‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 32 sur 95 · DES SORCIERS · texte numérisé non relu

DES SORCIERS

« posuit ut arte diaboli id sciret, d faut qu’il resli- « lue; mais s’il en a pris la peine, il n’y est point K obligé. » Et d’où vient cela, mon père? Ne l’entendez-vous pas? me dit-il. C’est parce qu’oD peut bien deviner par l’art du diable, au lieu que l’astrologie est un moyen faux. Mais, mon père, si le diable ne répond pas la vérité, car il n’est guère plus véritable que l’astrologie, il faudra donc que le devin restitue, par la même raison? Non pas toujours, me dit-il. Distinguo , dit Sanchez sur cela : « car si le devin est t Ignorant en l’art diabolique , si sit artis diabolicœ a ignarus, il est obligé à restituer : mais s’il est ha- « bile sorcier, et qu’il ait fait ce qui est en lui pour # savoir la vérité, il ny est point obligé; car alors « la diligence d’un tel sorcier peut être estimée pour « de l’argent : diligentia a mago apposita est pretio « æstimabilis, r> Cela est de bon sens, mon père, lui dis-je ; car voilà le moyen d’engager les sorciers à se rendre savants et experts en leur art , par l’espérance de gagner du bien légitimement, selon vos maximes, en servant fidèlement le public. Je crois que vous raillez , dit le père ; cela n’est pas bien : car si vous parliez ainsi en des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pourrait se^uver des gens qui prendraient mal vos discours, et qui vous reprocheraient de tourner les choses de la religion en raillerie. Je me défendrais facilement de ce reproche, mon père ; car je crois que si on prend la peine d’examiner le véritable sens de mes paroles , on n’en trouvera aucune qui ne marque parfaitement le contraire ; et peut-être s’offrira-t-il un jour, dans nos entretiens, l’occasion de le faire amplement paraître. Ho 1 ho ! dit le père, vous ne riez plus.

*e vous confesse, lui dis-je, que ce soupçon que je me voulusse railler des choses saintes me serait bien sensible, comme il serait bien injuste. Je ne te disais pas tout de bon, repartit le père ; mais parlons plus .sérieusement. J’y suis tout disposé , si vous le voulez, mon père; cela dépend de vous. Mais je vous avoue que j’ai été surpris de voir que vos pères ont tellement étendu leurs soins à toutes sortes de conditions, qu’ils ont voulu même régler le gain légitime des sorciers. On ne saurait, dit le père, écrire pour trop de monde., ni particulariser trop les cas , ni répéter trop souvent les mêmes choses en diiïérents livres. Vous le verrez bien par ce passage d’un des plus graves de nos pères. Vous le pouvez juger, puisqu’il est aujourd’hui notre père provincial. C’est le révérend père Gellot , en son liv. 8, De la hiérarchie , c. 16, § 2. « Nous savons, «dit -il, qu’une personne qui portait une grande « somme d’argent pour la restituer par ordre de son « confesseur, s’étant arrêtée en chemin chez un libraire « et lui ayant demandé s’il n’y avait rien de nouveau, « num quid novi ? il lui montra un nouveau livre de « théologie morale , et que , le feuilletant avec négli- « gence et sans penser à rien , il tomba sur son cas , « et y apprit qu’il n’était pas obligé à restituer : de « sorte que, s’étant déchargé du fardeau de son scru- « pule, et demeurant toujours chargé du poids de son « argent , il s’en retourna bien plus léger en sa mai- « son . abjecta scrupuli sarcina , retento auri pon- « dere , levior domum repetiit. »

Eh bien I dites-moi, après.cela, s’il est utile de savoir nos maximes ! rirez-vous maintenant , et ne ferez-vous pas plutôt , avec le père Cellot , celte pieuse

DES SORCIERS. im

réflexion sur le bonheur de cette rencontre : € Les ren- € contres de cette sorte sont , en Dieu , Tefifet de sa f providence; en Tange gardien, Teffet de sa conduite:

€ et en ceux à qui elles arrivent , Teffet de leur préc destination. Dieu , de toute éternité , a voulu que la c chaîne d'or de leur salut dépendît d’un tel auteur,

€ et non pas de cent autres qui disent la même chose , f parce qu’il n’arrive pas qu’ils les rencontrent. Si t celui-là n avait écrit, celui-ci ne serait pas sauvé, f Conjurons donc , par les entrailles de Jésus-Christ ,

* ceux qui blâment la multitude de nos auteurs, de « ne pas leur envier les livres que l’élection éternelle t de Dieu et lé sang de Jésus-Christ leur a acquis. > Voilà de belles paroles, par lesquelles ce savant homme prouve si solidement cette proposition qu’il avait avancée : « Combien il est utile qu’il y ait un grand nomc bre d’auteurs qui écrivent de la théologie morale : € qiiam utile sit de theologia morali multos scribere.f Mon père, lui dis-je, je remettrai à une autre fois à vous déclarer mon sentiment sur ce passage ; et je ne vous dirai présentement autre chose, sinon que, puisque vos maximes sont si utiles, et qu’il est si important de les publier, vous devez continuer à m’en instruire, car je vous assure que celui à qui je les envoie les fait voir à bien des gens. Ce n’est pas que nous ayons autrement l’intention de nous en servir ; mais c’est qu’en efTet nous pensons qu’il sera utile que le monde en soit bien informé. Aussi , me dit-il , vous voyez que je ne les cache pas; et, pour continuer, je pourrai bien vous parler, la première fois, des douceurs et des commodités de la vie que nos pères permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion fa-

iGO HUITIÈME LETTRE.

cile, afin qu’après avoir appris jusqu’ici ce qui louche les conditions particulières , vous appreniez ce qui est général pour toutes, et qu’ainsi il ne vous manque rien pour une parfaite instruction. Après que ce père m’eut parlé de la sorte, il me quitta.

Je ^uis , etc.

P. S. J’ai toujours oublié à vous dire qu’il y a des Escobar de différentes impressions. Si vous en achetez , prenez de ceux de Lyon , où à l’entrée il y a une image d’un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux, ou de ceux de Bruxelles de 1651. Comme ceux-là sont les derniers, ils sont meilleurs et plus amples que ceux des éditions précédentes de Lyon des années 1644 et 1646.

« Depuis tout ceci on a fait une nouvelle édition à Paris, chez a Piget, plus exacte que toutes les autres. Mais on peut encore « bien mieux apprendre les sentiments d’Escobar dans la grande « Théologie morale imprimée à Lyon. » (1)

(1) Ce malin post-scriptum, dans son espèce d’inquiétude, et sous son air de bibliographie circonstanciée, ne couronne-t-il pas toutes les vraisfeoblances, surtout pour ceux qui n’achèteront jamais Escobar, mais qui sont flattés de savoir qu’ils le pourraient certainement acheter ? La huitième Lettre avait besoin de cette malice finale, car elle est un peu surchargée de textes et vraiment lourde entre les autres. On a trouvé dans les papiers de Pascal une phrase ébauchée ; « Après ma huitième, je croyais avoir assez répondu, » Il a bien fait de rayer celte phrase-là, il aurait eu tort de s’arrêter sur cette lettre huitième. Sainte-Deuve, Port-Royal, tom. IIl,. p. SO-Üt-

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