DES SORCIERS
cilement de ce reproche , mon père. Car je crois que 81 on prend la peine d^examiner le véritable sens de mes paroles , on n'en trouvera aucune qtii ne marque parfaitement le contraire » et peut - être s'offrira - 1 • il un jour , dans nos entretiens , Poccasion de le faire amplement paroitre. Ho , ho ! dit le père y vous ne ries plus. Je vous confesse , lui dis-je , que ce soupçon que je me voulusse railler des choses saintes , me seroit bien sensible , comme il seroit bien injuste. Je ne le disois pas tout de bon , repartit le père; mais parlons plus sérieusement. J'y suis tout disposé si vous le voulez ^ mon père ; cela dépend de vous. Mais je vous avoue que j'ai été surpris de voir que vos peret ont tellement étendu leurs soins à toutes sortes de condih'ons , qu'ils ont voulu même régler le gain légitime des sorciers. On ne sauroit , dit le père , écrire pour trop de monde p ni particulariser trop les cas , ni répéter trop souvent les mêmes choses eu diflérens livres. Vous le verrez bien par ce passage d'un de.a plus graves de nos pères. Vous le pouvez juger, puisqu'il est aujourd'hui notre père provincial. C'est le révérend père Cellot, en son liv. 8 De la Hiérarch. c. 16 , ^ a. a Nous sace vous y dit - il y qu'une personne qui portoic a une grande somme d'argent > pour la resti- PaovxMcxÀLzs 1. 8
«c tuer par ordre de son coniesseur , s'étant ar» n Tétée en chemin chez uu libraire , et lui ayant ce demandé s'il n'y avoit rien de nouveau y num n quid novi? il lui montra un nouveau livre de ce Théologie morale , et que y le feuilletant avec «c négligence y et sans penser à rien y il tomba «c sur son cas, et y apprit quMl n'étoit point n obligé à restituer : de sorte que s^étant dé* «c chargé du fardeau de son scrupule y et de- «r meurant toujours chargé du poids de son arec gent y il s*en retourna bien plus léger en sa «c maison : objecta scrupuli sarcina , retenlo au* «( ri pondère j leuior domum repetiit, »
Et bien y dites-moi , après cela , s'il est utile de savoir nos maximes? En rirez- vous maintenant? Et ne ferez-vous pas plutôt , avec le père Cellot, cette pieuse réflexion sur le bonheur de cette rencontre? rt Les rencontres de cette sorte ce sont en Dieu l'effet de sa providence , eu Panée ge gardien l*eflfet de sa conduite , et en ceux ce à qui elles arrivent y Pefiet de leur prédestiec nation. Dieu, de toute éternité , a voulu que ee la chaîne d'or de leur salut dépendit d*un ce tel auteur , et non pas de cent autres qui dire sent la môme chose; parce qu'il n'arrive pas a quMls les rencontrent. Si celui-là n'avoit é- « crit , celui-ci ne seroît pas sauvé. Conjurons « donc , par le« entridUes de Jésus-Christ, ceux
DES SORCIEIIS. 171
il ^ui bl&ment la multitude de nos auteurs , de n ne leur pas envier les livres que Vélcctiou «f éternelle de Dieu et le sang de Jésus-Christ rt leur a acquis. » Voilà de belles paroles , par lesquelles ce savant homme pMuve si solidement cette proposition qu4t avoit avancée : r< Gom« ce bien il est utile qu*il y ait un grand nombre m d'auteurs qui écrivent de la Théologie moce raie : quam utile sit de theoîofçia morali muU n toe ecribere, »
Mon père y lui dis -je , je remettrai à une au* Cre fois à vous déclarer mon sentiment sur ce passage; et je ne vous dirai présentement autre chose , sinon que puisque vos maximes sont il utiles , et quMl est si important do les publier , vous devez continuer à m'en instruire. Car je vous assure que celui à qui je les envoie ^ les fait voir à bien des gens. Ce n'est pas que nous ayons autrement l'intention de nous en servir , mais c'est qu'en eHet nous pensons qu'il sera utile que le monde en soit bien informé. Aussi y me dit-il , vous voyez que je ne les cache pas ; et pour continuer , je pourrai bien vous parler la première fois des douceurs et des commodités de la vie , que nos pères permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion facile ; afin qu'après avoir appris jusqu'ici ce qui touche les conditions particulières y vous appre-
niez ce qui est général pour toutes , et qu'ainsi il ne vous manque rien pour une parfaite instruction. Après que ce père m'eut parlé de la sorte I il me quitta. Je suis , etc.
