‹ Les Provinciales ou Lettres de Louis de MontalteChapitre 11 sur 18 · VOVIL LE BIEN TEMPOREL · texte numérisé non relu

VOVIL LE BIEN TEMPOREL

m lui est permis aussi de tuer celui qui lui «t yeut ôter l'honneur , ou celui de sa commu* €t nauté , de la même sorte qu'aux gens du ce monde. » Je ne savois pas cela > lui dis- je y et j'avois cru simplement le contraire sans y faire de réflexion , sur ce que j'avois oui dire y que Téglise abhorre tellement le sang , qu'elle ne permet pas seulement aux juges ecclésiastiques d'assister aux jugemens criminels. Ne TOUS arrêtez pas à cela , dit-il , notre père Lamy prouve fort bien cette doctrine , quoique par un trait d'humilité bienséant à ce grand lionmic , il la soumette aux lecteurs prudeps. Et Caramuel , notre illustre défenseur , qui la rapporte dans sa Théologie fondamentale > p.

543 1 la croit si certaine , qu'il soutient «c que le cf contraire n'est pas probable : » et il en tire des conclusions admirables y comme celle-ci qu'il appelle « la conclusion des conclusions y con-' cluâionum conclusio : a Qu'un prêtre non-scu* fc lement peut y en de certaines rencontres, tuer <c un calomniateur , mais encore qu'il y en « « où il le doitfÎEiire : Btiam aliquando débet oC' tt cidere, » Il examine plusieurs questions nouvelles sur ce principe ; par exemple celle - ci : Savoir si les jésuites peuvent tuer les Jans^ nistes? Voilà , mon père , m'écriai- je , un point éle théologie bien aurprenant! et je tiens les

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jansénistes déjà morts par la doctrine du père Lamy. Vous Toilà attrapé j dit le père : Gara* muel conclut le contraire des mêmes principes. Et comment cela ^ mon père % Parce, me dit>il , qu'ils ne nuisent pas à notre réputation. Voici tê mots, n. 1146 et 1147» p* S\j et 548. «Les «I jansénistes appellent les jésuites pélagiens : «I pourra- t-on les tuer pour cela? Non , d*aa- «I tant que les jansénistes n'obscurcissent non «1 plus l*éclat de la Société , qu'un hibou celui « du soleil ; au contraire y ils l'ont relerée , cr quoique contre leur intention : occidi non ce possuntj quia nocere non potuerunt- »

Hé quoi y mon père , la vie des jansénistes dépend donc seulement de sayoir s'ils nuisent à yotre réputation IJe les tiens peu en sûreté , si cela est. Car s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent tort, les Toilà tuablés sans difficulté. Vous en ferez un argument en forme ; et il n'en faut pas davantage avec une direction d'intention , pour expédier un homme en sûreté de conscience. O qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures , d'être instruits en cette doctrine ! Mais que malheureux sont ceux qui les offensent !

En vérité , mon père , il vaudroit autant avoir à faire à des gens qui n'ont point de religion , qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à cette

POVH LE BISK TEMPOREL. • 1 4^ direction. Car enfin Tintention de celui qui blesse, ne soulage point celui qui est Messe. Il ne s'apperçoit point de cette direction se* crette , et il ne sent que celle du coup qu^on lui porte. Et je ne sais même si on n'auroitpas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés y que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.

Tout de bon , mon père , je suis un peu surpris de tout ceci ; et ces questions du père Lamy et de Caramuel ne me plaisent point. Pourquoi y dit le père y étes-vous janséniste ? J'en, ai une autre raison , lui dis- je. C'est que j'écris de temps en temps à un de mes amis de la cam« pagne ce que j'apprends des maximes de yos pères. Et quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles y je ne sais néanmoins s'il ne se pourroit pas rencontrer quelque esprit bizarre, qui, s'imaginant que cela vous fait tort , ne tirât de yos principes quelque méchante conclusion. Allez , xne dit le père , il ne vous en arrivera point de mal , j'en suis garant. Sachez que ce que nos pères ont imprimé eux-mêmes , et avec l'approbation de nos supérieurs , n'est ni mauvais | ni dangereux à publier.

Je vous écris donc sur la parole de ce bon FjLOvxHaAi.ss 1. 7

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père ; maïs le papier me manque toujours , et non pas les passages. Car il y en a tant d^au' très , et de si forts y quMl faudroit des yolumes pour tout dire. Je suis , etc.

HUITIEME LETTRE i.

Maximes corrompues des casuistes touchant les juges ^ les nsnriers, le contrat Mohaira , les banqaerou-> tiers , les restitutions , etc. Diverses extravagances des mêmes casuistes.

De Paris, ce x8 mai i656.

