‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 47 sur 95 · DE L’ATTRITION · texte numérisé non relu

DE L’ATTRITION

O mon père ! lui dis-je , l’obligation de (juitter les occasions est bien adoucie, si on en est dispensé aussitôt qu’on en recevrait de l’incommodité : mais je crois au moins qu’on y est obligé, selon vos pères, quand il n’y a point de peine? Oui , dit le père , quoique toutefois cela ne soit pas sans exception. Car le père Bauny dit au même lieu : t II est permis à toutes f sortes de personnes d’entrer dans des lieux de dé- € bauche pour y convertir des femmes perdues, quoi-

< qu’il soit bien vraisemblable qu’on y péchera ; comme « si on a déjà éprouvé souvent qu’on s’est laissé aller « au péché par la vue et les cajoleries de ces femmes. € Et encore qu’il y ait des docteurs qui n’approu-

• vent pas cette opinion, et qui croient qu’il n’est pas « permis de mettre volontairement son salut en danger « pour secourir son prochain, je ne laisse pas d’em-

< brasser très-volontiers cette opinion qu’ils combat-

< tent. > Voilà , mon père , une nouvelle sorte de prédicateurs. Mais sur quoi se fonde le père Bauny pour leur donner cette mission? C’est, me dit-il, sur un de ses principes qu’il donne au même lieu après Basile Ponce. Je vous en ai parlé autrefois, et je crois que vous vous en souvenez. C’est qu’on peut rechercher

< une occasion directement et par elle-même , primo i et per se , pour le bien temporel ou spirituel de soi

< ou du prochain. » Ces passages me firent tant d’hor reur , que je pensai rompre là-dessus : mais je me re tins, afin de le laisser aller jusqu’au bout, et me contentai de lui dire : Quel rapport y a-t-il , mon père , ie cette doctrine à celle de l’Évangile , qui t oblige à

• s’arracher les yeux , et à retrancher les choses les

• plus nécessaires quand elles nuisent au salut? > Et

comment pouvez-vous concevoir qu’un homme qui demeure volontairement dans les occasions du péché les déteste sincèrement? N’est-il pas visible, au contraire , qu’il n’en est point touché comme il faut , et qu’il n’est pas encore arrivé à cette véritable conversion de cœur , qui fait autant aimer Dieu qu’on a aimé les créatures?

Comment I dit-il , ce serait là une véritable contrition! Il semble que vous ne sachiez pas que, comme dit le père Pintereau en la seconde partie de l’abbé de Boisic, p. 50 : t Tous nos pères enseignent , d’un com- « mun accord, que c’est une erreur, et presque une € hérésie , de dire que la contrition soit nécessaire , et f que l’attrition toute seule, et même conçue parle « seul motif des peines de l’enfer, qui exclut la volonté « d'offenser, ne suffit pas avec le sacrement. » Quoi , mon père! c’est presque un article de foi, que l’attrition conçue par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement? Je crois que cela est particulier à vos pères ; car les autres , qui croient que l’attrition suffit avec le sacrement , veulent au moins qu’elle soit mêlée de quelque amour de Dieu. Et , de plus , il me semble que vos auteurs mêmes ne tenaient point autrefois que cette doctrine fût si certaine ; car votre père Suarez en parle de cette sorte, De pœn., q. 90, art. 4, dis. 15, sect. 4, n. 17 : t Encore, dit-il, que ce soit une « opinion probable que l’attrition suffit avec le sacre- « ment, toutefois elle n’est pas certaine, et elle peut t être fausse : Non est certa , et potest esse falsa.' Et * si ede est fausse, l’attrition ne suffit pas pour sau- € ver un homme. Donc celui qui meurt sciemment en « cet éUd s’expose volontairement au péril moral de