J*ai toujours oublié à tous dire , qu'il y a des Sscobars de différentes impressions. Si tous en achetez , prenez de ceuli de Lyon , oà il y a à l'entrée une image d'un agneau y qui est sur un livre scellé de sept sceaux y ou de ceux de Bruxelles de i65i. Gomme ceux-là sont les der* niers , ils sont meilleurs et plus amples que ceux des éditions précédentes de Lyon y des années x644 et 1646.
« Depuis tont ceci on en a imprimé une nouyelle
« édition à Paris chez Piget, plus exacte qne tontes les
, « antres. Mais on peut encore bien mienx apprendre
« les sentimens d'Escobar dans la grande Théologie mo-
« raie , imprimée 4 Ljron* «
NEUVIEME LETTRE i.
De la fausse dérotion à la sainte Vierge qae les jé- •uites ont introduite. Diverses facilités qu'ils ont in- Tentées pour se sauver sans peine , et parmi les douceurs et les commodités de la vie. Leurs maximes sur rambitioo , l'envie, la gourmandise, les équivoques, les restrictions mentales, les libertés qui eont permises aux filles , les habits des flammes , le îeu , le précepte d'entendre la messe.
De Pari* , oe 3 juillet j65$m
Mon
SIEUR
Je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m*en fit la dernière fois que je le vis. Aussi-tôt qu'il m*apperçut y il vint à moi , et me dit en regardant dans un livre quMl tenoit à la main : ce Qui vous ouyriroit le paradis ^ <c ne TOUS obligeroît-il pas parfaitement 1 Ne ce donneriez-YOus pas des millions d'or pour en ce avoir une clef, et entrer dedans quand bon « TOUS sembleroit! Il ne faut point entrer en
I Le plan de cette lettre fat fourni à M* Pascal par iC. Nicole.
174 VEVYIEME LETTB.E.
M de si grand frais y en yoici une ^ yoîre cent fc à meilleur, compte. » Je ne savois si le boa pere lisoit y ou s^il patloit de lui-même. Mais il m^ôta de peine en disant : Ce sont les premières paroles d*un beau livre du pere Barry de notre Société ; car je ne dis jamais rien de moi-même. Quel livre y lui dis-je , mon pere ? En yoici le titre , dit-il : c< Le paradis ouvert à Philagie f <c par cent dévotions à la mère de Dieu , aisées u à pratiquer. » £t quoi , mon pere y chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel ? Oui , dit- il y yoyez<le encore dans la suite des paroles que vous avez ouies : a Tout autant CI de dévotion à la mère de Dieu que yons trouce verez en ce livre y sont autant de clefs du ciel .« qui vous ouvriront le paradis tout entier^ « pourvu que vous le« pratiquiez : » et c'est pourquoi il dit dans la conclusion , « quUl est m content si on en pratique une seule.»
