‹ Les Provinciales ou Lettres de Louis de MontalteChapitre 12 sur 18 · PAR DES VOIES HONTEUSES · texte numérisé non relu

PAR DES VOIES HONTEUSES

<t On demande si , au défaut du soldat , Vautre ce qui Va prié de faire tous ces outrages , doit c< réparer du sien le mal qui en sera issu. Mon <c sentiment est que non. Car à restitution nul « n'est tenu y s'il n*a violé la justice. La violece t'On quand on prie autrui d'une faveur l Quelce que demande qu'on lui en fasse , il demeure « toujours libre de l'octroyer ou delà nier. De et quelque côté qu'il encline , c'est sa volonté ce qui l'y porte; rien ne l'y oblige que la boncc té, que la douceur et la facilité de son esprit, fc Si donc ce soldat ne répare le mal qu'il aura ce fait, il n'y faudra astreindre celui à la prière ce dtiquel il aura offensé l'innocent. » Ce passage pensa rompre notre entretien : car je fus sur le point d'éclater de rire de la bonté et douceur d'un brûleur de grange , et de ces étranges raisonnemens , qui exemptent de restitution le premier et véritable auteur d'un incendie, que les juges n'exempteroient p as de la mort: mais si je ne me fusse retenu, le bon père s'en fût offensé , car il parloit sérieusement , et me dit ensuite du même air :

Vous devriez reconnoître par tant d'épreuves combien vos objections sont vaines ; cependant vous nous faites sortir par- là de notre sujet. Revenons donc aux personnes incommodées y pour le soulagement desquelles nos

l6o TIII*. LETT. DU BIEN ACQUIS pères , comme entre autres Lessius , 1. a ^ C* la, n. la , assurent n qu'il est permis de déro- «I ber non -seulement dans une extrême héces- « site, mais encore dans une nécessité grave , n quoique non pas extrême. » Escobar le rapporte aussi au tr. i , ex. 9 , n. 39. Cela est surprenant y mon père ; il n'y a guère de gens dans le monde qui ne trouvent leur nécessité grave y et à qui vous ne donniez par-là le pou- Toir de dérober en sûreté de conscience. Et quand vous en réduiriez la permission aux seuler^ersonnes qui sont eflectivemeut en cet état f c'est ouvrir la porte à une infinité de larcins y que les juges puniroient nonobstant cette nécessité grave y et que vous devriez réprimer à bien plus forte raison , vous qui devez maintenir parmi les hommes non-seulement la justice , mais encore la charité , qui est détruite par ce principe. Car enfin n'est-ce pas la violer , et faire tort à son prochain , que de lui £aiire perdre son bien pour en profiter soi-même? C'est ce qu'on m'a appris j usqu'ici. Cela n'est pas toujours véritable y dit le père ; car notre grand Molina nous a appris , t. 2 , tr. a , disp. 3a 8 , n. 8 : « Que l'ordre de la charité n'exige Cl pas qu'on se prive d'un profit y pour sauver «c par-là son prochain d'une perte pareille. » C'est ce qu'il dit pour montrer ce qu'il avait

PAR DES VOIES HONTEUSES. l6l entrepris de prouver en cet endroit- là. c< Qu'on «c n'est pas obligé en conscience de rendre les ce biens qu'un autre nous auroit donnés , pour Cl en frustrer ses créanciers.» Et Lessius qui soutient la même opinion , la confirme par ce même principe au livre a y ch. ao , dist. 19 , n.

Vous n'avez pas assez de compassion pour ceux qui sont mal à leur aise y nos pères ont eu plus de charité que cela. Ils rendent justice aux pauvres aussi - bien qu'aux riches. Je cfis bien davantage , ils la rendent même aux pé* cheurs. Car encore qu'ils soient fort opposés à ceux qui commettent des crimes y néanmoins ils ne laissent pas d'enseigner que les biens gagnés par des crimes peuvent être légitimement retenus. C'est ce que Lessius enseigne généralement , 1. 2 , c. 1 4? d. 8. c< On n'est point, rc dit-il , obligé ni par la loi de. nature , ni par ce les loix positives , c'est-à-dire par aucune •c loi , de rendre ce qu'on a reçu pour avoir it commis une action criminelle , comme pour <c un adultère , encore même que cette action « soit contraire à la justice, m Car , comme dit encore Escobar en citant Lessius , tr. 1 , ex. 8, n. 59 , c( Les biens qu'une femme acquiert par «c l'adultère , sont véritablement gagnés par a une yoie illégitime , mais néanmoins la pos-