DE LA CONTRITIOî^

J la damnation éternelle; car cette opinion n’est ni € fort ancienne, ni fort commune, nec valde antiqua, € nec multum communis. » Sanchez ne trouvait pas non plus qu’elle fût si assurée, puisqu’il dit en sa Somme , 1. 1 , c. 9, n. 34, que t le malade et son con- « fesseur qui se contenteraient à la mort de Tattrition € avec le sacrement, pécheraient mortellement, à f cause du grand péril de damnation où le pénitent f s’exposerait si l’opinion qui assure que l’attrition € suffit avec le sacrement ne se trouvait pas vérita- € ble ; » niComitolus aussi, quand il dit, Resp, mor.^ 1. 1 , q. 32, n. 7, 8, qu’il n’est t pas trop sûr que l’at- € trition suffise avec le sacrement. »

Le bon père m’arrêla là-dessus. Eh quoi! dit-il , vous lisez donc nos auteurs? Vous faites bien; mais vous feriez encore mieux de ne les lire qu’avec quelqu’un (le nous. Ne voyez-vous pas que , pour les avoir lus tout seul , vous en avez conclu que ces passages font tort à ceux qui soutiennent maintenant notre doctrine de l’attrition? au lieu qu’on vous aurait montré qu’il n’y a rien qui les relève davantage. Car quelle gloire est-ce à nos pères d’aujourd’hui d’avoir en moins de rien répandu si généralement leur opinion partout, que , hors les théologiens , il n’y a presque personne qui ne s’imagine que ce que nous tenons maintenant de Tattrition n’ait été de tout temps l’unique créance des fidèles! Et ainsi, quand vous montrez, par nos pères mêmes , qu’il y a peu d’années que cette opinion n' était pas certaine, que faites-vous autre chose sinon donner à nos derniers auteurs tout l’honneur de cet établissement?

Ai\ssi Diana, notre ami intime, a cru nous faire

DIXIÈME LETTKE.

plaisir de marquer par quels degrés on y est arrivé. C’est ce qu'il fait , p. 5, tr. 13, où il dit t qu’autrefois € les anciens scolastiques soutenaient que la conlri- « tion était nécessaire aussitôt qu’on avait fait un pé- « ché mortel ; mais que depuis on a cru qu’on n’y était € obligé que les jours de fête , et ensuite que quand

* quelque grande calamité menaçait tout le peuple ; « que selon d’autres , on était obligé ù ne la pas dif- 4 férer longtemps quand on approche de la mort; mais 4 que nos pères Hurtado et Vasquez ont réfuté excel- 4 lemment toutes ces opinious-là, et établi qu’on n’y 4 était obligé que quand on ne pouvait être absous 4 par une autre voie , ou à l’article de la mort. » Mais, pour continuer le merveilleux progrès de cette doctrine, j’ajouterai que nos pères Fagundez, præc. 2, t. 2, c. 4, n. 13 ; Granados, in 3 part., contr. 7, d. 3. sec. 4, n. 17 ; etEscobar, tr. 7, ex. 4, n. 88, dans la Pratique selon notre société , ont décidé que « la con- € trilion n’est pas nécessaire même à la mort, parce, 4 disent-ils , que si l’attrition avec le sacrement ne 4 suffisait pas à la mort , il s’ensuivrait que l’attrition

* ne serait pas suffisante avec le sacrement. » Et notre savant Hurtado, De sacr., d. 6, cité par Diana, part. 5, tr. 4, Miscell., r. 193, et par Escobar, tr. 7, ex. 4, n. 91 , va encore plus loin ; écoutez -le: * Le regret d’a- 4 voir péché , qu’on ne conçoit qu’à cause du seul mal 4 temporel qui en arrive, comme d’avoir perdu la santé 4 ou son argent, est il suffisant? Il faut distinguer. Si 4 on ne pense pas que ce mal soit envoyé de la main 4 de Dieu , ce regret ne suffit pas ; mais si on croit que 4 ce mal est envoyé de Dieu , comme en effet tout mal, 4 dit Diana . excepté le péché , vient de lui, ce regret

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