Apprenez m'en donc quelqu'une des plus fil* elles , mon pere. Elles le sont toutes y réponditil : par exemple y ce saluer la sainte Vierge à la «c rencontre de ses images ; dire le petit cha- M pelet des dix plaisirs de la Vierge;' prononcer « souvent le nom de Marie ; donner commission « aux anges de lui faire la révérence de notre «c part ; soubaiter de lui bâtir plus d'églises « que n'ont iait tous les monarques ensemble |
BB LA FAUSSE DivOTZOK. l'^S
n lui donner tous les matins le bonjour, et «c sur le tard le bonsoir ^ dire tous les jours «« VAye Maria en Thonueur du cœur de Marie, w £t il dit que cette dévotion-là assure de plus , d'obtenir le cœur de la Vierge. Mais mon père f lui dis- je , c*est pourvu qu'on lui donne aussi le sien? Cela n'est pas nécessaire y dit-il , quand on est trop attaché au monde. Écouter le : M Cœur pour cœur f ce seroit bien ce qu'il «t fcut ; mais le vôtre est un peu trop attaché | ce et tient un peu trop aux créatures : ce qui «I l'ait que je n'ose vous inviter à oArir au jour* <f d'hui ce petit esclave que vous appeliez voce tre cœur. » Et ainsi il se contente de VAp^ Maria , qu'il avoit demandé* Ce sont les dévo* tions des pages 33 , 69, i45| i56 , 173 y a58 et 4ao de la première édition. Cela est tout- à- fait commode , lui dis- je , et je crois qu'il n'y aura personne de damné après cela. Hélas ! dit le perêy je vois bien que vous ne saves pas jusqu'oik ▼a la dureté du cœur de certaines gen^ ! Il y en « qui ne s'attacheroient jamais à dire tous les jours ces deux paroles , bonjour, bonsoir , parce que cela ne se peut l'aire sans quelque ap« plicatîon de mémoire. £t ainsi il a lallu que le père Barry leur ait fourni des pratiques encore plus faciles » « comme d'avoir jour et nuit un m chapelet au bras en forme de brasselet ; ou de
176 KEtrriBMe lettac*
« porter sur soi un rosaire , oa biea une iniii* «c ge de la Vierge. » Ce 8ont4à les dévotions des pages 149 336 et 447* ^ Ht puis dites que ^e te ne TOUS fournis pas des dévotions faciles pour «I acquérir les bonnes grâces de Marie ^ » comme dit le père Barry, p. 106. Voilà, mon père y lui dis- je , l'extrême Êicilité. Aussi , dit-il , c*est tout ce qu'on a pu £fiire , et je crois que cela suffira. Car il &udroitétre bien misérable, pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa rie , pour mettre un chapelet à son bras , on un rosaire dans sa poche , et assurer par-là son salut avec tant de certitude , que ceux qui en font l'épreuve n'y ont jamais été trompés , de quelque manière qu'ils aient vécu , quoique nous conseillons de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporterai que l'exemple de la page 34 9 d'une femme qui pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la Vierge, vécut toute sa vie en péché mortel , et mourut enfin en cet état y et qui ne laissa pas d'être «auvée par le mérite de cette dévotion. Et com« ment cela, m'écriai- je? C'est , dit-il , que notre Seigneur la fit ressusciter exprès. Tant il est sûr qu'on ne peut périr , quand on pratique quelqu'une de ces dévotions.
£n vérité , mon père, je sais que les dévo* lions à la Vierge sont un puissant moyen pour
DE LÀ 7A1T68E DEYOTION. I77
le salut ; et que les moindres sont d'un grand mérite , qnand elles partent d*un mouvement de foi et de charité y comme dans les saints qui les ont pratiquées. Mais de faire croire à ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie ^ qu'ils se convertiront à la mort , ou que Dieu les ressuscitera , c'est ce que je trouve bien plus propre à entretenir les pécheurs dans leurs dés« ordres, par la .fausse paix que cette confiance téméraire apporte , qu'à les en retirer par une Téritable conversion que la grâce seule peut produire. « Qu'importe , dit le père , par où nous « entrions dans le paradis , moyennant que Cl nous y entrions , » comme dit sur un semblable sujet notre célèbre père Binet, qui a été notre provincial , en son excellent livre De la marque de prédestination , n. 3i 9 pag. i3o de la i5^. édition : « Soit de bond ou de volée , n que nous en chaut-il , pourvu que nous pre- «c nions la ville de gloire y » comme dit encore ce père au même lieu ? J'avoue ^ lui dis- je , que cela n'importe ; mais la question est de savoir •i on y entrera. La Vierge , dit-il , en répond. Voyez -le dans les dernières lignes du livre du père Barry : a S'il arrivoit qu'à la mort l'ennemi « eût quelque prétention sur vous , et qu'il y a eût du trouble dans la petite république de a Tos pensées ^ tous n'ayez qu'à dire que Marie
