce qui est une expression qui rend la bulle nulle, selon le* chapitre Quam gravie titul. de Crimine faisi, où il est dit que si un pape, parlant d'un évêque, rappelle son fils au lieu de l'appeler son frère ^ au préjudice de la société qui est entre lui et tous les évêques du monde dans répiscopat , l'acte où se trouvera une telle expression soit nul. Que dira-t-on donc de celle-ci , où le pape traite les évêques, non pas dejlls, mais de mineurs ? ce qui est un terme si choquant et si méprisant, que l'assemblée (lu clergé , qui n'a pas eu d'ailleurs trop de zèle pour les intérêts de l'épiscopat. Fa changé dans la version qu'elle a faite de là bulle , où l'on a réformé cette période comme on a pu. Mais ils n'ont pas relevé par là l'honneur de leur caractère , qui demeure flétri dans l'original , et dans le latin même qu'ils rapportent. De sorte que cette correction ne rend que plus visible l'outrage qui a été fait à leur dignité , et la faiblesse qu'ils ont témoignée en le souffrant. ^

En voulez-vous d'autres? Que direz-vous de ce que le pape ne se contente pas de défendre d'écrire , de prêcher , et de rien dire de contraire à ces décisions , comme on reconnaît qu'il en a le pouvoir par le rang suprême qu'il tient dans l'Église? Mais il veut aller au delà , et nous imposer de croire ce qu'il a décidé lui seul , Teneant : et c'est ce que nous ne pourrions reconnaître sans confesser a que nous et nos rois sommes ses « sujets dans le temporel même; » puisque leurs bulles décla-

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reut nettement a que c'est une hérésie de dire le contraire : »> Ailler senlienles hœreticos reputamus , disait Boniface Yllf à notre roi Philippe le Bel. 11 est donc sans doute que, si nous tenons le pape pour infaillible, il faut que nous iious déclarions pour ses esclaves , ou que nous passions pour hérétiques^ puisque nous résisterions à une autorité infaillible. Aussi jamais rÉglise n'a reconnu cette infaillibilité dans le pape , mais seulement dans le concile universel , auquel on a toujours appelé <les jugements hijustes des papes* Et au li€u que , pour établir Jeur souveraine domination , ils ont souvent entrepris de traiter comme hérétiques ceux qui appelleraient d'eux aux conciles, comme firent Pie II , Jules II, et Léon X, TÉglise au contraire soutient, conune il a été déterminé en plein oondle universel, que le pape lui est soumis. Et c'est pourqud nos rois^ leurs procureurs généraux., les universités entières, et les particuliers, ont si souvent appelé des bulles aux conciles , ainsi qu'il se voit dans tout le chapitre i 3 des libertés de l'Église. Aussi le principal fondement de nos libertés, et dont M. Pithou les fait presque toutes dépendre , est cette ancienne maxime : <i Qu'encore quç le pape soit suzerain es choses spirituelles , u néanmoins en France la puissaiicesouveraine n'a poinide lieu ; « mais qu'elle est bornée par les canons et règles des anciens <( conciles : et in hoc maxime cansistit libertas Ecdesiœ galli- « eanœ^ selon l'Université de Paris. x> Sur quoi M. du Puy , dans ses Gonunentaires sur les libertés de l'Église ^ dédiées à feu M. Mole, premier président et garde des sceaux, imprimés chez Gramoisy avec bon privilège , rs^porte , p. 30 , que nos théologiens appellent cette pleine puissance du pape a une tema pète consommée, et une parole diabolidue , plénum tempes^ tatem et verbum diabolieum. j>

Voilà les sentiments de nos docteurs , selon lesquels nous avons toujours tenu a que la décision du pape n'oblige point à « croire ce qu'il a décidé , même en matière de foi, parce qu'il 4i est sujet à errer dans la foi ; mais seulement à n'y rien djre a de contraire , s'il n'y en a de grandes raisons : in causisfidei il determinaiio solius papWf ut papas, non Hgat ad credendum, a quia est deviabilis a fide , » comme dit Gerson. Le pape eu-

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iiH^preiid donc sur nos libertés dans cette bulle y où il nous veut obliger de croire ses décisions; et ainsi c'en est une nullité manifeste.

C'en est aussi une autre plus considérable qu'il ne semble, lorsque le pape dit qu'on a employé à examiner cette matière laplus grande diligence qui se puisse désirer, quamajor desiderarinonpossit. Car il y a ici un artifice secret qu'il faut découvrir. C'est que , comme je vous l'ai déjà dit, les papes veulent qu'on croie quils peuvent seuls décider les points de foi, en sorte qu'âpre cela il ne faut rien désirer davantage' ; au lieu que nous soutenons qu'il n'y a que les conciles qui puissent obliger à croire, et qui ne laissent rien à désirer. Et aidsi le pape fait fort bien , selon sa prétention , de nous vouloir faire avouer qu'on a apporté en cette matière tout ce qui ^e peut désirer , quoiqu'il n'ait fait autre chose que consulter quelques lëguliers. Mais nous ferions fort mal d'y consentir, puisque ce serait le reconnaître pour infaillible, blesser infiniment nos libertés, ruiner les appels au concile général , et même rendre tous les conciles inutiles , puisque le pape suffirait seul , s'il était infaillible. Et ne doutez point que les partisans de la cour de Rome ne fissent bien valoir un jour la réception de cette bulle, pour en tirer ces conséquences.