ONSIEUR,

Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir q\ii nous sommes; cependant il y a des gens qui essaient de le deviner, mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne : les autres attribuent mes lettres à quatre ou cinq personnes, qui , comme moi , ne sont ni prôtres , ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connoitre que je n^ai pas mal réussi dans le dessein que j'ai eu de n'être connu que de vous , et du bon père qui souffre toujours mes visites , et dont je souffre toujours les discours quoîqu'arec bien de la peine. Mais je suis obligé à me

I Ce fut encore M. Kicole qui revit cette lettre.

contraindre ; car il ne les contiuueroit pas , s'il 8*appercevoit que j'en tusse si choqué ; et ainsi je ne pourrois m'acquitter de la parole que je TOUS ai donnée , de vous faire savoir leur mO' raie. Je tous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que je me fais. Il est bien pénible de voir renverser toute la morale chrétienne par des égaremens si étrangers , sans oser y contredire ouvertement. Mais après avoir tant enduré pour votre satisfaction , Je pense qu'à la fin j'éclaterai pour la mienne , quand il n'aura plus rien à me dire. Cependant je me retiendrai autant qu'il me sera possible; car plus je me tais , plus il me dit de choses. Il m'en apprit tant la dernière fois , que j'aurai bien de la peine à tout dire. Vous verrez des principes bien commodes pour ne point restituer. Car de quelque manière qu'il pallie ses maximes y celles que j'ai à vous dire, ne vont en efîet qu'à favoriser les juges corrompus , les usuriers , les banqueroutiers , les larrons , les femmes perdues et les sorciers , qui sont tous dispensés assez largement de restituer ce qu'ils gagnent chacun dans leur métier. C'est ce que le bon père m'apprit par ce discours.

Dès le commencement de nos entretiens, me dit-il , je me suis engagé à vous expliquer les maximes de nos auteurs pour toutes sortes

POUR LES 7UOE8. l^^

fie conditions. Voua avez déjà vu celles qui tou- €:iient lesbénéHciers , les prôtres , les religieux^ les domestiques et les gentilshommes ; parcourons maintenant les autres ^ et commençons par les juges.

Je vous dirai d^abord une des plus importantes et des plus avantageuses maximes que nos pères aient enseignées en leur faveur. Elle est de notre savant Castro Palao, Pun cfc nos ▼ingt- quatre vieillards. Voici ses mots : ce Uu c< juge peut-il , dans une question de droit ^ t% juger selon une opinion probable , en quit- « tant Topinion la plus probable ? Oui , et ce même contre son propre sentiment : Imo «c contra propriam opinionem. » Et c'est ce que notre père Escobar rapporte aussi au tr. 6f ex. 6 y n. 45. O mon père ! lui dis- je , voilà un. beau commencement : les juges vous sont bien obligés : et je trouve bien étrange qu'ils s'opposent à vos probabilités , comme nous l'avons remarqué quelquefois , puisqu'elles leur sont si favorables. Car vous leur donnez par-là le Blême pouvoir sur la fortune des hommes , que TOUS vous êtes donné sur les consciences.

Vous voyez y me dit-il , que ce n'est pas notre intérêt qui nous fait agir, nous n'avons eu égard qu'au repos de leurs consciences ; et e^est à quoi notre grand MoUna a si utilement

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trarailléy snr le sujet des présens qu^on leur fait. Car pour lever les scrupules qn^îls pourroient avoir d'en prendre en de certaines rencontres y il a pris le soin de faire le dénombrement de tous les cas où ils en peuvent recevoir en conscience y à moins qu*il n*y eût quelque loi particulière qui le leur défendit. CTest en son t. I , tr. a , d. 83 , n. 6. Les voici : « Les « juges peuvent recevoir des présens des par- « ties , quand ils les leur donnent on jiar amîti tié , on par reconnoissance de la justice te qu*ils ont rendue , ou pour les porter à la «c rendre à Pavenir , ou pour les obliger à pren- CK dre un soin particulier de leur afiaire , ou « pour les engager à les expédier prompte* et ment. » Notre savant Escobar en parle encore au tr. 6 I ex. 6 > n. ^3 , en cette sorte : « S'il y a plusieurs personnes qui n'aient pas «I plus de droit d'être expédiés l'un que l'autre, «c.le juge qui prendra quelque chose de l'un , « à condition y ex paclo , de l'expédier le pre« «f mier , péchera- 1- il ? Non certainement , se* « Ion Layman : car il ne fait aucune injure aux « autres selon le droit naturel , lorsqu'il accor- « de à l'un , par la considération de son pré-* a sent y ce qu'il pouvoit accorder à celui qui « lui eût plu : et même étant également obligé « envers tous par Tégalité de leur droit , il 1q

TOUR LES JVGESt 1 5l

A deYÎent davantage envers celui qui lui fait ce «« don , qui l^engnge à le préférer aux autres ; « et cette préférence semble peuvoir être estime mée pour de Pargent : Quœ obligatio vidé»

«c fur pretio aestimabilis, »