178 NEUVIEME LETTHE.
R répond pour vous , et que c'est à elle qu^îl faat
«t s'adresser. »
Mais y mon père , qui youdroit pousser cela , TOUS embarrasseroit. Car enfin , qui nous a assuré que la Vierge en répond { Le père Barry ^ dit-il , en répond pour elle , p. 4^5. « Quant M au profit et bonheur qui vous en reyiendra ^ R je vous en réponds , et me rend pleige pour €t la bonne mère. » Mais y mon père , qui ré* pondra pour le père Barry ? Comment , dit le père y il est de notre Compagnie. Et ne saTezvous pas encore , que notre Société répond de tous les livres de nos pères? Il faut vous ap« prendre cela y il est bon que vous le sachiez. II y a un ordre dans notre Société , par lequel il est défendu à toutes sortes de libraires , d'imprimer aucun ouvrage de nos pères sans l'approbation des théologiens de notre Compagnie, et sans la permission de nos supérieurs. C'est un règlement fait par Henri III , le i ornai i583 ) et confirmé par Henri IV, le 20 décembre i663 y et par Louis XIII , le 14 février 161a : de sorte que tout notre corps est responsable des livres de chacun de nos pères. Cela est particulier à notre Compagnie. Et de-là vient qu'il ne sort aucun ouvrage de chez nous y qui n'ait l'esprit de la Société. Voilà ce qu'il étoit à propos de TOUS apprendre. Mon pere^ lui di^-je, voua
TACIZ.ITE nv SALUT. I79
flu^avez fait plaisir , et je suis fâché seulement de ne Pavoir pas su plutôt. Car cette connoissance engage à aroir bien plus d*attention pour ▼os auteurs. Je Peusse fÎEiit, dit- il , si L'occasion «*en fût offerte; mais profitez-en à l'avenir, et continuons notre sujet.
Je crois vous avoir ouvert des moyens d'assurer son salut assez fiftciles , assez sârs et en assez grand nombre : mais nos pères souhaiteroient bien qu'on n'en demeurât pas à ce premier degré , où l'on ne ùât que ce qui est exactement nécessaire pour le salut. Gomme ils aspirent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu y ils voudroient élever les hommes à une TÎe plus pieuse . £t parce que les gens du monde sont d'ordinaire détournés de la dévotion par l'étrange idée qu'on leur en a donnée y nous avons cru qu'il étoit d'une extrême importance de détruire ce premier obstacle. £t c'est en quoi le P. Le Moyne a acquis beaucoup de réputation par le livre de La dévotion aisée y qu'il a fait à ce dessein. G'est-là qu'il £ût une peinture tout-à-fait charmante de la dévotion. Jamais personne ne l'a connue comme lui. Apprenez-le par les premières paroles de cet ouvrage : CI La vertu ne s'est encore montrée à fc personne, on n'en a point fait de portrait qui M lui ressemble. Il n'y a rien d'étrange qu'il y
l8o NEUVIEME LETTRE.
ce ait ea si peu de presse à grimper sur soit cf rocher. On en a fait une fâcheuse , qui n'aU n me que la solitude ; on lui a associé la douce leur et le travail ; et enfin on Va faite ennen mie des divertissemens et des jeux , qui sont o la fleur de la joie et l'assaisonnement de la « TÎe. » C'est ce qu'il dit, page 93.
Mais , mon père , ]e sais bien an moins qu'il y a de grands saints dont la rie a été extrêmement austère. Cela est rrai , dit-il : mais aussi «t il s'est toujours vu des saints polis , et des n dévots civilisés, » selon ce père , pag. 191 ; et vous verrez, p. 86, que la diiférence de leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Écoutez-le. €t Je ne nie pas qu'il ne se voie des dé- «c vots qui sont pâles et mélancoliques de leur <c complexion , qui aiment le silence et la re- « traite , et qui n'ont que du flegme dans les ce veines , et de la terre sur le visage. Mais il Cf s'en voit assez d'autres qui sont d'une comcc plexion plus heureuse , et qui ont abondance C4 de cette humeur douce et chaude , et de ce «< sang bénin et rectifié qui fait la joie» » ' Vous voyez de-là que l'amour de la retraite et du silence n'est pas commun à tous les dé- TOts ; et que , comme je vous le disois , c'est l'effet de jeur complexion , plutôt que de la piété. Au lieu que ces mœurs austères dont
X>^VÛTIOK AIS^K. 181
VOUS perles y sont proprement le caractère d^un snuvage et cVun farouche. Aussi vous les ver* reK placées entre les mœurs ridicules et brutaies d'un fou mélancolique, dans la description que le père Le Moyne en a faite au 7*. li« yre de ses Peinturesniorales. En voici quelquea traits. « Il est sans yeux pour les beautés de n Tart et de la nature; Il croiroit s'être chargé « d'un fardeau incommode y s'il avoit pris quelrc que matière de plaisir pour soi. Les {oura «c de fêtes il se retire parmi les morts. Il s'ai- « me mieux dans un tronc d'arbre , ou dana A une grotte , que dans un palais , ou sur un n trône. Quant aux alïronts et aux injures ,11 y «c est aussi insensible que s'il avoit des yeux et <« des oreilles de statue. L'honneur et la gloire <i sont des idoles qu'il ne cohnolt point , et <c pour lesquels il n'a point d'encens à offrir. a Une belle personne lui est un spectre. Et . « ces visages impérieux et souverains , cet «c agréables tyrans qui font par-tout des escla- « ves volontaires et sans chaînes, ont le méu me pouvoir sur ses yeux , que le soleil sur ce ceux des hibotix , etc. m
Mon révérend père , je vous assure que si TOUS ne m'aviez dit que le père Le Moyne est l'auteur de cette peinture , j'aurois dit que ('eût été quelque impie qui i'Auroit faite à dessein de
i8s KEtrriEME LETTae.