Il y a bien d'autres nullités essentielles que je serais trop long à rapporter. Jamais bulle n'en eut tant. Mais ce qui la met le plus hors d'état d'être reçue au parlement , est qu'ayant été faite par le pape seul , sans concile , et même sans Tavis du collège des cardinaux, elle ne peut être considérée que comme ayant été faite par le propre mouvement du pape, tnotu propriû, que l'on ne reconnaît point en France ; car on n'y a jamais reçu les bulles faites tnotu proprio en matière de foi ou de chose qui regarde toute l'Église , quelque effort qu'aient fait les papes pour cela , comme fit Innocent X dans sa bulle de la résidence des cardinaux de l'an 1646, où il déclare «qu'en- « core qu'elle soit faîte par son propre mouvement^ il entend « qu'elle ait la même force que si elle avait été faîte par le con- « seîl des cardinaux. » Sur quoi feu M. l'avocat général Talon dit : et Que c'était en vain que dans cette clause le pape avait

DE l'inquisition QB'ON VEUT ÉTABLIR EN FRANCE. 403

« voulu suppléer, par la voie de puissance, à l'essence d'un acte « important; » de sorte qu'elle fut rejetée comme idmsive. Et la dernière constitution du même pape, sur les cinq propositions, quoiqu'elle décidât des points de foi qui étaient reconnus de tous les théologiens sans exception , néanmoins^ par cette seule raison que le pape y parlait seul, on n'osa pas seulement en demander l'enregistrement, quelque désir que l'on en eût. Comment donc celle d'Alexandre n'y serait-elle pas refusée , puisque, quand elle n'aurait point tant d'autres nullités, ce défaut essentiel d'être faite par le pape seul la rend incapable d^y être admise?

II est donc constant', monsieur, qu'il n'y eut jamais de bulle moins recevable que celle-ci , puisqu'on la devrait rejeter à cause de ses nullités, quand on n'en voudrait point faire de mauvais usage ; et qu'on la devrait encore rejeter à cause du mauvais usage qu'on médite d'en faire , quand elle n'aurait point de nullités. Que sera-ce doiK^ si on en considère tout ensemble et les nullités et l'usage? N'est-41 pas visible que si celle-ci passe , il n'y en aura point qu'on ne soit obligé d'admettre , et qu'ainsi nous voilà exposés à toutes celles qui pourront arriver de Rome ; ce qui n'est pas d'une p^ite conséquence. Car on peut juger de ce qui en peut venir par ce qui en est déjà venu. Ne voyez-vous pas qu^on ne tâche qu'à multiplier les bulles, afin que ce soient autant de titres de l'infaillibilité, qui en a besoin , et que le monde s'accoutume peu à peu à y ajouter une créance aveugle? Quand ils se seront ainsi rendus maîtres de l'esprit des peuples , ce sera en vain que les pariements s'opposeront aux entreprises de Rome sur la puisrsance temporelle de nos rois: leur opposition ne passera que pour un effi^da poUtique, et non pas pour une décharge de , cx>nscienoe« On les fera passer eux-mêmes pour hérétiques , quand il {daira à Rome -, car ie moyen de faire crc»re qu'une autorité infaiUible se soit trompée? De sorte qu'après les bulles de Boniface Yill et de ses semblables , il n'y a point de différence entre dire que le pape est infaiUible et dire que nous sommes ses sujets.

Vous voyez par tout cela, monsieur, et cpmbien cette bulle

40i LETTRE 0*UN AVOCAT A UN DE SES AMIS.

est dangereuse par la fin où Ton veut la faire servir^ et combien elle est défectueuse dans la manière dont elle est dressée. Il ne me reste qu'à vous faire remarquer combien elle est peu considérable dans le fond et dans la matière qui y est décidée/ laquelle^ n'étant qvi'un simple point de fait^ est bien éloignée de méritet tout le bruit qu'on en veut faire. Car il est constant^ selon tous les théologiens du monde ^ que ce fait ne peut rendre hérétiques ceux qui le nient, mais tout au plus téméraires. Or^ qu'une témérité mérite qu'on prive les gens de biens et de bénéfices^ et qu'on les punisse comme des hérétiques^ cela n'est pas raisonnable. Car, pourquoi traiter conune héi^tiques ceux qui ne le sont points la dispute n'étant que sur un point de fait qui ne peut faire d'hérésie? Cependant, quelques évéques , qui ont résdu de déposséder les bénéficiers , et qui n'en ont de prétexte que sur ce point de fait, ont , arrêté , dans leur Lettre circulaire du 17 mars dernier, a que « ceux qui refuseront de souscrire le fait seront traités comme c( s'ils refusaient de souscrire le droit. » Hs ont beau faire néanmoins, ils ne sauraient confondre, par toute leur puissance, ces choses qui sont séparées par leur nature. Un simple fait demeurera toujours un simple fait; et celui-ci ne saurait jamais donner lieu de priver les gens de leurs bénéfices; car j'en reviens toujours là.