lÔî VIII*. tETT. DU BIEN ACQ-CTIS rc session en est lëgitime : » Qiuimvis midieT illicite acquirat , licite tamen retinet acquisita. £t c'est pourquoi les plus célèbres de nos pères décident formellement que ce qu'un juge prend d'une des parties qui a mauvais droit , pour rendre en sa laveur un arrêt injuste , et ce qu'un soldat reçoit pour avoir tué un homme , et ce qu'on gagne pour les crimes infâmes , peut être légitimement retenu. Cest ce qu'Ëscoba ramasse de nos auteurs , et qu'il assemble au tr. 3 , ex. I , num. 23 , où il fait cette règle générale : a Les biens acquis par des voies honteu- «c ses , comme par un meurtre , une sentence « injuste , une action déshonnête , etc. sont lécc gitîmement possédés , et on n'est point oblirc gé à les restituer. » Et encore au tr. 5 , ex, 5 , n. 53 : « On peut disposer de ce qu'on re- (c çoit pour des homicides y des sentences in- <i justes , des péchés infâmes , etc. parce que n la possession en est juste , et qu'on acquiert <c le domaine et la propriété des choses que *t l'on y gagne, n O mon père \ lui dis -je y je n'avois pas oui parler de cette voie d'acquérir ; et je doute que la justice l'autorise , et qu'elle prenne pour un juste titre l'assassinat , l'injustice et l'adultère. Je ne sais , dit le père , ce que les livres de droit en disent : mais je sais bien que les nôtres, qui sont les véritables relies

PAR DES VOIES HONTEUSE». l63 des consciences , en parlent comme moi. Il est yrai qu'ils en exceptent un cas auquel ils obligent à restituer. C'est a quand on a reçu de l'arec gent de ceux qui n'ont pas le pouvoir de dis* ce poser de leur bien , tels que sont les entans <c de famille et les religieux. » Car notre grand Molina les en excepte au tom. i , De Just. tr. 2^ disp. 94> Nisi mulier accepisset ah eo qui alis' nare non potest, ut a religioso etfilio familias* Car alors il faut leur rendre leur argent. Escobar cite ce passage au tr. i , ex. 8 , n. 59 , et il confirme la même chose au tr. 3 , ex. 1 , n. a3. Mon révérend père, lui dis- je, je vois les religieux mieux traités en cela que les autres. Point du tout , dit le père , n'en fait-on pas autant pour tous les mineurs généralement , au nombre desquels les religieux sont toute leur vie? Il est juste de les excepter. Mais, à l'égard de tous les autres , on n'est point obligé de leur rendre ce qu'on reçoit d'eux pour une mauvaise action. Et Lessius le prouve amplement au liv. a de Just. c. 14 , d. 8 , n. 62. ce Car ^ « dit*il , une méchante action peut être csti* ce mée pour de l'argent, en considérant l'avan- « tage qu'en reçoit celui qui la fait faire , et la «« peine qu'y prend celui qui l'exécute : et c'est CI pourquoi on n'est point obligé à restituer ce m qu'on reçoit pour la faire , de quelque nature