tourner les saints en ridicule. Car si ce nVstlà l'image d'un homme tout-à-fait détaché des sentimens auxquels Vévangile oblige de renoncer f je confesse que je n']r entends rien. Voyex donc I dit-il , combien vous tous y connoissex peu y car ce sont-là « des traits d*un esprit foi» «c ble et sauvage , qui n'a pas les affections hon« <i nétes et naturelles qu'il devroit avoir , » comme le père LeMoyne le dit à laHn de cette description. C'est par ce moyen qu'il n enseigne «c la vertu et la philosophie chrétienne ^ » se« Ion le dessein qu^il en avoit dans cet ouvrage^ comme il le déclare dans l'avertissement. Et en effet on ne peut nier que cette méthode de traiter de la dévotion , n'agrée tout autrement au monde , que celle dont on se servoit avant nous. Il n'y a point de comparaison , lui dis -je , et je commence à espérer que vous me tiendrez parole. Vous le verrez bien mieux dans la suite , dit -il ; je ne vous ai encore parlé de la piété qu'en général. Mais pour vous faire voir en dé« tail combien nos pères en ont ôté de peines , n'est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les ambitieux, d'apprendre qu'ils peuvent conserver une véritable dévotion avec un amour désordonné pour les grandeurs? Et quoi, mon père , avec quelque excès qu'ils les recherchent! Oui, dit -il; car ce ne seroit tonjourt
D£ l'ambition* i83
que péché yëniel , à moins qu'on ne désirât le» grandeurs pour ofîenser Dieu ou l'État plus commodément. Or les. péchés véniels n'empêchent pas d'être dévot , puisque les plus grands saints n'en sont pas exempts. Écoutez donc Es* cobar , tr. a , ex. a , n. 17. « LVmbition , qui est <f un appétit désordonné des charges et des fc grandeurs, est de soi-même un péché vén niel : mais quand on désire ces grandeurs ce pour nuire à l'État, ou pour avoir plus de cornet modité d'o£fenser Dieu , ces circonstances ex- «t térîeures le rendent mortel. »
Cela est assez commode , mon père. Et n'estce pas encore , continua-t-il , une doctrine bien douce pour les avares, de dire, comme fait Escobar , au tr. 5 , ex. 5 , n. 164 : « Je sais que « les riches ne pèchent point mortellement > n quand ils ne donnent point l'aumône de leur n superflu dans les grandes nécessités des pau- «c vres t êcio in gravi pauperum necessitaU di» «c vîtes non dando superflua, nonpeccare mor^ n taliter. » En vérité , lui dis - je , si cela est p je vois bien que je ne me connois guère en péchés. Pour vous le montrer encore mieux ^ dit • il , ne pensez - vous pas que la bonne opinion de soi «même, et la complaisance qu'on a pour ses ouvrages , est un péché des plus dangereux) Et ne serez-rous pas bien surpris
l84 XX^. X.BTT. DE l'eITTIE.