N'est-il donc pas plus clair que le jour qu'en tout ceci ils n'ont point du tout songé à nous instruire dans la foi, mais seulement à nous assujettir à l'inquisition? C'est ce que je vous montrerais au long , si j'en avais le loisir, tant pour le point qu'ils ont choisi pour objet de leurs décisions , que par la manière dont ils s'y prennent. Car n'est-ce pas un bel article de foi , de croire que des propositions que tout le monde condanme sont dans un livre? Et peut-on s'imaginer que ce soit, seulement pour faire croire ce point qu'on exige des signatures de toute l'Église? 11 faudrait être bien simples. S'ils avaient tant voulu le faire croire , ils n'avaient qu'à en citer les pages ; et s'ils avaient eu dessein de nous éclairer tout de bon , ils nous auraient expliqué ce sens de Jansénius, qu'ils condamnent sans dire ce que c'est, comme dit fort bien la 18*, que

I>E l'inquisition qu'on veut établir en FRANCE. 40^

mon fils m'a montrée ce matin. Reconnaissez*le donc , mon< sieur : ils n'ont pensé qu'à eux y et non pas à nous. Ils n'ont choisi ce point que parce quMl leur était favorable , à cause de la passion qu'on a contre Jansénius. Hs ont voulu ménager cette occasion; et, tournant à leurs fins le désir qu'on a témoigné de vœr condamner cette doctrine , ils ont cru que nous y serions assez échauffés pour acheter leurs bulles par la perte de nos libertés.

Gomme j'écrivais ces dernières hgnes , je' viens de voir un conseiller des plus habiles, qui m'a dit que c'est une maxime constante dans les parlements, qu'ils sont les juges légitimes et naturels des questions de fait qui se rencontrent dans les matières ecclésiastiques; et qu'ainsi , n'étant question ici que de savoir si les cinq propositions condanuiées sont tirées de Jansénius , il leur appartient d'examiner si elles y sont , au cas qu'on leur présente cette bulle. De même que , dans la célèbre conférence de Fontainebleau , où le cardinal du Perron accusa de faux cinq cents passages des Pères , allégués par Duplessis- Momay, le roi Henri lY nomma des commissaires laïques pour juger cette affaire, où il était question d'examiner si ces passages étaient véritablement dans les Pères, comme il s'agit ici de savoir si ces propositions sont dans Jansénius. Et, quelque bruit que fit le nonce d'abord , de ce qu'on ne prenait pas des ecclésiastiques pour connaître d'une matière ecclésiastique , ils en demeurèrent les juges , parce qu'il n'était question que d^examiner des points de fait. Il m'en donna encore d'autres exemples : mais celui-^ suffit pour mettre la chose hors de doute , et pour montrer que , si l'on presse le parlement sur le sujet de la bulle , nous aurons le plaisir de leur voir examiner régulièrement, et en pleine assemblée des chambres, si ces cinq propositions sont dans le livre de Jansénius : nous saurons s'il est vrai que ce soit une témérité de ne le pas croire, et nous verrons le jugement du pape exposé au jugement du parlement.

Ainsi, je jae puis assez admirer combien ce dessein d'inquisition a été niai concerté, pour avoir été conduit par de si habiles gens; car ik ne pouvaient choisir de base plus faible et

h06 LETTBE d'un AVOCAT A UN DE SES AMIS.

pins ruDieuse que cette balle j qui , n'étant que sur un fait^ ne pouvait jamais être assez considérable pour soutenir une si grande entreprise. Car ne seraitrce pas une chose honteuse et insupportable que l'inquisition , qu'on n'a point voulu souffrir en France pour les choses mêmes de la foi , s'introduisit aujourd'hui sur ce point de fait ; et que tout le monda y contribuât volontairement ; les évêques en l'établissant par leur autorité , et le parlement en les laissant faire?

Je ne crois pas qu'il soit disposé à cela. Il n'y a point ici de raillerie : cela les touche euxHuêmes^ comme j'ai dit iaiit6t^ au moins pour leurs parents et sflais, n'y ayant guère de personnes qui puissent être sans intérêt dans une affaire générale. Le moins de servitude qu'on peut est le meilleur. Les gens sages ne s'en attireront jamais de gaieté de cœur. Qu'ils cherchent donc d'autres manières de faire croire que ces propositions sont dans ce livre; qu'ils écrivent tant qu'ils voudront : ou plutdt qu'ils se taisent tous , on n'a que trop parlé de tout cela: qu'ils laissent le monde en repos, et nos bénéfices en assurance.

A Paris, le l** juin fSS7.

P. S. Si le parlement prend coimaissance de cette affaire, l'ai d'assez bons mémoires pour mqntrer combien il y a de différence entre la primauté que Dieu a véritablement donnée au pape pour l'édification de FÉglise y et l'iofailUbilité que ses flatteurs lui voudraient donner pour la destruction de l'Église et de nos libertés.

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