JEAN D’ALBA CONDAMNE
lûée 1647? et où étiez-vous donc alors? J’enseignais, dit-il , les cas de conscience dans un de collèges assez éloigné de Paris. Je vois donc bien , mon père , que vous ne savez pas cette histoire ; il fa^ût que je vous la dise. C’était une personne d’honnear qui la contait l’autre jour en un lieu où j’étais. Cl nous disait que ce Jean d’Alba , servant vos pères du collège de Clermont de la rue Saint-Jacques, et n étant pas satisfait de ses gages, déroba quelque chose pour se récompenser; que vos pères, s’en étant aperçus, le firent mettre en prison, l’accusant de vol domestique, et que le procès en fut rapporté au Châtelet le sixième jour d’avril 1 647, si j’ai bonne mémoire ; car il nous marqua toutes ces particularités-là, sans quoi à peine l’aurait-on cru. Ce malheureux, étant interrogé, avoua qu’il avait pris quelques plats d’étain à vos pères ; mais il soutint qu’il ne les avait pas volés pour cela, rapportant pour sa justification cette doctrine du père Bauny , qu’il présenta aux juges avec un écrit d’un de vos pères , sous lequel il avait étudié les cas de conscience, qui lui avait appris la même chose. Sur quoi M. de Montrouge, l’un des plus considérés de cette compagnie , dit en opinant qu’il n’était « pas d’avis « que, sur des écrits de ces pères, contenant une doc- (i trine illicite, pernicieuse, et contraire à toutes les « lois naturelles, divines et humaines, capable de « renverser toutes les familles et d’autoriser tous les « vols domestiques, on dût absoudre cet accusé. » Mais qu’il était « d’avis que ce trop fidèle disciple « fût fouetté devant la porte du collège par !a main « du bourreau , lequel en même temps brûlerait les « écrits de ces pères traitant du larcin , avec défense
t20 SIXIÈME LETTRE.
« à eux de plus enseigner une telle doctrine, sur ! peine de la vie. >
On attendait la suite de cet avis , qui fut fort approuvé , lorsqu’il arriva un incident qui fit remettre le jugement de ce procès. Mais cependant le prisonnier disparut on ne sait comment, sans qu’on parlât plus de cette affaire-là ; de sorte que Jean d’Alba sortit, et sans rendre sa vaisselle. Voilà ce qu’il nous dit; et il ajoutait à cela que l’avis de M. de Montrouge est aux registres du Châtelet, où chacun le peut voir. Nous prîmes plaisir à ce conte.
A quoi vous amusez-vous? dit le père. Qu’est-ee que tout cela signifie? Je vous parle des maximes de nos casuistes ; j’étais prêt à vous parler de celles qui regardent les gentilshommes , et vous m’interrompez par des histoires hors de propos ! Je ne vous le disais qu’en passant, lui dis-je, et aussi pour vous avertir d’une chose importante sur ce sujet, que je trouve que vous avez oubliée en établissant votre doctrine de la probabilité. Et quoi? dit le père; que pourrait -il y avoir de manque après que tant d’habiles gens y ont passé? C’est , lui répondis-je, que vous avez bien mis ceux qui suivent vos opinions probables, en assurance à l’égard de Dieu et de la conscience : car, à ce que vous dites , on est en sûreté de côté-là en suivant un docteur grave. Vous les avez encore mis en assurance du côté des confesseurs : car vous avez obligé les prêtres à les absoudre sur une opinion probable, à peine de péché mortel. Mais vous ne les avez point mis en assurance du côté des juges; de sorte qu’ils se trouvent exposés au fouet et à la potence en suivant vos probabilités : c’est un défaut capital que cela. Vous avez
DES JIGES.
raison, dit le père; vous me faites plaisir. Mais c’est que nous n’avons pas autant de pouvoir sur les magistrats que snr les confesseurs, qui sont obligés de se rapporter à nous pour les cas de conscience : car c’est nous qui en jugeons souverainement. J’entends bien, lui dis-je ; mais si d’une part vous êtes les juges des confesseurs, n’êtes-vous pas de l’autre lés confesseurs des juges? Votre pouvoir est de grande étendue : obligez-les d’absoudre les criminels qui ont une opinion probable , à peine d’être exclus des sacrements , afin qu’il n’arrive pas, au grand mépris et scandale de la probabilité, que ceux qu-e vous rendez innocents dans la théorie soient fouettés ou pendus dans la pratique. Sans cela comment trouveriez-vous des disciples? 11 y faudra songer, me dit-il, cela n’est pas à négliger. Je le proposerai à notre père provincial. Vous pouviez néanmoins réserver cet avis à un autre temps , sans interrompre ce que j’ai à vous dire des maximes que nous avons établies en faveur des gentilshommes ; et je ne vous les apprendrai qu’à la charge que vous ne me ferez plus d’histoires.
Voilà tout ce que vous aurez pour aujourd’hui ; car il faut plus d’une lettre pour vous mander tout ce que j’appris en une seule conversation. Cependant je suis, etc. (1).
(4) • Après avoir lu la sixième Provinciale^ M. Le Roi, abbé de Haute-Fontaine, pénétré de satisfaction , en avoit écrit en des termes très-forts à Mme de Sablé :
€ n dit qu'elle étoit admirable, que c’étoit un chef-d’œuvre de la plus forte, de la plus féconde et de la plus ingénieuse raillerie; qu’il faut qu’il fasse une terrible résistance ^ son amour-propre et à sa vanité pour n’avoir pas envie d’en être Jslimé l’auteur, comme on en faisoit courir le bruit ( on avait dit à tout hasard que les premières Provinciales étaient de l’abbé Le Roi) : que, sans y penser, cette Lettre fera faire plusieurs éditions de cet incomparable livre d’EscoLar ; qu'il ne donneroit pas dès k présent le sien pour une pistole ; qu’il est fort en peine où l’on trouvera des Filliutius, des Caramuels et des Sanchez, et que ce seroit ine ''laisante chose si la cherté
If
De la méthode de diriger l’intention, selon les casuistes. — De la permission qu’ils donnent de tuer pour la défense de l’honneur et des biens , et qu’ils étendent jusqu’aux prêtres et aux religieux. — Question curieuse proposée par Garamuel , savoir s’il est permis aux jésuites de tuer les jansénistes.
De Paris , ce 2o avril lCo6.
Monsieur ,
Après avoir apaisé le bon père, dont j’avais un peu troublé le discours par l’histoire de Jean d’Alba, il le reprit sur l’assurance que je lui donnai de ne lui en plus faire de semblables ; et il me parla des maximes de ses casuistes touchant les gentilshommes , à peu près en ces termes :
Vous savez , me dit-il , que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d’honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paraissent bien contraires à la piété chrétienne; de sorte qu’il faudrait les exclure presque tous de nos confessionnaux, si nos pères n’eussent un peu relâché de la sévérité de la religion pour s’accommoder â la faiblesse des hommes. Mais comme ils voulaient demeurer attachés à l’Évangile par leur devoir envers Dieu , et aux gens du monde par leur charité pour le prochain , ils ont eu besoin de toute leur lumière pour
8’alloit mettre sur les casuistes. > ( Mémoires manuscrits ce Beaubrun, tom. I***. ) La cberté ou du moins la curiosité s’y mit en effet. Escobar avait été imprimé quarante et une fois avant 4656 ; il le fut une quarante-dewdème fois en 4656, grâce aux Vrovincia^es. Port-Royal, tom. IH, p. 54, note.
(4) La révision de celte lettre fut faite par M. Niccle*