si je TOUS fiiîs voir qu'encore même que cetM bonne opinion soit sans fondement , c'est si peu un péché , que c'est au contraire un don de Dieu? Est-il possible , mon père? Oui, ditil, et c'est ce que nous a appris notre grand père Garasse , dans son livre fran^ois intitulé : Somme des vérités capitales de la religion, p« 9 , p. 419* « C'est un effet , dit- il , de la justice Cl commutatiye , que tout travail honnête soit fc récompensé ou de louange , ou de satisfac-
M tion Quand les bons esprits font un ou'«
« yrage excellent, ils sont justement récompense ses par les louanges publiques. Mais quand a un pauvre esprit travaille beaucoup pour ne K rien faire qui vaille , et qu'il ne peut ainsi « obtenir des louanges publiques ; afin que son « travail ne demeure pas sans récompense , « Dieu lui en donne une satisfaction person- «K nelle , qu'on ne peut lui envier sans une in- «c justice plus que barbare. C'est ainsi que Dieu, «c qui est juste, donne aux grenouilles de la « satisfac^on de leur chant. »
Voilà, lui dis «je , de belles décisions en £1yeur de la vanité , de l'ambition et de l'avarice. Et l'envie , mon père, sera-t-elle plus difficile à excuser % Ceci est délicat , dit le père. Il iJEiat user de la distinction du père Bauny , dans sa Somme des péchés. Car son sentiment ^ c« 7»
SB LA PARESSC. l85
ff, ia3 y. de la 5*. et 6^. édition , est <« que l'en- «« yie du bien spirituel du prochain est morn telle I mais que Penvie du bien temporel n'est «c que vénielle. » Et par quelle raison , mon père ? Écoutez-la , me dit-il. « Car le bien qui <c se trouve es choses temporelles , est si mince^ t% et de si peu de conséquence pour le ciel ^ <i quMl est de nulle considération devant Pieu n et ses saints. » Mais , mon père y si ce bien est si mince et de si petite considération , com« ment permettes- vous de tuer les hommes pour le conserver! Vous prenez mal les choses y dit le père : on vous dit que le bien est de nulle considération devant Dieu , mais non pas devant les hommes. Je ne pensois pas à cela y lui clis-je , et j'espère que , par ces distinctions -là y il ne restera plus de péchés mortels au monde. Ne pensez pas cela y dit le père , car il y en a qui sont toujours mortels de leur nature , comme par exemple la paresse.
O mon père ! lui dis- je y toutes les commo* dites de la vie sont donc perdues ? Attendez , dit le père y quand vous aurez vu la définition de ce vice qu'Escobar en donne , tr. a , ex. 2 , num. 81, peut-être en jugerez- vous autrement; ècoutez-la. n La paresse est ifne tristesse de «( ce que les choses spirituelles sont spirituel* « les I comme seroit de 8*atBger de ce que le^
« sacremens sont la source de la grâce. Et a c'est un péché mortel. » O mon père ! lui dis-je, je ne crois pas que personne se soit jamais avisé d'être paresseux en cette sotte.
Aussi y dit le père, Escobar dit ensuite, n.
io5 : « J'avoue qu'il est bien rare que personne <c tombe jamais dans le péché de paresse. »
Comprenez 'VOUS bien par - là combien il importe de bien déiiuir les choses? Oui , mon père , lui dis-je, et je me souviens sur cela de vos autres définitions de l'assassinat de guetapens y et des biens superflus. £t d'où vient , mon père , que vous n'étendez pa$ cette méthode à toute sorte de cas , pour donner à tous les péchés des définitions de votre façon , afin qu'on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs? Il n'est pas toujours nécessaire , me dit-il , de changer pour cela les définitions des choses. Vous l'allez voir sur le sujet de là bonne chere^ qui passe pour un' des plus grands plaisirs de la vie , et qu'Escobar permet en cette sorte ^ n. 102 , dans la Pratique selon notre Société. « Est- il permis de boire et de manger tout son « saoul sans nécessité , et pour la seule volupté I «I Oui certainement, selon Sanchez, pourvu que it cela ne nuise' point à la santé ; parce qu'il « est permis à l'appétit naturel de jouir des « actions qui lui sont propres : as coMSDsiuBy
DJS Z.À GOURMANDISE. 187
« hibcre usque ad satietatetn absque necessiîaiû n ob solam poluptcUem , ait peccaium ? Cum n Sanciio negaiipe respondâo, modo non obsit <« i^aletudini , quia licite patent appetituâ na» <c turalis suie actibus frui» *> O mon père ! lui dis- je I Toilà le passage le plus complet , et le principe le plus achevé de toute TOtre morale y et dont on peut tirer d'aussi commodes con<clusions. Et quoi ! la gourmandise n'est donc pas même un ptidié véniel { Non pas , dit-il ^ en la manière que je viens de dire : mais elle seroit péché véniel selon Escohar , n. 56 j « si «I sans aucune nécessité on se gorgeoit du boire «c et du manger jusqu'à vomir : ei quia se uS" «I que ad vomitum ingurgitet, »
Cela suffit sur ce sujet ; et je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s'y trouve , est d'éviter le mensonge , et sur- tout quand on voudroit bien faire accroire une chose fausse. C'est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques y par laquelle <« il est «c permis d'user de termes ambigus y en les « faisant entendre en un autre sens qu'on no ri les entend soi-même , » comme dit Sanchez p Op' mon p. a, !• 3| c. 6| n. 1 2* Je sais cela 1 mon
l88 KEVVIEMB LETTae.