Mon révérend père , lui dis- je , je suis surpris de cette permission , que les premiers magistrats du royaume ne savent pas encore. Car M. le premier président a apporté un ordre dans le parlement , pour empêcher que certains greffiers ne prissent de Pargentpour cette sorte de préférence : ce qui témoigne quMl est bien, éloigné de croire que cela soit permis à des juges y et tout le monde a loué une réformation si utile à toutes les parties. Le bon père surpris de ce discours , me répondit : Ditesvous vrai { je ne savois rien de ceU. Notre opinion nVst que probable , le contraire est probable aussi. En vérité , mon père, lui dis-je , on trouve que M. le premier président a plus que probablement bien fait , et qu'il a arrêté par- là le cours d'une corruption publique , et soufferte durant trop long-temps. J'en juge de la même sorte , dit le pcre ; mais passons cela | laissons les juges. Vous avez raison , lui disje ; aussi bien ne reconnoissent-ils pas assez ce que vous faites pour eux. Ce n'est pas cela , dit le père ; mais c'est qu'il y a tant de choses

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«r tité de personnes dans le monde , qui , par «c leurs usures , extor8*îons y et contrats illicites « se provoquent la juste indignation de Dieu^ «c se peuvent sauver en faisant de beaux, honn nétes et licites profits. »

O mon père ! lui dis-je > voilà des paroles bien puissantes. Sans doute elles, ont quelque vertu occulte pour chasser Tusure , que je n'entends pas : car j'ai toujours pensé que ce péché consistoit k retirer plus çl'argent qu'on n'en a prêté. Vous Tentendez bien peu) me dit-iU L^usure ne consiste presque , selon nos pères y qu'en l'intention de prendre ce profit comme usuraire. Et c'est pourquoi notre père Escobar fait éviter l'usure par un simple détour d'intention. C'est au tr. 3 , ex. 5 , n. 4 , 33 » 34. « Ce n seroit usure , dit-il , de prendre du profit de tt ceux à qui on prête y si on l'exigeoit comme «c dû par justice : mais si on l'exige comme dà <« par reconnoissance y ce n'est point usure. Et « n. 3. Il n'est pas permis d'avoir 4'întention « de profiter de l'argent prêté immédiatement ; fc maïs de le prétendre par l'entremise de la ft bienveillance de celui à qui on l'a prêté , mb- « DiA BENEvoLCVTiA , ce u'est poînt usure* »

Voilà de subtiles méthodes; mais une des meilleures àmon sens ( car nous en avons à choisir) c'est celle du contrat Mohatra. Le contrat

DU CONTK'AT MOHATKA. 1 55

Mohatra , mon père ! Je vois bien , dit-il , que TOUS ne savez ce que c'est. Il n'y a que le nom d'étrange. Escobar vous l'expliquera au tr. 3, ex. 3 , n. ^6. ce Le contrat Mohatra est celui par lecc quel on acheté des étoffes chèrement et à crén dit, pour les revendre au même instant à la mace me personne argent comptant et à bon marte ché. » Voilà ce que c'est que he contrat Mohatra : par où vous voyez qu'on rcjoit une certaine somme comptant , en demeurant obligé pour davantage. Mais , mon pcre , je crois qu'il n'y a jamais eu qu'Escobar qui se soit servi de ce mot-là : y a-t-il d'autres livres qui en parlent? Que vous savez peu les choses y me dit le père. Le dernier livre de Théologie morale qui a été imprimé cette année même à Paris , parle du Mohatra , et doctement. Il est intitulé : « Epiloce gus Summarum, C'est un abrégé de toutes les ce Sommes de théologie , pris de nos pères Sua- <c rcz y Sanchez , Lessius , Fagundez , Hurtado <i et d'autres casuistes célèbres , u comme le titre le dit. Vous y verrez donc en la p. 5\ î ce Le <c Mohatra est quand un homme , qui a aflaite « de vingt pistoles, acheté d'un marchand des <c étoffes pour trente pistoles , payables dans un ce an, et les lui revend à l'heure môme pour ce vingt pistoles comptant. » Vous voyez bien par -là que le Mohatra n'est pas un mot inouï.

l"58 VIII*. LETT. DU BIEN ACQUIS tr. 6, d. 6 ) p. 6 ) n. la , dit , « que quand on w voit un voleur résolu et prêt à voler une per- <f sonne pauvre , on peut y pour Ten détourner , a lui assigner quelque personne riche en para ticulier, pour le voler au lieu de l'autre. » Si vous n*avez pas Vasquez , ni Castro Palao , TOUS trouverez la même chose dans votre £scobar. Car , comme vous le savez , il n*a presque rien dit qui ne soit pris de vingt - quatre des plus célèbres de nos pères. C'est au tr. 5 , ex. 5 y n. lao : ce La pratique de notre Société pour <c la charité envers le prochain. »

Cette charité est véritablement extraordinaire , mon père , de sauver la perte de Tun par le dommage de l'autre. Mais je crois qu'il faudroit la faire entière , et que celui qui a donné ce conseil seroit ensuite obligé en conscience de rendre à ce riche le bien qu'il lui auroit fait perdre. Point du tout , me dit-il, car il ne l'a pas volé lui-même , il n'a fait que le conseiller à un autre. Or écoutez cette sage résolution de notre père Bauny sur un cas qui vous étonnera donc encore bien davantage , et où vous croiriez qu'on seroit beaucoup plus obligé de restituer. C'est au ch. i3 de sa Somme. Voici ses propres termes franfois. «Quelqu'un « prie un soldat de battre son voisin , ou de « brûler la grange d'un homme qui Pa offensé.

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