l64 TIII^. LETT. D17 BIEK ACQT7I8 « qu'elle soit, homicide , sentence Sninste y ae^ « tion sale ( car ce sont les exemples dont il se «r sert dans toute cette matière), si ce n'est <« qu'on eût reçu de ceux qui n'ont pas le pou- «c voir de disposer de leur bien. Vous direz c< peut - être que celui qui reçoit de l'argent •r pour un méchant coup , pèche y et qu'ainsi « il ne peut ni le prendre y ni le retenir. Mais «c je réponds qu'après que la chose est exécu- «I tée, il n'y a plus aucun péché ni à payer, <c ni à en recevoir le paiement. » Notre grand Filiutius entre plus encore dans le détail de la pratique. Car il marque « qu'on est obligé en « conscience de payer différemment les ac* « tions de cette sorte, selon les différentes con* « ditions des personnes qui les commettent f A et que les unes valent plus que les autres. » C'est ce qu'il établit sur de solides raisons , au tr. 3i , c. 9, n, 23i. OccuUaefomicariae dehe» iur pretium in conscientia , et muLto majore ra» tione , quant publicae. Copia enim quant occulta facit mulier aui corporis, multo plus valet quant ea quant publica facit nieretrixs nec ulla est lex positiva quae reddat eam incapacempre" iii. Idem dicendum de pretio promisso virgini , conjugatae, moniali, et cuicumque alii* Est enim omnium eadem ratio»

Il me lit voir ensuite y dan» ses auteurs , des

PAR bES YOt&S ROKTEVdES. lôS cHofies de cette nature si infâmes , que je n'oaerois les rapporter', et dont il auroit eu horreur lui- môme ( car il est bon-homme ) , sans le respect quUl a pour ses pères , qui lui fait recevoir avec vénération tout ce qui vient de leur part. Je me taisois cependant y moins par le dessein de l'engager à continuer cette matière f que par la surprise de voir des livres de religieux pleins de décisions si horribles , si injustes et si extravagantes tout ensemble. Il poursuivit donc en liberté son discours, dont la conclusion fut ainsi. C'est pour cela , dit-il^ que notre illustre Molina ( je crois qu'après cela vous serez content ) , décide ainsi cette question : a Quand on a reçu de l'argent pour faire <c une méchante action , est-on obligea le ren-* ce dreî II faut distinguer , dit ce grand homme : « si on n'a pas fait l'action pour laquelle on a « été payé, il faut rendre l'argent; mais si on ce l'a faite , on n'y est point obligé : ai nonje^ Cl cit hoc malum , ienetur restituera ; secus j si €t fecit. » Cent ce qu'Escobar rapporte au tr« 3 I ex. fl, n. i38.

Voilà quelques-uns de nos principes touchant la restitution. Vous en avez bien appris aujourd'hui , je veux voir maintenant comment vous en aurez profité. Répondez •^moi donc. » Un « ju^e qui a re^u de l'argent d'une des portiea

l66 BVITISME LETTlLC.

« pour rendre un jugement en sa farenr, est* a il obligé à le rendre? » Vous Tenez de me dire que non , mon père. Je m*en doutoîs bien , dit ' il ; TOUS Vai - je dit généralement? Je Tons ai dit quUl n*est pas obligé de rendre , s'il a £iit gagner le procès à celui qui n'a pas bon droit. Mais quand on a droit , Toulez-rons qu'on acheté encore le gain de sa cause , qui est dA légitimement? Vous n'avez pas de raison. Ne comprenez- TOUS pas que le juge doit la justice , et qu'ainsi il ne la peut pas vendre; mais qu'il ne doit pas l'injustice , et qu'ainsi il peut en recevoir de l'argent? Aussi tous nos principaux auteurs , comme Molina, disp. 94 et 99 ; Régi' naldusy liv. 10 y n. 1849 i85 et 187; Fiiiutinj, 'tr. 3i 9 n. 220 et 228; Escobar ^ tr. 3 , ex. 1 , n« ai et 23; Lessius , lib. 2, c. 14 9 d. 8, n. 52, en* seignent tous uniformément : a Qu'un juge est « bien obligé de rendre ce qu'il a reçu pour « faire justice , si ce n'est qu'on le lui eût doU' a né par libéralité : mais qu'il n'est jamais obli- « gé à rendre ce qu'il a reçu d'un homme en a faveur duquel il a rendu un arrêt injuste, a»

Je fus tout interdit par cette fantasque décision ; et pendant que j'en considérois les per« nicieuses conséquences , le père me préparoit une autre question , et me dit : Répondez donc ime autre fois arec plus de circonspection. Je

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