père j loi dis-je. Nous Parons tant publié , cott" tinna-t-il , qu'à la fin tout le monde en est instruit. Mais sayez-vous bien comment il faut Ëiire quand on ne trouve point de mots équivoques ? Non , mon père. Je m*en dontois bien y dit-il f cela est nouveau : c'est la doctrine des restrictions mentaîes. Sanchez la donne au même lien : « On peut jurer y dit-il , qu'on n'a pas «c lait une chose , quoiqu'on l'ait faite efFecti- « yement y en entendant en soi-même y qu'on « ne l'a pas faite un certain jour, on ayant «t qu'on fût né , ou en sous- entendant quel- M qu'autre circonstance pareille , sans que les « paroles dont on se sert y aient aucun sens « qui le puisse fiiire connoitre. Et cela est fort «t commode en beaucoup de rencontres , et est ce toujours très jtiste quand cela est nécessaire « on utile pour la santé, l'honneur, ou le bien, a» Comment , mon père , et n'est-ce pas là un mensonge, et même un parjure? Non, dit le père : Sanchez le prouve au même lieu , et notre père Filiutius aussi , tr. a5, chapitre ii , n« 33 1 ; parce , dit -il , que c'est «l'intention qui « règle la qualité de l'action. » Et il y donne encore , n. 3a8 , un autre moyen plus sûr d'éviter le mensonge. C'est qu'après avoir dit tout haut , Je jure que je n'ai point fait cela , on pjoute tout bas, aujourd'hui : ou qu'après ayoic
D£S KESTIltCTZOïrS MEXTALES. iSg dit tout haut , Je Jure, on dise tout bas y que je dis j et que l'on continue ensuite tout haut , que je n'ai point fait cela. Vous voyez bien que c'est dire la vérité. Je l'avoue , lui dis- je \ mais nous trouverions peut-être que c'est dire la vérité tout bas , et un mensonge tout haut : outre que je craindrois que bien des gens n'eussent pas assez de présence d'esprit pour se servir de ces méthodes. Nos pères , dit-il , ont enseigné au même lieu , en faveur de ceux qui- ne sauroient pas user de ces restrictions , qu'il leur suffit pour ne point mentir , de dire simplement qu'ils n*ont point fait ce qu'ils ont fait , pourvu « qu'ils aient en général l'intention de <c donner à leurs discours le sens qu'un habile ce homme y donneroit. »
Dites la vérité, il vous est arrivé bien des foie d'être embarrassé manque de cette connoissan- . ce? Quelquefois , lui di^je. Et n'avouerez-vous pas de même , continua-t-il , qu'il seroit souvent bien commode d'être dispensé en conscience de tenir de certaines paroles qu'on donne î Ce seroit, lui dis- je , mon père , la plus grande commodité du monde ! Écoutez donc Escobar au tr. 3, ex. 3, n. 48 , où il donne cette règle générale; c< Les promesses n'obligent point, quand <i on n'a point intention de s'obliger en les fai« « sant. Or il n'arrive guère qu'on ait cette in^
190 yEVTIEME I.ETTRS.
« teittion , à moins que l'on les comfimie pair <f serment ou par contrat : de sorte qae quand fi on dit simplement , Je le £erai , on entend «I qu*on le fera si Ton ne change de Yolonté ; car M on ne veut pas se prirer par-là de sa liberté. » Il en donne d^autres que vous -y pouvez Toir T0UB«mème ; et il dit à la fin , «c que tout cela est « pris de Molina , et de nos autres auteurs : fc Omnia ex Molina et aliis » » Et ainsi on n'en peut pas douter.
O mou père ! lui dis-je , je ne savois pas que la direction d'intention eût la force de rendre les promesses nulles. Vous voyez, dit le père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde. Mais ce qui nous a donné le plus de peine , a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes ; car nos pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n^est pas qu'ils ne traitent des questions assez , curieuses et assez indulgentes y et principalement pour les personnes mariées ou fiancées.
J'appris sur cela les questions les plus extraor* dinaires qu'on puisse s'imaginer. Il m'en don« sa de quoi remplir plusieurs lettres : mais je ne veux pas seulement en marquer les citations p parce que vous faites voir mes lettres à toutes sortes de personnes , et je ne voudrois pas don» Haï l'occasion de cette lecture à ceux qui n'y
ns LÀ CUASTETi. I9I
èhercheroîent que leur divertiisement.
La seule chose que ]e puis vous marquer de ce qu'il me montra dans leurs lirres y même fran- (oîs , est ce que tous pouvee roir dans la Som« me dei péchés du père Banny , p. i65 , de cer* taînes petites privautés qu*il y explique y pourvu qu'on dirige bien son intention , commeàpas' ëerpourf^alant : et vous serez surpris d'y trouyer p. 143 > un principe de morale touchant le pouvoir qu'il dit que les filles ont de dfsposer de leur virginité sans leurs parens ; voici ses termes : ce Quand cela se fait du consentement «c de la fille , quoique le père ait sujet de s'en r< plaindre, ce n'est pas néanmoins que ladite n fille , ou celui à qui elle s'est prostituée , lui <« aient faitaucun tort , ou violé pour son égard ce la justice ; car la fille est en possession de sa n virginité , aussi- bien que de son corps \ elle <c en peut faire ce que bon lui semble y à l'ex- «c clusion de la mort , ou du retranchement de rc ses membres. » Jugez par-là du reste. Je me souvins sur cela d'un passage d'un poëte païen ^ qui a été meilleur casuiste que ces pères ; puisqu'il a dit: «Que la virginité d'une fille ne lui <c appartient pas toute entière ; qu'une partie n appartient au père , et l'autre à la niere , sans a lesquels elle n'en peut disposer même pour <i le mariage, w Et je doute qu'il y ait aucun
jage^acpreaaepoar «se loi ^ le C M ÊWââe àt cette mmme àm pcf« Soray.
VmIà toat ce ^pie fepn*dfoe4etiMrt ce^iie femUméiM , et qw d«ja m Xtm^'Umi^ , ^ae ^e te obligé ^ pria' eafi» le pcre «le cinager die ^ n le fit^ etii'eatfetnt 4e lenvr^i^
poar le* habits deffraupe» es cette sone* lîoas se paHeroas point , dit^il , «le celles fs — j oi eet Viutemtkm iuipte ; maàê pcpar les am^ tieSy Escobor «lit a tr. i , ex. S^m^S^mSiom m se pore «as attaranse iateatioa , aais seam leseat poar satis£rire FiacHaatioa aatarelie m qa^œ s à la rauité y ab nataraiemfastms mm dmaÛ4m€m, oa ce a*est ^'aa féthé rénel^ m once a*est poiat pédié da toat« » JEt le pe» BaaajyeasaSoaniedespécbéSy e.46ypsi|^ 1094 y dît : « Qae bien qae la feaune cAt cimI' •I aoîssoace da attarais efiet qae sa diligeace m àflepaferopérrroîtetaacorpsetearaaMrde m ceux qai la ooatempieroieat oniée de riches « etpréeieaxbalMts,qa*e]leaepcclienntaéa>' «K menas ea s'ea senraat.» £t H cite eatrtamut aotre père Sauthez poar être da néne aris.
Hais y aïoa père , qae répondent doae rot aatears aax passage» de Técritare , qoi parlent avec tant de véhémence contre les aïojndrcs dKMes de cette tortel Letsins » dit le pcre , y adocteBienttatislaityZI«/0sl«L4,c4yd« if,